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Meech en germe: La profession de foi personnaliste communautaire de Pierre Elliott Trudeau lors de sa tournée d’adieu en France à l’automne de 1982

Un texte de André Burelle
Dossier : Autour d'un livre: Pierre Elliott Trudeau: l'intellectuel et le politique. Témoignage et archives personnelles d'un conseiller du premier ministre Trudeau, d'André Burelle
Thèmes : Canada, Démocratie, Fédéralisme, Philosophie, Politique
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Ajout aux documents d’époque reproduits

dans Pierre Elliott Trudeau, l’intellectuel et le politique

© 2017


En dressant, ces derniers mois, un index détaillé de l’ensemble de mes archives, j’ai retrouvé, annoté de la main du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, l’original des discours «personnalistes communautaires» que je lui avais écrits et qu’il prononça à Vimy, Lille et Paris lors de sa tournée d’adieu en France à l’automne de 1982.


Faute de disposer des originaux de ces discours emblématiques que je croyais à jamais perdus, je n’ai pu en faire usage dans mon livre Pierre Elliott Trudeau l’intellectuel et le politique. Car privées des précieuses annotations de M. Trudeau, les copies dont je disposais alors ne pouvaient attester qu’il avait bel et bien endossé les propos que je lui prêtais.


Les annotations inscrites sur les originaux reproduits dans la présente annexe montrent, à qui veut en prendre connaissance, que non seulement M. Trudeau a prononcé ces propos sans en amoindrir la portée, mais qu’il l’a fait avec un enthousiasme inhabituel. À preuve, M. Trudeau, d’ordinaire si avare de compliments, a inscrit sur la table des matières du classeur à soufflet regroupant tous les discours de sa tournée d’adieu: Burelle, mille merci (sic), vous avez été imbattable!


À vrai dire, cette tournée d’adieu en France fut pour moi un moment de grâce après les déchirements post-référendaires qui avaient mis à mal mes relations avec M. Trudeau. Dès le départ, je sentis qu’il me traitait comme son double spirituel. Découragé par le projet d’allocution sans âme que le ministère des Anciens Combattants lui avait remis pour sa visite inaugurale au cimetière de Vimy, il me demanda de lui rédiger rien de moins qu’un «petit Gettysburg». Quand on connaît le célèbre discours que le Président Lincoln prononça lors de la consécration du champ de bataille de Gettysburg transformé en cimetière, la barre était haute. Heureux du texte que je lui soumis, il me demanda de lui écrire, pour la réception offerte en son honneur par le Président Mitterrand, un toast inspiré d’un poème de Prévert intitulé Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France.


Pour tout le reste, il me laissa la bride sur le cou, en déclarant faites-moi dire ce qui est essentiel à vos yeux. Je lui écrivis donc une série de discours d’inspiration personnaliste communautaire qui renouaient entre autres avec la déclaration qu’il avait lue à la télé le soir du référendum de mai 1980. Et il prononça toutes ces allocutions, haut et fort, à la Mairie de Lille, devant les membres de l’Assemblée nationale, dans son toast à l’Élysée et lors de son dîner d’adieu à l’Hôtel Meurice. Dans ce dernier discours, il replaça lui-même sa tournée d’adieu sous le signe du personnalisme communautaire en biffant le nom de Mauriac pour le remplacer par celui de Maritain dans la courte liste des auteurs français qui avaient illuminé le firmament spirituel de sa jeunesse.


Avec le recul, ces discours montrent sans conteste que la lecture individualiste et anticommunautaire de la Loi constitutionnelle de 1982, que M. Trudeau adoptera à l’époque de Meech, n’était pas encore ancrée dans sa tête de premier ministre six mois après le rapatriement. Et le moins qu’on puisse dire est qu’à trois occasions solennelles le «père» de La loi constitutionnelle de 1982 n’hésita pas à proposer avec conviction une lecture personnaliste communautaire du fédéralisme canadien.


