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Cap Solitude

Un texte de Patricia Nourry
Dossier : Autour d'un livre: Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, de Nicolas Langelier
Thèmes : Modernité, Philosophie, Société
Numéro : vol 14 no 1 Automne 2011 - Hiver 2012

« Jean Cassou rêvait toujours d’aborder le grand poète Milosz avec cette question digne d’être posée à une majesté : “Comment se porte Votre Solitude[1]?”» Question sublime et redoutable, qu’on devrait  méditer de préférence au crépuscule, à la lumière d’une chandelle et le menton appuyé dans la paume de la main  ̶  pourrait-on croire  ̶  dans des temps où notre solitude se révèle justement entière et souveraine. C’est cela ? Est-ce bien ainsi que cela doit se passer ? Avec ou sans décorum, suggère plutôt Nicolas Langelier, le jour où nous en aurons assez, où nous aurons suffisamment perdu pour n’avoir plus rien à perdre, ce jour-là le temps sera venu pour nous de risquer la question qui hante, en filigrane, les pages de son roman : comment se porte votre solitude ?

  

AFFRES ET DÉLICES DE LA SOLITUDE...

 

La solitude, ce n’est certainement pas un sujet comme un autre ; c’est quelque chose qui vit avec la vie, intrinsèquement, dès qu’elle prend la forme d’un être, qu’il y a individuation et séparation d’avec la mère. Qu’on en ait conscience ou non n’y change rien. Un héritage que l’on reçoit à la naissance sitôt que paraît la couronne du nouveau-né entre les cuisses de la femme, et qui, du berceau au tombeau, ne nous quittera plus[2]. La nostalgie de cette communion première avec la mère fait d’ailleurs en sorte que, le plus souvent, la solitude ne peut être vécue sans une certaine souffrance ou, à tout le moins, que ses joies âpres ne se goûtent qu’au terme d’une certaine «initiation» au fait d’être seul. Voilà pourquoi, à l’instar du narrateur qui se raconte (en tournant constamment le miroir vers nous) dans Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes, on peut vouloir refuser sa solitude ou tenter de la reléguer aux oubliettes de sa vie. C'est de cette solitude qu'il est question au début du roman. D’une solitude mauvaise qui se creuse sous la surface de nos existences agitées de 5 à 7 et de sauteries entre amis, bruissantes de discussions virtuelles, de textos, de sonneries ou de vibrations nous reliant dans l’instant et à tout moment, au reste de la planète. Constamment arrachés à nous-mêmes, nous nous donnons l’illusion de faire communion avec les autres, d'être « plus » en existant pour eux, même si ce que nous partageons et propageons, à la vitesse de l’éclair, c’est le plus souvent la vacuité de nos échanges...

 Toutefois, la solitude peut prendre un autre visage et ne pas entraîner une telle désolation existentielle. Croire qu’il faut coûte que coûte fuir la solitude, c’est là le préjugé d’une époque « à fond la caisse » qui carbure aux divertissements, d’une société qui s'ingénie à fournir à ses membres des moyens nombreux, variés et efficaces de faire diversion, de ne pas penser à ce qui blesse ou de ne pas s’engager dans la dure réalité. « Bière tiède, baisers mous, conversations vides, coke triste dans les toilettes[3]», se consomment et s’échangent dans un bar où Nicolas Langelier nous emmène pour nous poser la question : hors le plaisir, point de salut ? Ne peut-il y avoir de finalité plus haute à l’existence ? Pour plonger au cœur de cette réflexion et éventuellement « sauver le reste de sa vie », il peut s'avérer nécessaire de prendre ses distances, en faisant le choix d’un peu de solitude. Ce qui ne signifie pas qu’il faille nécessairement s’isoler : on peut être en couple, en famille ou marcher dans une foule, par exemple, et sentir tout de même sa solitude ; à l’inverse, il est tout aussi envisageable de se tenir tranquille chez soi ou ailleurs tout en évitant soigneusement le face-à-face avec soi-même. Ainsi, quels que soient les cas de figure, si nous souhaitons accéder à ce lieu intérieur qu’est la solitude et en tirer profit, cela impliquera minimalement d’être disposés à s’y rendre ou à y séjourner...

 

SUR LA ROUTE

 

