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Requiem pour un «père tendre»

Un texte de Patrick Moreau
Dossier : Les pères d'aujourd'hui
Thèmes : Éducation, Famille, Revue d'idées, Société
Numéro : vol 14 no 1 Automne 2011 - Hiver 2012

   Dans la rue marchent côte à côte un homme et un enfant. L’homme, la trentaine avancée, porte des jeans, un t-shirt, des baskets et arbore une boucle à l’oreille droite. L’enfant, dix ans ou à peu près, cheveux coupés en brosse, porte des jeans et un t-shirt, des baskets, une boucle à son oreille droite. À n’en pas douter, il s’agit d’un père et de son fils, et pourtant, à les voir ainsi marcher dans la rue côte à côte un doute saisit l’observateur : ce ne sont pas exactement un père et un fils, car ils sont trop identiques ; deux frères plutôt, l’un de dix ans et l’autre de trente-cinq ou à peu près.

    Ce genre de scène, qui peut se produire dans n’importe quelle ville occidentale, me paraît symptomatique. Il témoigne du refus de bon nombre de  pères d’aujourd’hui d’assumer jusqu’au bout leur paternité, de remplir en particulier le rôle ingrat du Père, sur lequel la psychanalyse comme la psychologie ont mis l’accent au fil des années, celui de pourvoyeur de sens et d’identité. Car on n’a que trop tendance, en ces temps de sperme ou d’ovocytes à donner, d’utérus à louer et de « donneurs » en tous genres, à l’oublier : la paternité, comme la famille, avant d’être un fait biologique ou un accident génétique, est une construction culturelle et juridique.

    Ce refus d’être père revêt plusieurs formes, depuis la plus radicale, qui est le refus d’enfanter, jusqu’à la renonciation à l’exercice de l’autorité. Le père moderne répugne à incarner la transcendance autoritaire et tautologique du « c’est comme ça parce que c’est comme ça [1]» ; il préfère expliquer, justifier, négocier. C’est très bien. Mais il sort alors de son rôle de père, car la famille n’est pas non plus un espace démocratique ; l’enfant n’est pas un citoyen (n’a pas à l’être, ne veut d’ailleurs pas l’être, enfin ne peut pas l’être).Cela ne signifie évidemment pas que l’enfant n’a pas de droits, encore moins qu’il faille revenir aux méthodes d’éducation autoritaires d’antan, cela suggère simplement qu’il est nécessaire de reconnaître les limites d’une « contractualisation du rapport familial »[2] à laquelle voudraient nous mener certains défenseurs d’un individualisme radical : pensons, par exemple, au débat récurrent sur l’interdiction de la fessée, laquelle prend pour modèle l’interdiction d’infliger des traitements inhumains aux prisonniers, comme si la famille était une prison dont l’enfant devrait être  libéré. Le « c’est comme ça », qui n’est souvent prononcé qu’en dernier recours, est l’envers d’une responsabilité parentale qui ne doit pas elle non plus – ce serait odieux – être négociée ni déterminée par contrat. Le refus de l’autorité est donc ambigu. D’une part, rejet difficilement contestable de l’autoritarisme par le nouveau père[3] et, d’autre part, refus de toute autorité, susceptible de déboucher, ainsi que le rappelait Jean Larose l’année passée dans les pages du Devoir, sur une véritable « négligence criminelle[4]», à tout le moins sur une inquiétante démission des parents.

    On entend souvent des pères ou des mères dire en parlant de leur fils ou de leur fille : « J’ai fini par lui acheter une console de jeux, un téléphone cellulaire ou un quelconque gadget électronique dernier cri… ». Les parents étaient tout d’abord opposés à ces achats et ils servent alors la même explication: « Tous ses amis en ont un. » Ne peut-on pas voir dans cette attitude une forme de démission, un refus d’« assumer la responsabilité du monde », refus que Hannah Arendt liait au déclin ou à l’abolition de l’autorité[5] ? Car « assumer » la « responsabilité du monde », c’est aussi savoir dire non, refuser d’abandonner ce monde dans lequel on a fait naître des enfants à un insensé (qui est aussi un impensé), aux mécanismes aveugles d’un univers qui ne serait plus véritablement humain (ni véritable monde), qui se donnerait à lui-même ses propres lois, celles d’un inéluctable et amoral progrès technique, de la mode, des « tendances » diverses ou du marché.

    On ne saurait par conséquent  approuver cette redéfinition du rôle du père qui, aux yeux de certains, marque la fin d’un patriarcat honni. Le déclin de la paternité (et de la parentalité) traditionnelle n’amène pas en effet des rapports plus détendus entre pères et fils (ou filles), et à terme une démocratisation du cercle familial, s’inscrivant à la suite de celle de la société, ni non plus, surtout (dans les délires de la contre-culture), une libération de cette dernière. Si elle débouche sur quelque chose, c’est avant tout, sur une crise du sujet. Celui-ci est de plus en plus abandonné à un désir mimétique irréfléchi, livré à un monde qu’il n’a pu s’approprier et qui, par conséquent, n’est plus tout à fait son monde et est en quelque sorte confiné dans un angle mort de l’esprit.

