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Postmodernité ? Entrevue avec le sociologue Michel Maffesoli

Un texte de Jérôme Blanchet-Gravel
Thèmes : Post-modernité
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Michel Maffesoli est sociologue et professeur émérite à la Sorbonne (Paris-Descartes V). Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et l’un des théoriciens de la postmodernité.

 

 

JBG : Michel Maffesoli, vous avez publié plus d'une trentaine d'ouvrages qui touchent notamment au retour du sentiment religieux dans les sociétés occidentales. Vous évoquez également le rôle prépondérant de l'émotion, et non plus seulement celui de la raison dans la mise en place du nouvel ordre social. Selon vous, quels sont les éléments les plus tangibles qui tendent à confirmer cette tendance ?

 

MM : En effet, depuis une quarantaine d'années, j'essaye de discerner quelles pourraient être, dans le sens durkheimien du terme, les « caractéristiques essentielles » de la postmodernité en gestation. Je dis bien postmodernité, et non pas comme il est trop souvent coutume de le dire, modernité seconde, modernité tardive, modernité avancée etc. Pour le dire brièvement, comme c'est le cas chaque trois ou quatre siècles, une époque est en train de s'achever, et dans la foulée, une autre est en train de naître.

 

Autant les spécificités de la modernité étaient le rationalisme, l'individualisme et le progressisme, autant ce qui me paraît être en jeu contemporainement est l'importance, chaque jour de plus en plus affichée, de l'émotionnel, du tribalisme et du présentéisme. Concernant le développement de l'émotionnel, il est frappant d'observer son rôle dans de nombreux phénomènes de la vie quotidienne.

 

Ainsi, les grands affoulements sportifs, musicaux, consommatoires, et festifs baignent dans une atmosphère où les passions, les émotions, les affects sous leurs diverses formes jouent le premier rôle. Inutile de dire que ce retour en force de l'émotionnel, comme tout retour du refoulé, s'exprime pour le meilleur et pour le pire. Mais n'étant pas un moraliste, je me contente tout simplement de décrire le rôle qu'il joue dans le nouvel ordre social en gestation.

 

JBG : L'un des grands sujets sur lequel vous avez travaillé est celui du « néo-tribalisme ». Selon vous, les sociétés occidentales sont actuellement en train de se recomposer en fonction de nouvelles appartenances « tribales ». Dans cette logique, vous affirmez que désormais, les individus s'identifient davantage à leur petite communauté restreinte (ethnique, religieuse, politique, sexuelle, académique, etc.) qu'aux grands principes universels censés fonder la citoyenneté. Y a-t-il un lien à faire avec le multiculturalisme ?

 

MM : Ce qui fut la spécificité des temps modernes est en effet ce qu'Auguste Comte nommait la « reductio ad unum ». C'est à partir de ce « chiffre Un » que se sont élaborés les États-nations et les diverses institutions sociales, éducatives, syndicales, politiques, administratives qui sont au fondement du lien social moderne. Il me semble, ce que l'on peut observer que cette organisation systématique est de plus en plus saturée.

 

Pour rendre attentif à cette saturation, j'ai insisté, d'une manière quelque peu provocatrice, sur le retour des tribus dans la sphère sociale. Je veux dire par là que les individus ne sont plus disposés à s'associer contractuellement avec d'autres individus, mais au contraire, qu'en fonction des divers « goûts » étant à la disposition de chacun, les « personnes » plurielles préfèrent s'agréger à des communautés leur permettant de s'exprimer plus totalement.

 

Faut-il parler de multiculturalisme ? Peut-être. Mais je préfère, d'une manière beaucoup plus simple, insister sur le partage de ces goûts, sexuels, musicaux, sportifs, religieux comme étant le ciment de base de la vie en société. En bref, tout comme dans les jungles stricto sensu, la tribu avait pour fonction d'assurer l'entraide contre l'adversité environnante, dans ces jungles de pierres que sont les mégapoles postmodernes, la tribu est au fondement même des nouvelles formes de solidarité, de générosité, de partage qui sont indispensables à tout être ensemble.

 

De ce fait les grands principes universalistes qui s'élaborèrent tout au long du XVIIIe et du XIXe siècles paraissent de plus en plus caducs et l'on assiste à l'émergence d'un « uni-diversalisme » qu'il est à bien des égards difficile de définir avec précision, mais qui peut constituer ce que je nomme l'harmonie conflictuelle propre aux sociétés postmodernes.

 

JBG : La postmodernité que vous avez contribué à définir serait-elle donc une époque marquée par la victoire de la communauté sur la nation ? Croyez-vous que les nationalismes soient appelés à perdurer dans ce contexte ? Que penser de la montée récente des droites nationalistes dans plusieurs pays européens ?

 

MM : Il est très difficile de s'entendre avec exactitude sur le terme de nation ou de nationalisme. Je rappelle pour mémoire que ce que l'on appelle en Europe l'éveil des nationalismes, date, ne l'oublions pas, de la moitié du XIXe siècle (1848). Avant existaient des localismes divers ayant leur culture, leur pratique langagière et leurs us et coutumes spécifiques. Il me semble en effet que c'est cela qui est en train de renaître, ce qui fait qu'on pourrait voir resurgir, si je parle de choses que je connais un tout petit peu, la « nation corse », la « nation bretonne », la « nation occitane », la « nation alsacienne », etc.