Le plan est donc simple : prendre du recul, larguer les amarres en s’éloignant (au propre ou au figuré) de tout ce qui nous anesthésie au quotidien... « N'oubliez pas : à ce moment-là, vous ne devriez avoir aucune idée de votre destination, aucune ligne de réflexion précise dans vos pensées, aucun autre désir que celui de rouler vite sur ces rangs déserts […]. Votre principale source de satisfaction tout au long de la journée, sera que chaque kilomètre s’ajoutant à l’odomètre sera un kilomètre de plus entre vous et le gâchis de votre vie. […] Ce jour-là, vous verrez que la distance physique a encore un sens, a encore un poids, et cela vous fera le plus grand bien[4]. » Comme si la distance physique et le mouvement avaient le pouvoir de mettre notre vie en branle... N’est-ce pas là du moins le bénéfice qu’on souhaite tirer du voyage fait en solitaire : qu’il permette un ressourcement dans les possibles, voire une régénération ?  Afin de bien faire sentir cette idée, on pourrait comparer la solitude au voyage en mer... Pour prendre le large, il faut au départ consentir à quitter la sécurité du rivage, puis se laisser ballotter au-dessus de profondeurs insondables jusqu’à perdre peu à peu ses repères. Dans la plupart des traditions, on rendra compte de cette expérience en associant symboliquement la mer à un lieu de mutations, un réservoir de vies ou une source de renaissance. Filons donc la métaphore et imaginons-nous seuls dans une embarcation : nous sommes dans l’immensité, tout autour, à perte de vue, il y a les vagues, sans arrêt, faussement ressemblantes puisque pas une n’est pareille à l’autre malgré que toutes soient indissociablement liées. Quand nous entrons en solitude et que nous songeons aux aléas de notre existence, n’avons-nous pas de même l’impression que les menus événements qui en tissent le fil et nous font tanguer d’une émotion à l’autre, d’une pensée à l’autre, participent tous d’un même courant, ne sont que les pointes sensibles d’une réalité sous-jacente plus fondamentale ? Bien qu’à la surface nous sentons alors que c’est la vie par en dessous, les grands courants de fond nourris par notre intériorité qui mènent le navire...

Le solitaire qui souhaite se mettre à l’écoute de cette intériorité et devenir attentif à ce qu’il y a d’essentiel pour sa vie, aura ainsi avantage, tel le marin en haute mer (ou le hipster en cavale !), à faire l’apprentissage de la patience. Il devra se rendre disponible au mouvement et ne pas tenter d’opposer vainement à cette mouvance un ordre factice, celui des habitudes par exemple, qui donnent faussement l’impression d’avoir quelque prise sur l’existence. De façon moins imagée, nous pourrions dire que la solitude accompagne toute croissance, toute affirmation de soi, jusqu’au point où quelqu’un fait la découverte qu’il lui incombe de choisir pour lui-même quoi faire de lui-même. Une décision existentielle qui ne peut être prise que par soi, dans la solitude, sans quoi on restera étranger à soi-même.

 

LA SOLITUDE CONTRE LE SOLIPSISME

 

Somme toute, pour s’engager réellement dans le monde, dans notre société et même à petite échelle dans notre vie, il faut un commencement qui semble évident, mais qui pourtant ne va pas de soi et demande des efforts : il faut être présent, au sens fort du terme. « Je suis là. » Bien. Mais qui est ce « je » et quel est ce « là »? « Même si la publicité et les politiciens et votre époque au grand complet se sont entêtés à vous en convaincre, vous n’êtes pas le centre du monde. L’univers n’est pas une gigantesque mise en scène pour le spectacle de votre vie. La terre n’est pas asservie à votre plaisir, à l’assouvissement de vos besoins, désirs, envies les plus diverses[5].» Zut... il s’agirait d'autre chose ? De quelle présence suis-je donc présent au monde et quel est ce monde dans lequel je me trouve ? Pourrai-je jamais orienter librement le cours de mon existence et agir dans le monde de façon responsable si je n’ai pas pris la peine de réfléchir un tant soit peu à ces questions ?

« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux », nous recommandaient jadis les Grecs, qui voyaient dans cette exhortation le début et la fin de toute quête de sagesse authentique. Un programme bien saugrenu, pour nous, les hypermodernes, revenus de ce genre de fantasme... Toutefois, avant de déclarer forfait, peut-être vaudrait-il mieux considérer ce à quoi nous nous apprêtons à renoncer. Or, c’est visiblement ce que Langelier nous enjoint de faire au fil des pages. Son personnage a oublié, au gré des aléas de son existence, quelque chose d’essentiel qui le hante maintenant comme un vague ressouvenir. Mais son drame individuel (endeuillé par suite du décès de son père, esseulé après avoir rompu avec la « femme de sa vie », déprimé par sa vie professionnelle...) resterait enclos dans la sphère privée s’il ne s'enracinait dans un cadre socio-historique et philosophique plus large. Ainsi, au lieu de mettre en scène un personnage qui se tâte  durant 203 pages[6], l'auteur esquisse un portrait sans complaisance de notre époque et des courants en amont qui l’ont façonnée. Dans quelle mythologie diffuse orientant nos valeurs, nos désirs et nos désespérances, évoluons-nous ? Qu'est-ce qui lui a donné naissance et à quoi conduit-elle ? Quels sont donc les présupposés qui, subrepticement, guident nos usages et nos croyances ? Clarifier ce contexte ouvrira au personnage de nouvelles perspectives, ne serait-ce qu’en lui permettant de mieux évaluer sur quelles assises il a fait reposer son existence. Ainsi, rien ne serait plus contraire à l’esprit du « Connais-toi toi-même... » que le test de personnalité réalisé à l'aide du « coach de vie »... Bien approfondie, cette recommandation devrait plutôt nous amener à comprendre que ce sont les liens grâce auxquels nous tissons notre appartenance au monde qui nous font Homme par-delà les particularités du « moi ».