    Car, pour grandir, pour s’affirmer et pour être ainsi en mesure de s’approprier le monde dans lequel il est né, l’enfant n’a-t-il pas besoin de s’identifier à son père, à la figure du Père ? Avant de pouvoir s’opposer à ce même père, à la Loi du Père, pour pouvoir ensuite la faire sienne ou  la renier. La nouvelle loi, qu’elle soit conforme à celle du père ou s’y oppose, ne puisera-t-elle pas en grande partie sa force dans le sens que la parole paternelle aura imposé au monde durant l’enfance du sujet ? Mais si c’est le cas, comment se construire, s’affirmer, se rebeller face à ce nouveau père, à un « père tendre »[6] qui n’énonce aucun interdit, qui ne dit pas la Loi, qui fait apparaître le monde comme un espace incolore et insaisissable, un espace dans lequel ne peut que se dévoyer une liberté dépourvue de repères? Comment prendre pied dans une telle inconsistance ? Comment devenir quelqu’un quand « il n’y a pas de statue à renverser[7]» ?

    Elle n’est que trop évidente, la réponse à toutes ces questions demeurées en suspens, et aussi ses conséquences. Il suffit de considérer ces adolescents d’aujourd’hui, qui oscillent entre un simulacre de révolte impubère et un conformisme camouflé en un anticonformisme de parade socialement encouragé, qui passent sans désemparer d’un cynisme éhonté à un angélisme purificateur (et uniformisateur) de mauvais aloi, qui se cherchent au sein de ces forêts de symboles interchangeables que l’époque leur offre, breloques privées de la moindre fermeté. Comment ne pourraient-ils pas être révoltés en effet, mais sans savoir contre quoi ?

    Comment pourraient-ils cependant en vouloir à ce père toujours jeune, à ce père amical, débonnaire, qui n’a jamais su dire non, ou très rarement, et qui affirme non pas sa différence mais son identité ? Pères et fils ne s’opposent plus comme ils le faisaient autrefois (la tradition romanesque̶, chez Tourgueniev, par exemple̶, est pleine de ces conflits de génération), ils se ressemblent et se rassemblent autour des mêmes musiques et des mêmes films. Ils ont les mêmes coups de cœur, les mêmes idoles, bien souvent les mêmes vêtements. La culture populaire comble de son ressassement et de ses mélodies insipides le fossé des générations. La trilogie de La Guerre des étoiles a enchanté les pères dans le temps de leur adolescence, le récit des enfances de Dark Vador plaît à leurs fils̶ c’est bien de leur âge̶ et, pour conquérir un public qui veut se croire adulte, se donne en sus des airs d’épopée. Les papas ont lu Le Seigneur des anneaux à quinze ans, leurs enfants se délecteront du film avec la même passion… celle des livres en moins. On ne s’étonne même plus de voir des adolescents écouter sur leurs i Pod hightech des groupes qui étaient déjà dépassés, out, en 1980, quand nous avions leur âge. En passant, on peut remarquer qu’il n’y a pas que les déchets que la société actuelle recycle, elle semble animée, dans le domaine de la culture aussi, d’une passion pour la récupération, un signe plutôt évident de fatigue, d’épuisement, sinon de stérilité.

    Si cette dernière remarque paraît s’éloigner un peu du sujet de la paternité, que l’on se rassure, il n’en est rien. Car cette absence de différences entre pères et fils apparaît bel et bien comme l’indice d’un désordre plus fondamental. Certes, autrefois Hésiode voyait comme un signe de la fin des temps le fait que « le père » ne ressemble « plus à ses fils ni les fils à leur père[8]» ; tout conservatisme veut que les fils demeurent dignes de leurs pères et ne dégénèrent pas. Mais s’il n’est pas mauvais en effet que les fils ressemblent à leur père et soient ainsi liés au passé (puisqu’on demeure toujours après tout le fils de quelqu’un), il convient de déplorer qu’ils deviennent trop semblables. Il y a une distance à maintenir, distance qui permet l’épanouissement des groupes comme des individus. Si les pères et les fils ont les mêmes idoles, les mêmes coups de cœur, les mêmes idées (ou la même absence d’idées), la liberté de l’homme se trouve amoindrie dans cet entre-deux perdu et qui s’abolit du fait de l’insignifiance. Pour user d’une métaphore,  on a alors affaire à un inceste de l’esprit. Ne subsiste plus que le règne du Même et une histoire qui se fige en un éternel présent.

