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L’ordre social découlant des structures économiques libérales. Quelques considérations éthiques.

Un texte de Yanick Farmer
Thèmes : Libéralisme, Nation
Numéro : Argument 2016 - Exclusivités web 2016

Depuis plusieurs années, le phénomène de la mondialisation, surtout dans sa finalité d’intégration économique des marchés, est l’objet de nombreuses analyses et de critiques parfois virulentes. Pour certains, comme les altermondialistes, la mondialisation serait la cause d’inégalités croissantes entre les pauvres et les riches[1]. Pour d’autres au contraire, la mondialisation aurait eu des effets bénéfiques sur l’accroissement de la richesse, notamment en Asie[2]. À la faveur du Brexit et de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, plusieurs commentateurs de l’actualité politique ont aussi souligné le retour d’une espèce de « refoulé identitaire » s’exprimant massivement à travers les choix politiques de la classe moyenne « blanche »[3].

Pour quiconque suit l’actualité dans les médias, ces niveaux d’analyse sont assez connus. Il est moins fréquent par contre d’étudier la question sous l’angle des valeurs, en particulier à partir du lien, à l’échelle macro, entre la structure économique libérale se déployant partout sous l’effet de la mondialisation, et les valeurs morales orientant la mise en forme des identités collectives et personnelles, de même que celle des institutions politiques et juridiques. C’est ce regard qui sera exposé dans cet article; d’abord, dans un mouvement descendant partant de la structure économique pour aller vers la question des valeurs et de l’identité; ensuite, dans un mouvement ascendant se basant sur la transformation des éthiques individuelles pour remonter vers le changement des institutions.

 

1. Introduction : la logique d’efficience dans les économies libérales

La mondialisation n’est pas un phénomène économique nouveau. La libre circulation des personnes, des biens, des services et même des idées a eu cours à différentes époques de notre histoire. Mais l’environnement économique et social dans lequel nous vivons aujourd’hui s’est d’abord défini à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, en Occident, puis s’est accéléré par la suite aux lendemains de la guerre froide[4]. Pour certains, la libéralisation des échanges permise par la mondialisation a servi de formidable outil de paix et de croissance économique générée par les exportations, la création d’emplois et le contrôle des prix à la consommation résultant d’une concurrence accrue entre les entreprises.

Toutefois, pour tirer leur épingle du jeu dans ce vaste ensemble économique, les entreprises ont dû et doivent toujours adhérer à une logique implacable : celle de l’efficience. Par efficience, il faut entendre la capacité d’optimiser les performances, c’est-à-dire d’adopter des stratégies d’action qui maximisent les bénéfices (ou l’utilité) tout en minimisant les coûts humains ou financiers. Dans un environnement économique aussi étendu et concurrentiel que celui d’aujourd’hui, la pression à l’efficience est constante. C’est elle qui permet de réduire les coûts de production, de créer ou de maintenir des emplois, et donc de créer de la richesse et du bien-être au sein des populations.

Cette pression s’étend même aux institutions publiques. Les gouvernements ont pour mission de soutenir la création de la richesse. Pour atteindre cet objectif, ils doivent principalement se fier à l’investissement privé. Or la demande des entreprises envers les gouvernements va toujours dans le sens d’un allègement des charges fiscales afin de diminuer les coûts du travail et d’augmenter la compétitivité des entreprises. Ainsi, en tentant de maintenir une structure fiscale concurrentielle à l’échelle internationale, les gouvernements exercent une pression sur leurs principales sources de revenus (les taxes et les impôts). Conséquemment, cette pression les soumet à leur tour à une logique d’efficience qui aboutit bien souvent à la réduction plus ou moins importante de la taille de l’État par la voie des privatisations et de la réduction des dépenses publiques.

