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« Se mettre au régime » avec Mathieu Bock-Côté

Un texte de Louis-André Richard
Thèmes : Nation, Politique, Post-modernité, Régime politique
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Le dernier essai du sociologue Mathieu Bock-Côté sur les enjeux démocratiques actuels est un livre majeur (Le Nouveau Régime. Essais sur les enjeux démocratiques actuels, Boréal, 2017). Il explore et scrute les aléas de notre manière de vivre en société. Il fixe l’attention sur les symptômes piégeant nos prétentions à vouloir nous gouverner nous-mêmes.

L’ensemble du livre fusionne divers textes écrits et publiés antérieurement, sous des plates-formes différentes. Mais l’amalgame est des plus heureux car, de cette collection de textes parfois retouchés par l’auteur, il se dégage une surprenante unité de propos. En fait, le liant tient à la maturité de la réflexion de l’auteur. Au fil du temps, Mathieu Bock-Côté développe une pensée, dont on sent la profondeur tranquille derrière une verve et une fougue toujours aussi tumultueuse. Un regard lucide est posé sur ce régime, dont nous dépendons et dans lequel nous tentons d’évoluer. C’est un « nouveau régime 2.0 », postérieur à celui des promesses libératrices de la Révolution française.

L’analyse se déploie en quatre temps. Bock-Côté nous fait valser entre la présentation d’utopies décevantes, la recherche d’un ancrage anthropologique perdu, le spectre d’idéologies menaçantes et la promotion de postures dissidentes qui enseignent toutes, chacune à sa manière, des solutions inspirantes.

Il s’agit donc d’une invitation à se « mettre au régime », au sens d’entamer une action visant à corriger les maux affectant la santé politique avant qu’il ne soit trop tard. L’articulation du propos ne saurait se réduire à une critique décapante de nos impasses politiques. Il suggère aussi les moyens d’une hygiène intellectuelle à cultiver pour bien vivre. En d’autres mots, l’invitation est lancée à comprendre certains tenants et aboutissants de mauvaises habitudes affectant notre vie démocratique, et ce, pour mieux en changer.

 

Les mauvaises conditions du régime actuel

Le diagnostic cerne les affections de nos pathologies politiques. Les exemples sont éloquents et ils pointent en direction du renouvellement nécessaire de la question anthropologique qui constitue le cœur et le point focal de l’œuvre. Manifestement, un philosophe se cache derrière le sociologue, et c’est à mon humble avis un atout majeur qui enrichit l’analyse. Quelques formulations puissantes en témoignent, par exemple : « L’artificialisme radical de l’anthropologie moderne a remplacé la réflexion sur la nature humaine (et, conséquemment, sur la finitude humaine).» D’où un déficit d’enracinement qui menace de « transformer le citoyen en simple résident permanent d’un territoire administratif et juridique neutre vidé de toute profondeur historique. » Bock-Côté voit dans la déchristianisation de l’Europe un élément à risque de désappropriation de l’identité politique et il pose le grand problème de la vie politique en termes d’effacement de « la question du bien par celle d’une vision édulcorée du juste, réduite à la gestion de l’allocation des ressources ». Pour lui, il s’agit « d’une disqualification morale masquant à peine une idéologie fanatique conduisant à nier l’idée même de nature. » In fine, argue-t-il, « si la démocratie occidentale entend s’affranchir de la civilisation qui en a accouché, elle risque de se dessécher et de voir ses principes se retourner contre les peuples qu’elle régit. »

Les effets pervers d’une telle déconstruction de la communauté politique au nom d’une idéologie humanitaire qui veut rompre avec toute anthropologie naturelle sont si graves qu’ils risquent d’ouvrir sur une «nouvelle barbarie humanitaire». Pour illustrer cette formule audacieuse, Bock-Côté offre des développements éclairants sur la théorie du genre et sur la légalisation du suicide assisté. 

 

Les bonnes conditions d’un régime citoyen à adopter

 

Inspiré par Chantal Delsol, Bock-Côté plaide pour l’éducation des élites et cela passe par un travail de « désidéologisation ».Ce n’est donc pas un hasard si la dernière partie de l’ouvrage présente des figures inspirantes de la pensée politique occidentale. Le choix est avisé, certes, mais propre aux goûts de l’auteur. Raymond Aron ouvre la marche puis on rencontre à sa suite Julien Freund, Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq et Éric Zemmour. Le côté hétéroclite de la sélection peut surprendre, mais chaque auteur incarne à sa façon un refus de se soumettre au nouveau régime qui se met en place en France et une volonté de le critiquer.

Mathieu Bock-Côté ne se contente pas de décrire les hommes, il résume leur pensée. En cela, il dénonce subtilement le risque de juger les penseurs sans fréquenter leurs œuvres. L’idée phare derrière cet exercice est d’établir les conditions de la conversation. C’est le pragma suggéré par un intellectuel résolument investi dans la vie de la cité. Il place ainsi les marques positives des conduites à adopter pour assumer une part responsable à la vie citoyenne.

« Lire, c’est élire » selon la belle formule de Jean Guitton.  On pourrait ajouter qu’il s’agit de choisir des « compagnons de compréhension », ceux avec qui nous ferons route, ce sont les amis de la conversation dialogique. La finale du livre contient d’ailleurs les plus belles pages du tout. On y discerne l’apologie de l’amitié, héritière de la grande tradition philosophique occidentale. C’est la « posologie associée au régime », la pratique d’une amitié fondée sur la noblesse d’esprit. Il s’agit d’un art de vivre dont l’auteur s’inspire lui-même et auquel il invite ses lecteurs.

À la tâche de « désidéologisation » des élites s’ajoute donc celle du discernement des citoyens à l’égard de la démocratie elle-même. Pierre Manent, cité à deux reprises, résume l’intention de Bock-Côté : « Pour bien aimer la démocratie, il faut l’aimer modérément. » Tel est le grand bénéfice de cette discipline citoyenne. Contre les excès de l’euphorisation idéologique ou la dramatisation indue des méfaits du régime politique actuel, Mathieu Bock-Côté suggère la modération. On sera étonné de la suggestion d’une posture apparemment si étrangère au caractère bouillant de son auteur. Mais l’impétuosité du verbe ne cède en rien aux sources profondes qui la nourrissent.

Lire le livre de Mathieu Bock-Côté est une aide à la vie citoyenne, dont nous avons charge de ménager l’avenir. C’est une médiation en attente d’une conversation publique.  Cela s’adresse aux élites, comme à tout citoyen engagé. Nul ne saurait en faire l’économie.

 Louis-André Richard, Ph. D.

 




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