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Doubrovsky de passage

Un texte de Carl Bergeron
Thèmes : Culture
Numéro : Argument 2011 - exclusivités web 2011

Douze ans après Laissé pour conte (1999), Serge Doubrovsky nous donne de ses nouvelles. Un homme de passage, son plus récent titre, prolonge tout naturellement une oeuvre romanesque qui, depuis Fils (1977), se revendique du concept controversé « d'autofiction ». Le lecteur est placé de fait en terrain connu : le voici de nouveau confronté à une belle brique jaune de 500 pages, renfermant sous la signature « Grasset » une nouvelle étape de l'odyssée à la fois banale et extraordinaire d'un narrateur envahi par sa propre vie. Cette phrase, à propos de n'importe quel auteur médiatique, pourrait être comprise à juste titre comme une moquerie. Mais appliquée à Doubrovsky... ? Parlons plutôt d'une taquinerie cordiale, provenant d'un lecteur masculin qui a ici la familière mais heureuse impression de retrouver un vieil ami.

Il y a de ces auteurs, en effet, qui sont reçus différemment selon que le lecteur est un homme ou une femme, ne serait-ce que parce que leur projet romanesque se définit à partir d'une anthropologie sexuelle très marquée. C'est le cas de Doubrovsky, dont les deux figures tutélaires, Proust et Freud, chapeautent une démarche qui apparie expansivité littéraire et différence sexuelle, exploration de la mémoire et désordre amoureux. On le sait pour l'avoir lu dans ses oeuvres, la quête acharnée de Doubrovsky lui a valu un public épistolaire fidèle chez les femmes. Plusieurs échanges ont eu des conséquences dans sa vie et ont débouché sur des relations stables ou éphémères. Pensons à sa dernière épouse, Élisabeth, à laquelle est dédié Un homme de passage, et qui s'était d'abord manifestée par des lettres passionnées de lectrice. Doubrovsky ne s'en cache pas : il a une conception « performative » de la littérature. Il écrit non pour se retirer du monde, mais pour nouer des liens et provoquer des réactions par ricochet dans son existence. Traversés de présences féminines fulgurantes, ses livres débordent de destins croisés où la littérature « autofictive » joue le rôle d'un deus ex machina survitaminé.

Pour toutes ces raisons (mais c'est une hypothèse bien personnelle), il est possible que les hommes, davantage que les femmes, soient enclins à voir en Doubrovsky un ami aux limites du comique involontaire, plus qu'un personnage tragique et romantique. D'emblée exclus du jeu de séduction entre l'auteur et ses lectrices, ils gagnent en légèreté – tout en perdant peut-être sur un autre plan – dans leur rapport à l'oeuvre et s'identifient surtout au héros par une empathie distanciée pour son désir jamais vaincu, jamais totalement mort, de faire lien avec les femmes. Avec Doubrovsky, le désir masculin, même par ses côtés les moins glorieux, acquiert une dimension épique qu'on ne retrouve que très rarement chez les écrivains contemporains. Que se dit l'auteur une fois au fond du baril, seul, sans femme, à Paris, en pleine soixantaine déclinante, après que sa femme Ilse soit décédée ? « Le seul moyen de surmonter la perte d'une femme, c'est d'en trouver une autre. » Formule doubrovskyenne typique, jumelant volontarisme vibrant et fatalisme écorché vif. Dans des romans plus « réalistes », le héros aurait pris un Lexomil et se serait couché en position feotale en citant Schopenhauer. Dans Un homme de passage au contraire, le voilà qui repart à la chasse, à la recherche d'un nouveau complément amoureux, avec la résolution épique de celui qui sait de quelle charge existentielle sa part manquante est la promesse.