Plus de dérobade possible, le retour aux sources du hipster l’a rendu à lui-même. Il a saisi que sa condition s’inscrit dans un ordre beaucoup plus vaste : « Admirez la beauté autour de vous : l’aube, le lac, les montagnes, les premiers chants des oiseaux, le bruit du vent dans les arbres, les immenses nuages dans le ciel. Sentez-vous rempli d’humilité devant cette beauté-là. D’insignifiance, aussi : vos soi-disant problèmes n’ont tellement pas d’importance dans la mécanique universelle qui se déroule ainsi chaque matin depuis des milliers de siècles[7]. » Un ordre au sein duquel toutes choses sur cette terre sont liées, à la façon des vagues se formant puis se déformant l’une après l’autre, avant de se fondre dans l’océan. Libéré du solipsisme qui le paralysait, le voilà prêt à agir sans plus recourir à la dissimulation ou à des identités empruntées...

 

PRÊT, PAS PRÊT… J’Y VAIS !

 

Pourquoi avons-nous tant de mal à notre époque à nous engager dans l’action, à oser une direction ? Trop de désirs à mettre au banc d’essai ? Peur de manquer quelque chose d'important ? « Manquer quoi ? Tout, n'importe quoi. Le party de la saison, le show de l'année, l’illumination du siècle, le vidéo de la semaine sur YouTube[8]. » Éperonnés par nos peurs et nos désirs, nous courons de-ci de-là en nous éparpillant dans le désordre des agitations, cependant que nous n’agissons pas vraiment. Parce que, malgré leur apparent pouvoir heuristique, les envies et les craintes nous desservent en nous empêchant de choisir vraiment et de nous investir dans la voie qui nous semble la bonne[9]. Or, si la solitude nous a aidés à nous recentrer, reste maintenant à renouer avec la volonté de faire le monde, en refusant de nous servir de l’hypermodernité comme d’un alibi pour échapper à notre condition humaine et à ses exigences. Cesser de regarder passivement passer le train de l’histoire et oser en être : « Faire son possible », « Tenter quelque chose[10] »... Des ambitions toutes modestes en apparence, mais qui  permettront néanmoins de collaborer à notre destin et de le faire avec autrui. « Pour être capable de faire le don de soi, écrit Louis Lavelle, il faut avoir pris possession de soi dans cette solitude douloureuse hors de laquelle rien n’est à nous et nous n’avons rien à donner[11]. » C'est sur cette nécessité que se termine le roman : celle de donner, de réfléchir et de travailler ensemble afin de redéfinir un nouvel esprit public et concourir, de cette façon, à l’élaboration d’un projet de société qui nous sortira du cul-de-sac dans lequel nous sommes enfoncés. Une fin qui entraîne un commencement, et qui surtout nous rappelle que les êtres de passage que nous sommes, n’ont d'autre vocation que celle de se faire passages et passeurs, au nom de quelque chose qui les dépasse : la vie elle-même, la nature, «[...] quelque chose de vrai et d’important, quelque chose, surtout, qui n’est pas vous[12]̶ ».

 

La solitude ne nous déposséderait donc pas, mais nous restituerait un royaume... Une fois la véritable identité conquise, le rapport à l’altérité pourra s’établir sur des bases plus saines, nous permettant de changer nos velléités politiques, axées sur nos besoins individuels et nos préoccupations narcissiques, en une authentique volonté d’œuvrer ensemble. Et l’amour dans tout ça ? « Deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre », disait Rilke… Deux personnes à part entière, capables de s’accompagner sans mendicité, sans fusion ou dépendance malsaine. Parce qu’à bien y penser, si l’amour est toujours solitaire  ̶  ressenti par une personne unique, qui en aime une autre tout aussi unique, comme elle seule, par la force des choses, peut l’aimer  ̶  force est d’admettre qu’il ne guérit pas de la solitude, mais en est, au contraire, le plus bel accomplissement…



Patricia NOURRY*

 

NOTES

 

*L'auteur est professeure de philosophie / formation générale et Histoire et civilisation au Cégep de Trois-Rivières et à l'Université du 3e âge de l'Université du Québec à Trois-Rivières.


[1]. Gaston Bachelard.

[2]. Comme nous le rappelle Pascal : « Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables, misérables comme nous, impuissants comme nous ; ils ne nous aideront pas : on mourra seul » (Pensées, édition Lafuma, fragment 151). 

[3] P. 54.

[4] P. 26 et 27.

[5] P. 215 et 216.

[6] Ce à quoi nous a habitué toute une littérature « de l'intime », très en vogue de nos jours... Reste qu'on peut s'interroger : que reste-t-il de l’intimité qu’on exhibe ? Ne doit-elle pas rester cachée pour ne pas trahir sa vérité?

[7] P. 173. Lire également, dans le même ordre d’idées, les pages 179 et 180.

[8] P. 82.

[9] P. 84 :  «[...] et si, à cause de votre peur de manquer quelque chose, vous étiez passé à côté de plein de choses importantes?»

[10] P. 218 et 219.

[11] Louis Lavelle, Tous les êtres séparés et unis.

[12] Nicolas Langelier, op. cit., p. 215.




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