 

2. L’incidence de la structure économique sur les valeurs sociales

La logique d’efficience n’influence pas uniquement la structure économique ou politique. Au contraire, elle s’insinue dans toutes les sphères de la vie sociale et privée. En effet, la richesse économique est généralement associée à l’augmentation du bien-être. Pour produire de la richesse et du bien-être, la logique d’efficience exige donc l’abolition de toutes les barrières : des barrières douanières, fiscales ou règlementaires d’abord, mais également des barrières culturelles, linguistiques et morales. Pour mieux comprendre, prenons un exemple concret. Vous êtes propriétaire d’une entreprise qui fabrique des logiciels destinés au marché international. Vos concurrents sont situés non seulement en Europe et en Amérique, mais aussi dans des pays où le coût du travail est faible comme en Inde ou en Chine. Dans les meilleures universités de votre pays, vous savez que vous pourrez compter sur une main d’œuvre qualifiée provenant de pays plus pauvres. En effet, afin de bénéficier d’un niveau d’éducation supérieur à celui de leur pays d’origine, beaucoup d’étudiants venant de régions plus défavorisées (Afrique, Amérique du Sud, Asie, Europe de l’Est, Moyen-Orient, etc.) choisissent d’aller étudier dans les centres universitaires les plus réputés de la planète (comme Montréal, Boston, Londres, la Californie, Paris, etc.). S’ils décident de demeurer dans leur pays d’accueil, donc chez vous, vous savez que ces diplômés pourront faire le même travail que les locaux, mais à un salaire moindre. Dans un environnement de forte concurrence mondiale, cet avantage sera certainement appréciable. Il y a un problème cependant. C’est la barrière linguistique et peut-être même culturelle. Comment ces employés vont-ils pouvoir s’intégrer à votre entreprise s’ils ne parlent pas le français? Dans une pure logique d’efficience, il sera tentant de faire tomber cette barrière en adoptant la langue du commerce (donc l’anglais) comme langue officielle dans le milieu de travail.  Sauf qu’à terme, cette logique conduit à une anglicisation de la vie sociale et même de la culture, car plus une langue est populaire et utilisée, plus elle transmet ses valeurs à travers ses productions culturelles, comme la musique, le cinéma, la littérature, la mode, etc.

Mais ce n’est pas tout. Pour faciliter cette libre circulation des personnes et des idées qui accompagne le libéralisme économique, les États vont aussi avoir avantage à protéger la capacité des individus de vivre ensemble malgré les barrières liées aux différences identitaires ou culturelles. Les lois visant à protéger les « droits fondamentaux », comme l’évitement de la discrimination raciale ou sexuelle, vont d’ailleurs dans ce sens. Ainsi, dans les sociétés libérales, la structure juridique fait largement écho aux besoins économiques. Parfois, on peut même se demander si les droits qu’on dit « fondamentaux » seraient aussi fondamentaux s’ils n’étaient pas favorables à l’ordre économique libéral[5].

De manière générale, pour des raisons amplement discutées par des auteurs comme Noam Chomsky[6] et plusieurs autres, les médias de masse sont des relais extrêmement efficaces de l’ordre moral libéral. Les médias tirent l’essentiel de leurs revenus de deux sources : les abonnements (ou les taux de fréquentation) et la publicité. Pour augmenter le nombre d’abonnés, il est toujours utile d’offrir du divertissement et de permettre aux gens de s’évader du quotidien. Pour attirer les annonceurs, il faut bien sûr avoir un grand nombre d’abonnés, mais il faut aussi pouvoir générer une culture de la consommation. Or la culture de la consommation et du divertissement, qui est au cœur de la croissance des économies libérales, doit pouvoir se fonder sur un ordre moral dans lequel l’expression presque sans entraves des libertés individuelles constitue la norme sociale dominante. Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que la consommation et le divertissement prennent une importance toujours croissante quand on permet à tous les désirs de s’exprimer sans culpabilisation. C’est la raison pour laquelle, dans les sociétés ayant une économie libérale développée, l’accomplissement de la liberté individuelle sera le plus souvent associé à des valeurs hédonistes qui stimulent le désir, comme la sexualité, la mode, la beauté, l’alimentation, le voyage, etc.