Pour ceux et celles qui s’étonneront de cet hommage tardif du premier ministre Trudeau aux «petites patries sous la plus grande» de Mounier, je me permets de resituer ces discours emblématiques dans la trame générale de mon livre Pierre Elliott Trudeau l’intellectuel et le politique.


Pour l’essentiel mon livre soutient : 

1) que Pierre Elliott Trudeau était par raison un personnaliste communautaire et par passion un individualiste anticommunautaire; 

2) que M. Trudeau se faisait un honneur de vivre sa vie d’homme sous le signe de la raison avec sa devise Reason above passion

3) que, lors de la conférence constitutionnelle de septembre 1980, où il fut confronté aux demandes déraisonnables des provinces mises en forme par la délégation du Québec, sa colère et sa passion antinationaliste dévorante prirent le dessus sur ses convictions personnalistes communautaires et le poussèrent à mettre à la poubelle ses offres de l’été 1980 pour tasser les provinces et rapatrier unilatéralement la constitution canadienne;

4) que, sous l’inspiration des Axworthy, Pietfield et Kirby, M. Trudeau entreprit alors d'opposer systématiquement dans ses discours les nobles demandes du peuple (lire des citoyens canadiens) défendues par Ottawa aux demandes mesquines des provinces, et que cette guerre aux «petits barons provinciaux assoiffés de pouvoir» impliquait une vision unitaire du pays et un fédéralisme one nation à l’américaine que j’ai ouvertement et fermement combattue  dans mes notes de conseiller politique;

5) que, confronté dans mes notes aux contradictions générées par son antinationalisme viscéral, M. Trudeau vécut de son propre aveu une période de mauvaise conscience paralysante qui le poussa à m’écarter du dossier constitutionnel pour s’entourer de sa garde rapprochée anglophone;

6) que, mis à l’écart et me sentant trahi par l’accord conclu sans le Québec en novembre 1981, je refusai obstinément d’aller fêter le rapatriement sur la colline Parlementaire et d’écrire la moindre ligne des discours que lui et la Reine devaient prononcer à cette occasion;

7) que, convoqué à son bureau en compagnie de son rédacteur de discours anglophone Jim Moore, M. Trudeau refusa le récit édifiant du rapatriement que lui présentait mon collègue en déclarant:«Let’s face it, it was a mean process», et qu’il me demanda, comme faveur personnelle, de lui rédiger, sans trahir mes convictions, une nouvelle version de son discours et de celui de la Reine;

8) que je finis par lui écrire un discours où loin de proclamer que le rapatriement inaugurait une paix constitutionnelle de mille ans, M. Trudeau gardait clairement la porte ouverte à de futurs changements à la loi fondamentale du pays advenant l’élection d’un gouvernement québécois fédéraliste de conviction.


Il s’en suivit chez M. Trudeau un renouement avec ses convictions personnalistes communautaires, seules capables, à mes yeux et aux siens, a) de justifier la reconnaissance des droits collectifs, historiques et issus de traités, des peuples autochtones inscrits par lui dans la Charte des droits et libertés canadienne et b) de garder une porte ouverte à la reconnaissance du caractère distinct de la société québécoise offerte à René Lévesque lors de la conférence constitutionnelle fatidique de septembre 1980. 


Il y  avait là, ce que j’appellerais un Meech en germe. M. Trudeau le savait, et cela lui permettait d’avoir meilleure conscience, et de garder ouverte la possibilité de renouer avec le «Canada des petites patries sous la plus grande» qu’il avait promis, entre autres, dans son discours à la Chambre de commerce de Québec au lendemain de l’élection du gouvernement souverainiste de René Lévesque.


Ces allocutions prononcées solennellement en France n’eurent malheureusement pas de lendemain. Car après son retrait de la vie politique, en 1984, M.Trudeau s'établit à Montréal, entouré d’une cour dominée par Thomas Axworthy. Et c’est là qu’il entreprit, de connivence avec Axworthy, une réécriture de l’histoire du rapatriement et une réinterprétation de la Charte des droits et libertés dans une perspective strictement individualiste et anti-communautaire à la Habermas.