 

L'Espagne, l'Italie, le Royaume Uni, l'Allemagne et la France sans oublier les pays de l'Europe centrale sont travaillés par un tel retour de ces nationalismes locaux. On peut ainsi penser que nous assistons à la réémergence de l'idée impériale : « empire européen », « empire américain du Nord », « empire américain du Sud », « empire asiatique » voire « empire Google » ou « empire Facebook » : tous, empires quelque peu abstraits, la réalité de la culture, la réalité de la vie sociale s'élaborant quant à elles d'une manière on ne peut plus localiste. C'est cette proxémie qui me paraît être la spécificité de ce « nationalisme » postmoderne.

 

JBG : Vous avez déjà affirmé dans une entrevue réalisée en France que vous ne croyiez pas que l'islamisme puisse représenter une réelle menace pour l'Occident à long terme. Bien entendu, cette affirmation peut en avoir surpris plus d'un compte tenu des derniers événement tragiques. En quelques mots, comment expliquez-vous cette position ?

 

MM : L'actualité, aussi tragique soit-elle, doit toujours être mise en perspective. C'est notre devoir d'intellectuels. Tout comme il me semble que le chiffre Un a fait son temps, on peut penser que les divers monothéismes ne sont plus des valeurs d'avenir. Il en est donc de même pour l'Islam. Mais quand quelque chose arrive à sa fin, les combats d'arrière-garde sont souvent les plus sanglants. C'est exactement ce qui est en train de se passer avec l'islamisme, qui rejoue d'une manière perverse les guerres de religion que nous fîmes il y a trois ou quatre siècles.

 

Ce n'est pas parce que l'islamisme est particulièrement barbare et d'une violence extrême qu'il est appelé à durer et à fonder une civilisation universelle. C'est en ayant cela à l'esprit que l'on pourra, ce qu'il est bien sûr nécessaire de faire, lutter contre ce mouvement. En particulier en offrant aux jeunes générations, notamment issues de l'immigration, le cadre de solidarités de proximité et d'intégration symbolique qui servira de contrepoids à l'attraction des groupes terroristes.

 

JBG : Dans les dernières années, vous avez pris un certain un certain plaisir à dénoncer ce que vous appelez la « bien-pensance ». Dans deux essais rédigés avec Hélène Strohl, vous vous en prenez à cette petite oligarchie intellectuelle qui semble imposer de plus en plus son pouvoir dans les médias et les universités. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces « nouveaux bien-pensants » ? Qui sont-ils et comment opèrent-ils ?

 

MM : Nous avons effectivement écrit, avec Hélène Strohl, deux livres consacrés à ce refus des élites, de ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire, de voir les changements à l'œuvre dans l'époque. Attachés qu'ils sont aux privilèges et pouvoirs qui leur ont été dévolus par l'organisation politique, intellectuelle et médiatique modernes. Nous montrons dans Les nouveaux bien-pensants et La France étroite comment, en particulier, les hommes politiques, les intellectuels, les journalistes, les hauts fonctionnaires ne savent ni ne veulent penser l'idéal communautaire.

 

De la même façon que, en reprenant Hannah Arendt, la modernité avait été caractérisée par l'idéal démocratique (individualisme, contrat social, rationalisme, etc.), la postmodernité est caractérisée par l'idéal communautaire : le besoin qu'ont les personnes de cette proxémie. Mais également le besoin des personnes d'appartenir à plusieurs communautés.

Dès lors le système social construit sur les droits individuels et la distribution de prestations, le système éducatif bâti sur la compétition, le concours et la sélection, le système urbain construit sur la propriété du bien et non l'usage commun, le système managérial productiviste et hiérarchique ne fonctionnent plus. Nous ne les critiquons pas d'un point de vue moral ou politique comme l'ont fait les divers gauchismes. Nous nous contentons de constater une « secessio plebis », une césure entre l'opinion publique et l'opinion publiée. Et c'est dans cette fracture que viennent se nicher les extrémismes, terroriste, mais également excluant, voire dictatoriaux.

 

Bien sûr, encore une fois, la postmodernité n'est pas le Paradis. Les tribus peuvent se construire sur un goût, une émotion, une solidarité partagée comme sur l'exclusion des autres tribus, la volonté de domination, etc. Face à cela, rien ne sert de nier cette pulsion communautaire, il vaut mieux apprendre ensemble à la réguler, à faire vivre ensemble les diverses communautés.

 

Dernier mot : il est malgré tout amusant de constater que les diverses élites qui stigmatisent l'idéal communautaire recourent pourtant elles aussi aux solidarités tribales : celles des associations d'anciens de diverses écoles et universités, celles des partis ou groupuscules politiques, celles des affinités religieuses, des origines locales partagées, et parfois celles des goûts sexuels ou autres fantaisies communes. Mais il est souvent plus facile de critiquer la paille dans l'œil de l'autre que de voir la poutre dans le sien.

Entretien réalisé par Jérôme Blanchet-Gravel


 

 

 




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