 

3. Le paradoxe moral des sociétés libérales

Cette dynamique de subordination des sphères juridique, sociale et morale à l’ordre économique libéral aboutit cependant à un paradoxe inédit. Dans une société libérale, le droit a pour fonction de protéger et même de promouvoir toutes les libertés individuelles. En fait, celles-ci ne sont limitées, en gros, que lorsqu’elles présentent une menace réelle et imminente à l’ordre public, à la dignité ou à la liberté des autres. Toutefois, au nom même du respect des libertés individuelles, on observe de plus en plus une légitimation juridique et sociale de pratiques ou de discours, souvent extrémistes, qui finissent au fond par nier la liberté. Le fondamentalisme religieux, la fétichisation des identités ostentatoires liées au genre, la fragmentation du politique en groupe d’intérêts multiples et d’autres phénomènes du même type semblent témoigner du progrès constant d’une conception de la liberté qui se réduit à l’expression des désirs ou des préférences personnelles, même les plus irrationnels. Dans ce contexte, le politique, le social et les relations interpersonnelles sont souvent uniquement perçus, par les individus, à travers leur capacité ou non de répondre à ces désirs, considérés comme la forme ultime d’expression de leur liberté.

On peut évidemment défendre le fait qu’en faisant progresser les libertés individuelles et le bien-être, la structure économique libérale et l’ordre moral qui l’accompagne répondent aux espérances les plus profondes de l’être humain. Certes, si le choix se situe entre la morale libérale et la restriction très forte des libertés fondamentales qui caractérise les régimes communistes ou théocratiques, alors il est clair que le libéralisme représente un facteur de progrès. Il n’y a pas beaucoup de personnes, sauf peut-être quelques ignorants, qui souhaitent passer d’une vie confortable au sein d’une société libre, à une vie plus pauvre dans un système soi-disant « égalitaire » où la libre circulation des personnes, des biens et des idées est constamment contrôlée par le gouvernement, la police ou l’armée.

Cela dit, la morale libérale semble opérer des « régressions » qui agissent à au moins deux niveaux de la vie humaine en société. Le premier niveau concerne les relations interpersonnelles. En insistant sur une conception de la liberté individuelle qui se manifeste à travers la réalisation des désirs et la diminution des contraintes, la morale libérale contribue à donner aux relations interpersonnelles une forme instrumentale. Il faut comprendre par cette idée que la relation à l’autre n’est jugée satisfaisante que dans la mesure où elle permet à chacun de satisfaire ses désirs égoïstes avec le moins de restrictions possibles. Dans les relations amoureuses, cela conduit à une vision du couple où le partenaire doit être pourvoyeur de plaisir et de divertissement. S’il ne l’est pas, le motif sera suffisant pour mettre un terme à la relation.

L’espèce de vision fétichiste des libertés individuelles qui se déploie dans la morale libérale a aussi des répercussions sur les relations interculturelles. Tel que mentionné précédemment, l’un des effets pervers du libéralisme est de vouloir éliminer au maximum les contraintes à l’expression des désirs et des préférences personnelles. Alors, suivant cette logique, chaque individu est encouragé à se replier sur les mœurs et les coutumes avec lesquelles il a le plus de familiarité car ce sont elles qui lui procurent le plus d’aisance, tout en lui opposant le moins de contraintes. Cette situation, protégée et même valorisée dans le système juridique canadien par l’idée du multiculturalisme, ne va pas sans créer une forme de « ghettoïsation » des cultures[7]. Ce constat, on le sait, est souvent répété, même s’il ne fait pas l’unanimité. Dans ce système, les cultures se côtoient, mais elles sont loin d’entrer en relation les unes avec les autres[8]. En fait, le sentiment d’appartenance des minorités culturelles sera déterminé davantage par des motifs économiques (avoir un emploi ou non, par exemple) ou sécuritaires (vivre en paix ou non), que par un attachement aux traditions de la société d’accueil. Pour cette raison, partout dans le monde occidental, des populations apparaissent de plus en plus en colère devant ce qu’elles estiment être le sacrifice, sur l’autel de la « tolérance », de leurs coutumes et de leur histoire. Et cette colère ne fait que grandir quand elle est réprimée par un discours médiatique dominé par la rectitude politique.