Altérité radicale, le féminin est, pour Doubrovsky, la seule vraie altérité qui interroge l'homme dans ses fondements : « La femme a ses gestes à elle, son sourire. Sa façon de parler, sa voix. Une voix de femme n'est pas une voix d'homme. Ça, ce n'est pas un formatage social, c'est une inscription charnelle. Quand ma femme est là, assise en face de moi, quels que puissent être nos propos, je la ressens au fond de mon corps. Un tête-à-tête, avec une femme désirée, aimée, c'est un corps-à-corps. » Avant d'ajouter magnifiquement, toujours en filant la métaphore : «Une femme ne marche pas pareil qu'un homme. (…) un mec, dans les cas les plus voyants, ça ne roule que les mécaniques. Les femmes, les fesses à chaque pas ondulent, elles remuent à l'horizontale, elles gonflent le coton bleu qui les enserre, dans les meilleurs cas le slip a carrément disparu, les jeans collés à même la peau nous livrent le cul en direct. À l'estomac. Comme ça que je le reçois, quand je regarde le féminin marcher devant moi dans la rue, incarné dans toutes ces passantes.1 »

Le narrateur n'a toutefois rien d'un libertin frivole. L'énergie et le sérieux qu'il dépense pour conjurer sa solitude, les prodiges de raison analytique qu'il déploie pour éclairer sa vie amoureuse le rangent dans la catégorie des grands angoissés. Une scène en particulier, dans Un homme de passage, résume pour ainsi dire narrativement la déchirure qui le hante et obscurcit son rapport érotique au monde. De passage en Pologne en 1964, Doubrovsky demande à deux de ses amis de le conduire par un bel avant-midi au camp d'Auschwitz, où il perdit naguère des proches et faillit lui-même finir. Ils acceptent avec d'autant plus de plaisir qu'ils disposent d'une DS 21 flambant neuve. Dans Varsovie appauvrie, les passants se retournent pour contempler la carcasse bleu ciel. Leur voyage se déroulant avec une gaieté relative, les trois comparses décident de s'arrêter en chemin dans un petit restaurant pour casser la croûte. Le hasard veut que deux jolies filles, étudiantes en droit de l'université de Cracovie, se trouvent à la table voisine. Engageantes, souriantes, elles flirtent avec les deux amis polonais de Doubrovsky, qui les invitent à prendre le café à leur table, puis à les suivre en voiture. Dans la DS, le flirt tourne à la paillardise et les mains glissent sous les jupes. Seul dans son coin, Doubrovsky est exclu de la petite orgie qui se prépare, d'une part parce qu'il ne comprend pas la langue, et d'autre part parce qu'il se sent rapprocher d'Auschwitz. Peu de temps après, d'ailleurs, il peut lire le panneau cryptique qui l'annonce en langue indigène : « OSWIECIM ». La partie de jambes en l'air, qui n'avait pas encore été consommée, avorte aussitôt. « Les taquineries, les pelotages de l'aller, terminés. Les deux filles qui habitaient Cracovie non loin de là n'avaient jamais eu l'idée ou l'envie d'aller jusqu'à OSWIECIM. Pour elles, une première et, sans doute, une dernière. (...) Quand même, elles se tenaient raides sur leur siège, rigides. Walter regardait droit devant lui, sans un mot ni un geste. Jozef de même.2 »

Comme dans ses ouvrages précédents, la Shoah demeure l'assise mythologique du récit intime. Une Shoah vécue par la bande, sous le signe de l'accident et du miracle, que Doubrovsky ne se pardonne pas d'avoir vécue dans le rôle de témoin impuissant. Des cousins deux ans plus vieux engagés dans la Résistance, un père héroïque, petit boutiquier à l'armature morale d'acier, un oncle et une tante aux exploits extraordinaires : une bonne partie de son entourage, semble-t-il, fut d'une manière ou d'une autre appelée à faire face à l'ennemi, tandis que, à l'écart de l'action, il restait à l'abri dans une cachette. « Moi, j'attends, je les attends. L'attente, la tante passive, une vraie gonzesse. Un homme, il a les armes à la main, il tire, il tue. Moi, je crève de n'avoir pas descendu un seul Boche, buté un seul collaboche, Philippe Henriot expédié à la mitraillette par un commando de F. F. I. Les Fritz à la sortie du Rex. Soldatenkino, éclatés à la grenade. (…) À certains moments de l'histoire, ÊTRE UN HOMME, C'EST TUER. Moi, 16 ans, je n'ai fait que tuer le temps dans ma cachette, sans pouvoir mettre le nez dans la rue, pas même à la fenêtre.3 »

