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Quand le paranormal manipule la science

Un texte de Guillaume Marois
Thèmes : Science
Numéro : Argument 2015 - Exclusivités web

Recension du livre de Serge Larivée, Quand le paranormal manipule la science, Éditions Multimondes, 2014.


Dans un monde où les politiques ont rarement tendance à se fier aux évidences empiriques et où chaque événement médiatisé engendre une multitude de théories du complot, le livre du professeur Serge Larivée Quand le paranormal manipule la science, est sans contredit un ouvrage qui mérite d’être lu. Si le citoyen raisonnablement éclairé peut reconnaitre les principales approches pseudoscientifiques, telles que l’astrologie et la clairvoyance, l’auteur montre que l’infiltration des pseudosciences dans diverses sphères de la société est d’une ampleur beaucoup plus inquiétante, notamment en ce qui concerne ses formes plus insidieuses qui ont réussi à s’imposer dans le monde universitaire et médiatique.

L’adhésion aux croyances irrationnelle atteint en effet des proportions alarmantes. À cet effet, Larivée rapporte les résultats de sondages qui montrent que la croyance en certains phénomènes paranormaux rejoint parfois plus de la moitié de la population. Les chiffres illustrent également que la croyance aux phénomènes paranormaux d’obédience religieuse, tels que les anges, les démons et les miracles, est généralement plus forte aux États-Unis et au Canada qu’en France et en Angleterre, alors que le Québec se situe entre les deux. Par ailleurs, si l’éducation constitue un facteur de protection, les croyances irrationnelles n’épargnent pas les gens instruits. Finalement, les gens irrationnels réussissent de surcroît à se mêler dans leurs croyances loufoques, comme l’illustre la plus forte adhésion à la croyance aux maisons hantées qu’à la croyance aux fantômes, ce qui signifierait qu’une maison puisse être hantée par quelque chose d’autre qu’un fantôme !

Larivée explique clairement ce qui différencie la science des pseudosciences. La démarche scientifique tend à suivre un idéal de normes, parmi lesquelles l’on retrouve notamment le partage des résultats et de la démarche pour contre-vérification et le scepticisme organisé, c’est-à-dire la remise en question constante des théories de manière à les améliorer. La science se base donc sur certains principes de régulation, tels que le contrôle par les pairs. Le critère de réfutabilité d’une théorie de Popper est également au cœur de la démarche scientifique, celui-ci permettant de la tester afin de la valider. Une théorie pour laquelle il n’existe aucun moyen d’invalidation n’est ainsi pas recevable et n’explique rien.

Tous ces mécanismes échappent évidemment aux pseudosciences. La forte adhésion aux croyances irrationnelles s’explique par une panoplie de facteurs décrits en détails par l’auteur et appuyés par une riche bibliographie académique. Parmi ceux-ci, l’on retrouve des facteurs historiques, tels que le manque de connaissance, le pouvoir de l’autorité et l’importance accordée aux témoignages. Les religions qui ont réussi à s’imposer s’appuient d’ailleurs en grande partie sur la conjugaison de ces facteurs.

D’autres facteurs sont quant à eux liés à la nature humaine. L’adhésion aux croyances irrationnelles donne souvent un sens à l’existence, même si celui-ci est infondé. Douter devient alors source d’inconfort. L’être humain tend par ailleurs à s’attribuer à lui-même des propos généraux et positifs. Si un astrologue dit tout et son contraire, le croyant sélectionnera les informations qui le concernent et ignorera les autres, de manière à préserver une image positive de lui et à conforter ses croyances. Par ailleurs, le cerveau humain est quant à lui intrinsèquement imaginatif et cherche à établir des liens là où il ne devrait pas le faire, entre autres en confondant  des relations causales et en n’acceptant pas les coïncidences. Les pseudosciences abusent par ailleurs de la confusion qui règne chez plusieurs entre les notions de corrélation, de coïncidence et de causalité.

Tout compte fait, le paranormal apporte des réponses satisfaisantes sur les plans émotifs et cognitifs. Le cerveau est ainsi programmé pour la crédulité, car celle-ci a eu une fonction de survie. Un exemple éloquent à cet effet se trouve dans le phénomène de la paréidolie, c’est-à-dire les illusions d’optique où l’on reconnait des visages humains ou des formes animales dans les objets. Même s’ils risquaient de se tromper, les proto-humains qui voyaient un prédateur ou un ennemi caché dans les herbes ont eu en effet beaucoup plus de chances de survie que les autres. La méthode scientifique et expérimentale est quant à elle très récente dans l’histoire de l’humanité, d’où les limites de son utilisation et sa difficile acceptation par le commun des mortels.