 

4. La question de l’identité

Si la liberté individuelle n’apparaît, sous le prisme de la morale libérale, que comme la manifestation d’un désir ou d’une préférence, alors face à lui-même et à sa propre vie, l’individu aura tendance à juger comme « réussie » une vie qui lui procure du bien-être, de la santé, du confort matériel. Comme l’indiquait déjà Karl Marx dans sa critique du capitalisme, l’individu perçoit sa propre valeur à la lumière de son rang dans la hiérarchie économique. Pourtant, il est admis depuis plusieurs millénaires, par toutes les sagesses du monde, que le confort matériel ne suffit pas à créer ce sentiment de plénitude qui contribue au bonheur. Bien des gens très riches sont malheureux, alors que certaines personnes moins nanties sont tout à fait heureuses. En réduisant la liberté à une forme principalement sensuelle de satisfaction des désirs, la morale libérale participe à l’intériorisation d’une version particulièrement appauvrie de l’identité personnelle. La connaissance, l’effort physique et intellectuel, la raison, l’intuition, la contemplation de la beauté et de l’harmonie, l’introspection, la transformation personnelle, l’altruisme, le courage, le sentiment d’être utile, l’appartenance, la découverte du sens sont des dimensions de la vie humaine essentielles au bonheur. Pourtant, dans bien des cas, elles n’apportent pas un plaisir intense. Parfois même, elles sont accompagnées de souffrances et de contraintes. Mais elles donnent à l’être humain le sentiment d’être meilleur et que sa vie vaut la peine d’être vécue. Il serait certainement grossier et malhonnête d’affirmer que la morale libérale est hostile à ces dimensions de la vie humaine. Cependant, il paraît évident qu’en plaçant le bien-être et l’efficience comme valeurs cardinales du développement, elle autorise par la force des choses une certaine dépréciation de ces dimensions qui, dans la plupart des cas, n’ont pas d’utilité économique particulière.

Dans son acception la plus profonde, le bonheur est rattaché à la capacité que possède l’individu de percevoir un sens positif à son existence. Pour cela, l’individu doit pouvoir conclure que la trame temporelle de sa vie correspond au déploiement optimal de ce qu’il est en tant que personne. En ce sens, on peut aussi penser que l’appartenance forte à une communauté politique spécifique[9] contribue de façon substantielle à la construction de repères et de rites (une langue, des mœurs, un regard sur le monde et les autres, etc.) qui par la suite vont intervenir puissamment dans les interactions de la vie sociale qui jalonnent les différentes étapes de la vie individuelle. Cette dimension « collective » de l’identité personnelle n’est pas non plus valorisée par la morale libérale qui y voit une forme de conservatisme qui freine l’expression de la liberté individuelle. Pourtant, dans les sociétés libérales, on constate que les individus continuent de s’accrocher à des identités collectives qui les définissent. Malgré l’individualisme de la morale libérale, l’importance du collectif, du groupe ou de l’appartenance ne disparaît pas. Nous le savons depuis au moins Aristote, l’être humain est un animal social qui a besoin des autres pour vivre. Mais si l’appartenance est prioritairement déterminée par les besoins utilitaires de l’ego, alors les groupes qui seront attractifs seront ceux qui sont dispensateurs de satisfaction égoïste: les amis, les équipes de sport, les groupes d’intérêts, les marques de commerce, les communautés culturelles, etc. Dès lors, les identités ayant une portée plus « diffuse », comme la nation ou la patrie, seront jugées comme étant « désuètes », alors même qu’elles sont porteuses d’une sagesse « située », et longuement accumulée au fil des siècles, qui intervient dans toutes les formes de cognition et d’interaction sociales.