    Cette image de l’inceste est plus qu’une image. Laïos, père involontaire et peu après infanticide, est justement trop proche et de son fils Œdipe, que cette proximité mènera à commettre un parricide et, bien sûr, l’inceste quand il couchera avec l’épouse de son père, c’est-à-dire avec sa propre mère. Trop proches, trop identiques, Laïos et Œdipe ne gardent pas leurs distances, et cette absence de distances, ce règne du Même, les conduit au meurtre. Laïos veut tuer parce qu’il craint que cette altérité de l’enfant à naître n’entraîne sa propre mort, menace parricide que lui a annoncée une prophétie qui n’est peut-être que l’expression d’une vérité plus profonde, mais aussi plus banale : il est dans l’ordre des choses que les pères doivent un jour ou l’autre céder la place à leurs fils et se retirer. Laïos ne prend pas en compte le facteur temps ; dans l’éternel présent que nourrit son orgueil, son fils apparaît non pas comme un successeur naturel, mais comme un alter ego et donc une menace. Œdipe commettra, quant à lui, son double crime parce qu’il est un enfant sans père ou qui doute du père, et parce que, par le fait même, il ne connaît que l’égalité qui doit régner entre les fils, ignore ainsi ou fait comme s’il ignorait toute préséance, toute hiérarchie. Refusant de céder la place à cette personne arrogante qui s’avérera être son père, il le frappe et le tue. Évidemment, enfermé par la suite dans le cercle de l’identité incestueuse, il sera à la fois le père et le frère des descendants qu’il aura engendrés avec sa propre mère.

    Que nous dit cette fable ? Que le refus de l’autorité par le « père tendre » a un double sens. Que derrière l’égalité apparente présente dans ce nouveau rapport d’identité instauré entre pères et fils se profilent aussi les desseins d’un père narcissique qui refuse de céder la place à son fils, qui s’agrippe à un présent qu’il voudrait éternel parce qu’il voudrait avoir la garantie de ne pas vieillir. Il ne sera pas infanticide comme Laïos, mais, en maintenant son fils dans l’immaturité, c’est-à-dire dans l’a-responsabilisation ou dans une enfance prolongée, il l’empêche d’accéder à une maîtrise du monde qui seule ferait véritablement de lui un homme.

Quant à Œdipe, un enfant sans véritable père qui est livré du fait de l’absence d’interdits, à des désirs aussi impérieux qu’incohérents, il devient un fils tyrannique (les Grecs le savaient bien, les rêves incestueux révèlent les tyrans[9]), qui croit dominer le monde alors qu’il ne le maîtrise que fort peu. Un monde qui revêt maintenant la forme de la société de consommation, laquelle prétend assurer la réalisation de ses désirs, mais se dérobe comme sens et comme vérité.

    On est donc loin de cette « libération des enfants » qu’évoquait le titre du livre d’Alain Renaut. Le « père tendre », le nouveau « parent », contribue au contraire à asservir son fils en l’infantilisant. Incapable d’accéder à la maturité, ce dernier est lié pieds et poings liés à « la partie bestiale et sauvage » de son âme (Platon), au fantasme d’un pouvoir illimité, qui reste lié, selon Gérard Mendel, à « un surmoi prégénital ou préoedipien » qui ignore « la séparation des sexes et des générations » et renvoie dans la tradition freudienne à la figure de la « mauvaise mère », archaïque et castratrice[10]. Cela n’est guère réjouissant.



Patrick MOREAU



NOTES


[1]L’autorité ici évoquée n’a que peu à voir avec une quelconque sévérité. Elle réside avant tout dans l’imposition de certaines règles que l’enfant est, par définition, incapable de discuter et dont il ne peut reconnaître le bien-fondé. Elle procède aussi de la conviction qu’il faut de l’indiscutable pour éduquer un enfant et aussi, devrait-on ajouter,  pour faire un homme qui soit digne de ce nom.

[2] Alain Renaut, La Libération des enfants, Paris, Hachette, coll. «Pluriel», 2002, p. 451.

[3] Ou le nouveau « parent », puisque ce terme s’emploie désormais au singulier, autre signe de la propension de nos contemporains à donner au général préséance sur le particulier et de leur volonté de neutraliser le concept même de paternité.

[4] Il réagissait ainsi aux propos tenus par des parents qui, informés par un enseignant du secondaire que leur enfant allait échouer, se cachaient derrière la prétendue « autonomie » de celui-ci pour fuir toute responsabilité. Voir« Le mensonge national des Québécois », Le Devoir, samedi 1er mai 2010.

[5] « La crise de l’éducation », dans La Crise de la culture, Paris, Gallimard, coll. «Folio Essais», 1972, p. 244.

[6] Jean Larose, « Le vertige en héritage », dans Main basse sur l’éducation, sous la direction de Gilles Gagné, Éditions Nota bene, Montréal, 1999, p. 65.

[7]Ibid., p. 68.

[8]Les Travaux et les jours, trad. de Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1993 [1928], p. 92.

[9]Voir le rêve d’Hippias chez Hérodote (L’Enquête, livre VI, 107)  et Platon (La République, livre IX, 571d-572e).

[10]Une histoire de l’autorité, Paris, La Découverte, 2003, p. 53, 57, 230-231.

 




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