Des facteurs socioculturels sont aussi d’une grande importance pour expliquer l’adhésion aux croyances paranormales. Par exemple, les bibliothèques et librairies accordent une grande place aux pseudos-sciences, même, par exemple,  la bibliothèque d’une institution comme l’UQAM. À partir d’une enquête menée sur le terrain, Larivée montre par ailleurs que les deux catégories se côtoient ou se mêlent souvent, ce qui rend la confusion encore plus grande dans la population. De ce point de vue, les médias ont également leur rôle à jouer. Les journalistes ont effectivement souvent la mauvaise habitude de présenter la science et la pseudoscience comme deux points de vue équivalents, question de présenter « les deux côtés de la médaille ». La plupart des grands journaux présentent également une page horoscope, comme s’il s’agissait là d’une information pertinente et d’intérêt public. Quand on pense que les articles consacrés aux sciences sont à peu près absents ou traités sous forme de scoop, une réflexion s’impose dans le milieu journalistique.

Toujours dans le monde des médias, l’on constate également une omniprésence du paranormal à la télévision, ce qui tend à normaliser ces idées irrationnelles. Sans compter les documentaires traitant du paranormal sans approche scientifique, de nombreux films et séries de fiction présentent les scientifiques comme étant fermés d’esprit et incapables de résoudre les mystères, ou encore comme potentiellement dangereux avec leurs expériences. En somme, le scepticisme est assimilé à l’imbécilité. Devant ces observations, des recherches ont ainsi montré que les personnes qui regardent plus la télévision sont plus crédules envers les phénomènes paranormaux. En règle générale, dans les médias, le sensationnel, le témoignage émouvant et la brièveté des explications prévalent sur l’expertise et l’analyse détaillée, ce qui avantage évidemment la pseudoscience au détriment de la science.

Outre son influence et sa transmission par la culture populaire, le plus inquiétant en ce qui concerne la pseudoscience se trouve dans son infiltration du monde universitaire. Larivée fait une démonstration déconcertante et très bien appuyée de l’étendue de celle-ci, surtout dans les sciences humaines et sociales. L’auteur illustre entre autres son point de vue par l’exemple d’un mémoire de maîtrise en orientation professionnelle à l’UQAM qui analyse tout à fait sérieusement l’astrologie comme déterminant du choix de carrière, en ignorant évidemment les échecs de prédiction pour ne conserver que les réussites. Des cas similaires se retrouvent aussi en criminologie, où les expériences de mort imminente sont traitées comme réelles et non comme une réaction biologique du cerveau. Le cas le plus troublant est toutefois la célèbre affaire Élizabeth Teissier, dont l’objectif avoué est d’introduire l’astrologie comme discipline universitaire. Cette dernière a obtenu son doctorat en sociologie à la Sorbonne en traitant l’astrologie non pas comme un phénomène sociologique, mais comme une approche qui fonctionne réellement. Évidemment, elle ne se base que sur des témoignages et anecdotes, ce qui laisse à désirer quant à la reproductibilité des résultats. Si l’on peut s’attendre à ce que les adhérents aux pseudosciences tentent leur chance dans le monde académique, il est troublant de voir qu’ils réussissent à passer au travers des mailles du système et à se voir donner une accréditation universitaire, alors que leur démarche ne respecte en aucun point les principes élémentaires de la démarche scientifique. Pis encore, l’astrologie est maintenant enseignée dans quelques universités dans le monde.