 

5. Une troisième voie est-elle possible?

La dynamique d’effritement des identités collectives nationales qui est souvent déplorée au Québec et ailleurs fait émerger la question suivante : est-il possible d’envisager une nouvelle ère post-libérale qui en conserve les avantages et en élimine les inconvénients? Autrement dit, est-il possible de trouver une troisième voie entre un libéralisme qui fait décliner les identités nationales et un conservatisme qui sacrifie parfois les libertés individuelles? Répondre à cette question exigerait évidemment d’esquisser les contours d’un projet de société ayant de multiples ramifications. Cette ambition serait certainement excessive dans le cadre d’un article comme celui-ci. Mais puisqu’à la base, les interactions sociales sont façonnées par des identités personnelles constituée de valeurs et de préférences que l’on peut relier à l’éthique, quelques pistes de réflexion et d’action fondées sur des considérations éthiques seront suggérées dans les lignes qui suivent.

Le premier axe de cette réflexion concerne la notion même de « liberté fondamentale ». Depuis toujours en philosophie, la satisfaction des désirs n’a jamais été considérée comme une définition adéquate de la liberté. À l’époque d’Aristote, la liberté était conçue comme un désir éclairé par la raison. Au Moyen-Âge, chez Thomas d’Aquin par exemple, la liberté se rapportait à la volonté, qui est une forme de puissance rationnelle s’opposant au désir incontrôlé. Dans la philosophie morale de Kant au XVIIIe siècle, la liberté n’existe que par le pouvoir d’agir de façon rationnelle, c’est-à-dire au-delà de toute inclination sensible. Dans la neuropsychologie contemporaine, c’est le cortex préfrontal (siège de la « raison »), avec sa plasticité et sa connectivité, qui fait émerger chez l’être humain sa capacité d’autodétermination, de même que la force de se soustraire aux « incitations immédiates des choses de ce monde », selon les mots du neurobiologiste français Pierre Karli. En somme, la satisfaction des désirs est loin d’être le déterminant principal de la liberté. Au contraire, pour faire avancer la liberté, il apparaît bien plus urgent de faire progresser la raison, notamment grâce à l’éducation.

Étant donné que le droit a pour fonction de définir et de protéger les libertés dites fondamentales, la mise en œuvre d’une troisième voie devra sans doute passer par un « rééquilibrage » et une reformulation du droit public. N’étant pas l’œuvre d’un juriste, cet article ne saurait prétendre à la formulation juridique idéale de ce changement. Cela dit, des chartes venant arrimer les droits individuels au respect de certaines valeurs communes d’une nation seraient sans doute une matérialisation intéressante de ce nouvel équilibre. Pour éviter les replis communautaristes que favorise un libéralisme trop strict, il apparaît sans doute souhaitable de développer une forme de « raison publique commune » porteuse d’un langage normatif que devraient partager tous les citoyens d’une même nation.

Mais d’une manière encore plus fondamentale, la morale commune devrait peut-être privilégier une forme de « décentration partielle de la subjectivité ». Pour faire éclater le repli trop individualiste induit par la morale libérale, on peut envisager l’ouverture de l’ego par le passage d’une éthique essentiellement utilitariste à une éthique du devoir. Dans l’œuvre de celui qui fut le précurseur d’une version sécularisée du déontologisme éthique (Kant), le devoir découle du pouvoir de l’être humain doué de raison de dépasser ses désirs égoïstes pour embrasser des actions à portée universelle, c’est-à-dire exemplaires, impartiales et respectueuses des autres. Ce faisant, l’agent obéit, selon Kant, à la « loi morale ». En d’autres mots, grâce à la raison, il arrive à se « détacher de lui-même » et à servir des fins qui le dépassent. Au-delà de cette formulation philosophique abstraite, le processus de « décentration partielle de la subjectivité » peut s’opérationnaliser à travers un développement systématique de l’empathie et du respect de l’autre. Ces qualités aident en effet à saisir que là où il y a des droits, il y a aussi des devoirs et des responsabilités, et que les actions émanant de la subjectivité touchent aussi les autres.