Pour ceux que la chose intéresse, j’ai reproduit dans mon livre Le mal canadien des extraits de la conférence de Tom Axworthy qui enclencha cette opération révisionniste. Prononcée lors d’un colloque tenu à Vancouver en mars 1985 sous le titre Colliding Visions. The Debate over the Charter of Right and Freedoms 1980-81, la relecture strictement individualiste et anti-communautaire de la Charte proposée par Axworthy permettait de disqualifier à la fois le «province building» des premiers ministres provinciaux et le «nationalisme ethnique» québécois. Et cette relecture, M. Trudeau la reprit à son compte dans Les années Trudeau, la recherche d’une société juste, un collectif publié sous la direction de Tom Axworthy et Pierre Elliott Trudeau aux Éditions du Jour en 1990.


Ce récit révisionniste du rapatriement ignorait commodément la reconnaissance des droits collectifs des peuples autochtones dans la Charte de 1982, et taisait pudiquement l’offre de reconnaître le Québec comme société distincte mise sur la table par M. Trudeau lors de la conférence constitutionnelle de septembre 1980. Et pour se donner bonne bouche, toute l’opération se réclamait de la pensée de Rawls et surtout d’Habermas, alors à la mode, mais dont, à mon avis, ni Trudeau ni Axworthy n’avaient vraiment pris connaissance à l’époque du rapatriement. 


C’est ainsi que s’installa chez M. Trudeau la bonne conscience individualiste et anticommunautaire arrogante qui éclipsa le tardif, mais réel renouement avec ses convictions personnalistes survenu en France. Et c’est ce républicanisme unitaire de parade qui nourrit jusqu’à la fin ses attaques vicieuses contre Meech et contre le Québec.


Quand on a vécu ces choses de l’intérieur, les liens logiques et historiques que je viens d’esquisser semblent aller de soi. Mais quand on regarde les choses de l’extérieur, tout se complique et s’embrouille. D’où cette courte remise en perspective que j’espère clarifiante.


On trouvera en annexe et par ordre chronologique les documents suivants : 

  • Photocopie de l’original annoté du discours du premier ministre Trudeau lors de la proclamation de la Loi constitutionnelle de 1982, le 17 avril 1982 - l’original fut remis à Jim Moore aujourd’hui décédé- (doc. 1) ;
  • L’original annoté du discours du premier ministre Trudeau au cimetière de Vimy, le 8 novembre 1982 (doc. 2) ;
  • L’original annoté du discours du premier ministre Trudeau à l’Hôtel de Ville de Lille, le 8 novembre 1982 (doc. 3) ;
  • L’original annoté du toast du premier ministre Trudeau au dîner offert en son honneur, le 8 novembre 1982, par le premier ministre Mauroy (doc. 4) ;
  • L’original annoté du toast du premier ministre Trudeau au dîner offert en son honneur, le 9 novembre, à l’Élysée (doc. 5) ;
  • L’original annoté du discours prononcé le 9 novembre par le premier ministre Trudeau devant les députés de l’Assemblée nationale (doc. 6) ;
  • L’original annoté de l’allocution prononcée par le premier ministre Trudeau lors du dîner d’adieu du 10 novembre à l’Hôtel Meurice (doc. 7) ;
  • L’original de la table des matières de tous ces discours portant la mention Burelle, mille merci (sic), vous avez été imbattable! (doc.8).

 

ANDRÉ BURELLE

Philosophe de formation, André Burelle a été conseiller et plume française du premier ministre Pierre Elliott Trudeau de 1977 à 1984. Nommé secrétaire adjoint du Cabinet, en 1989, il a participé aux pourparlers de l’Accord du lac Meech et négocié pour la partie fédérale lʼEntente Canada-Québec sur l’immigration signée en 1991.

 

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+ La revue Argument a consacré en 2007 un dossier au livre d'André Burelle, Pierre E. Trudeau, l'intellectuel et le politique, entièrement disponible en ligne.




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