Sans avoir à recourir au paranormal, plusieurs approches pseudoscientifiques ont infiltré les sciences humaines et sociales, particulièrement dans les disciplines où la psychanalyse et ses dérivés sont devenues des références enseignées. Les adeptes de Freud et de Lacan ont réussi à s’imposer en multipliant les emprunts inappropriés au lexique scientifique pour confondre le lecteur et se donner de la crédibilité, en posant des hypothèses impossibles à vérifier de manière à ce qu’elles ne puissent être réfutées, en faisant des jeux de mots douteux et en misant sur un culte de la personnalité où la critique et la remise en question ne sont pas les bienvenues. L’imposture de leurs procédés a par ailleurs été nombre de fois démontrée, notamment par l’affaire Sokal [1]. De plus, les vérifications empiriques des théories avancées par la psychanalyse tendent généralement à les invalider, notamment celles reliées au complexe d’Œdipe. En effet, en testant plus d’une centaine d’enfants âgés de 3 à 9 ans, les chercheurs Greve et Roos[2] ont montré qu’aucun n’idéalisait le parent de sexe opposé et n’éprouvait de l’hostilité envers le parent du même sexe. En fait, le désir d’éliminer le père est à peu près inexistant chez les garçons, sauf dans les familles gravement pathologiques.

Malgré ces évidences empiriques allant à l’encontre de leurs théories, les partisans de la psychanalyse s’efforcent de protéger les dogmes plutôt que d’en vérifier la validité et d’améliorer leurs théories. En ce sens, celle-ci a plus de points en commun avec la religion qu’avec la science. Larivée rapporte plusieurs exemples frappant de ces théories grotesques, mais acclamées. La renommée psychanalyste Françoise Dolto explique par exemple les échecs scolaires par le fait que les mots « lire » et « lit » ont une sonorité similaire, ce qui évoquerait chez l’enfant le lit conjugal des parents et, par conséquent, l’interdit de l’inceste. Sans compter que cela ne repose évidemment sur aucune donnée empirique, Larivée rappelle à juste titre que les problèmes scolaires ne se limitent pas à la francophonie, détail qui semble avoir échappé à Dolto.

Tout compte fait, en sciences humaines, plusieurs théories n’ont pas de statut scientifique qui dépasse celui de l’astrologie. En cherchant à tout prix des relations causales, on met des explications là où il n’y a rien à expliquer. On évacue souvent les données qui infirment son idéologie pour ne garder que celles qui la confortent. De plus, le contenu des cours dépend souvent des orientations idéologiques du professeur et non des données empiriques, ce qui rend la pensée critique encore plus difficile pour la génération montante. La pseudoscience a ainsi le champ libre dans plusieurs disciplines, notamment en psychologie où les livres de croissance personnelle ne sont à peu près jamais contrés et où les approches pseudoscientifiques sont acceptées par les ordres.

Il faut dire que les défenseurs des pseudosciences ont recours à de nombreux procédés pour s’imposer. L’un des plus répandus est celui qui consiste à considérer que la science n’est qu’une vision du monde parmi d’autres, de manière à rendre leur propre approche acceptable au même titre.  Or, la science n’est pas une vision des choses parmi d’autres, mais valorise l’objectivité et la vérification et est donc un rempart contre les idéologies totalitaires et l’obscurantisme. Si chacun a droit à son opinion, Larivée rappelle à juste titre que toutes les opinions ne se valent pas.

Entre autres solutions pour favoriser le rationnel aux dépens de l’irrationnel, Larivée croit que les scientifiques devraient favoriser la vulgarisation et la communication de leurs travaux auprès du grand public. Les journalistes ont eux aussi un rôle incontournable à jouer à cet effet. À ce sujet, nous pouvons de surcroît souligner une défaillance du système de publication universitaire qui tend à favoriser la publication dans des revues à accès restreint plutôt qu’aux revues ouvertes qui ont un plus large auditoire.

Bref, ce livre traite d’un sujet important et qui mériterait une plus grande attention. Néanmoins, les explications fournies par Larivée sur les facteurs d’adhésion au paranormal et à la pseudoscience laissent entrevoir qu’il n’en sera probablement pas ainsi. Puisque les croyants  ont tendance à ne voir que ce qui conforte leur croyance et à éviter ce qui l’invalide, il est peu probable que ce livre rejoigne ceux qui auraient le plus avantage à le lire.

GUILLAUME MAROIS
Démographe

 



[1] Professeur de physique à l’Université de New York, Alan Sokal a réussi à faire publier un texte volontairement pseudoscientifique dans la revue Social Text de manière à montrer la déficience de la rigueur scientifique dans le processus d’évaluation. Voir à cet effet : Sokal, A. & Bricmont, J. (1997). Impostures intellectuelles. Éditions Odile Jacob, 276 p.

[2] Greve, W. & Roos, J. (1996). Der Untergang des Ödipuskomplexes : Arumente gegen einen mythos. Verlag Hans Huber, 166 p.




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