 

6. Conclusion : l’identité comme horizon incontournable du choix politique

La notion de « devoir » fait ressortir l’importance de réalités qui dépassent l’individu, sans pour autant avoir un caractère abstrait ou « transcendant ». Les éthiques du devoir comme celles de Kant insistent beaucoup sur l’universalisation des actions, donc sur la nécessité de placer le raisonnement pratique sous l’autorité de catégories de la pensée qui sont dégagées de la contingence de considérations tactiques découlant d’intérêts particuliers. Par contre, un principe universel est trop large dans sa portée pour servir de déterminant unique à la décision quand celle-ci s’applique à une variété de cas singuliers qui se regroupent sous le découpage conceptuel offert par ce principe. Dès lors, sur l’ensemble des questions qui lui sont soumises lors de la délibération morale, la raison pratique devra forcément opérer des ordonnancements qui seront déterminés par les valeurs acquises par l’agent grâce à ses interactions au sein d’une communauté politique spécifique.

Concrètement, cela signifie que la rationalité, surtout lorsqu’elle s’applique à la morale et à l’éthique, est une construction sociale dont les contours sont délimités par la culture de la communauté politique où elle prend racine. En ce sens, il est difficilement concevable que puisse exister une réelle cohésion sociale et une authentique citoyenneté partagée sans une « raison publique commune » qui impose des normes (dépassant le cadre juridique actuel) à travers les institutions. Autrement, comme c’est le cas dans l’ordre libéral contemporain, chacun sera renvoyé à son registre personnel de préférences qu’il tentera d’imposer, à travers un rapport de forces dont l’issue est souvent arbitraire et contraire au bon sens. À raison, le peuple québécois s’est beaucoup indigné de ce qu’il perçoit comme une résurgence inquiétante d’une pensée d’extrême droite, au langage parfois ordurier, qui sévit en Europe et maintenant aux États-Unis. Une lecture plus fine de ces évènements nous invite toutefois à penser que la situation actuelle est possiblement la manifestation d’un déséquilibre social entretenu pendant trop longtemps par une structure économico-politique qui a désormais vécu. Les enjeux identitaires qui se profilent dans les débats politiques au Québec depuis quelques années, et que certains jugent péremptoirement « dépassés », pourraient au contraire permettre de rétablir cet équilibre sans passer par la voie de l’extrémisme. Encore faudra-t-il que les Québécois sachent retrouver une fierté nationale que l’ordre libéral actuel voudra commodément leur faire oublier. Depuis quelque temps, des signes d’espoir pointent à l’horizon, mais l’histoire récente montre que ce combat est loin d’être gagné.

 



[1] Eddy Fougier, L’Alter-mondialisme, Paris, Éditions le Cavalier Bleu, 2008, 127 p.

[2] Antoine Reverchon, « La mondialisation a étendu la captation des rentes à la planète (entrevue avec Branko Milanovic) », Le Monde, 20 juillet 2016.

[3] Christian Rioux, « Le Brexit bis », Le Devoir, 11 novembre 2016.

[4] Sylvie Brunel, « Qu’est-ce que la mondialisation? », Sciences humaines, no.180, mars 2007.

[5] L’œuvre de l’économiste américain Gary S. Becker (1930-2014), lauréat du prix Nobel d’économie en 1992, constitue une intéressante source de réflexion sur ces questions.

[6] Noam Chomsky et Edward S. Herman, La fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, Paris, Agone (coll. Contre-feux), 2008, 653 p.

[7] Jean-François Lisée, « Europe : le double échec du multiculturalisme », L’actualité, 19 octobre 2010. Voir aussi Antoine Robitaille, « Volte-face bienvenue », Le Devoir, 16 novembre 2016.

[8] Cette situation n’est pas simplement une vue de l’esprit. Plusieurs recherches empiriques menées entre autres en Europe du Nord confirment cette idée. Voir entre autres : Gijsberts, M., Van Der Meer, T., et Dagevos, J. (2012). « ‘Hunkering down’ in multi-ethnic neighbourhoods? The effects of ethnic diversity on dimensions of social cohesion. », European Sociological Review, 28(4), 527-537.

 

[9] Aristote, La politique (trad. J.Tricot), Paris, Vrin, 1995, 595 p.




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