Deux blessures fondamentales, donc : celles de l'honneur et de la virilité. Originaire d'un milieu modeste, Doubrovsky entreprend rapidement la reconquête de son honneur par la filière méritocratique de l'École normale supérieure. Déménagé aux États-Unis, il devient assistant professeur à Harvard puis professeur en littérature française à NYU. C'est par la culture, le savoir, les livres que la revanche de Doubrovsky a d'abord lieu. Très jeune, il obtient après la Libération le premier prix de dissertation philosophique au Concours général des lycées et des collèges, prétexte à une scène superbe où, au milieu d'un amphithéâtre bondé, il reçoit sous les yeux de sa famille un vase de Sèvres bleu et une carte de félicitations des mains d'un certain Charles de Gaulle. Parallèlement à sa carrière académique, c'est par le sexe compulsif et les conquêtes, enfin, que Doubrovsky tente plus tard de cicatriser sa virilité blessée (il présente lui-même les choses ainsi). Culture et sexe, chez Doubrovsky, puisent dans un terreau traumatique commun, lié de près à la Deuxième guerre mondiale et la Shoah. C'est ce qui rend ses aventures intimes si passionnantes, hormis le style et la hauteur de vue avec lesquels il les raconte. Non seulement l'Histoire n'est pas abordée du point de vue des héros, non plus que des victimes à proprement parler, mais par la conscience coupable d'un témoin des marges qui est condamné à se reconstruire par la culture et le récit de soi.

Pour un narrateur hanté par ses souvenirs (il est constamment plongé dans ses archives à relire sa correspondance), la mémoire peut être un fardeau lourd à porter, mais elle peut aussi être d'une légèreté providentielle. Doubrovsky a certes connu sa part de tragédies. Ceux qui connaissent son oeuvre se rappelleront le personnage de Ilse, sa femme autrichienne, qui s'est suicidée peu de temps après avoir lu le manuscrit de son chef-d'oeuvre Le Livre brisé. Un homme de passage revient aussi sur le suicide de l'une de ses maîtresses françaises, atteinte comme Ilse d'un alcoolisme destructeur et incurable. Mais les drames doubrovskyiens ne forment pas le tout de son oeuvre. Il arrive que des bribes de souvenirs plus mineurs, resurgis de la mémoire et de l'innocence la plus lointaines, viennent pour un temps, de manière complètement inattendue, recouvrir les plaies du narrateur d'un voile de reconnaissance et d'affection. C'est le cas lorsqu'il reçoit, à sa grande surprise, une lettre d'un amour de jeunesse, une Américaine qu'il avait rencontrée à Paris dans sa jeune vingtaine et avec laquelle il avait alors prévu de se marier. Le projet était tombé à l'eau suite à l'intervention des parents de la jeune femme, qui ne jugeaient pas le mariage approprié. Près d'un demi-siècle plus tard, elle lui écrit simplement pour le saluer avec affection, et pour lui dire qu'elle s'est mariée, a eu des enfants et une vie heureuse. Émouvante et évanescente parenthèse dans une existence souvent marquée par des drames hors du commun. Ces scénettes affectueuses, en contrepoint des grandes scènes tragiques fondatrices, ne sont pas rares et projettent avantageusement leur discrète lumière sur l'ensemble du récit. Le héros doubrovskyen est un ruminant, mais son angoisse, qui le pousse à creuser toujours davantage ses blessures originelles, ne le ferme pas pour autant aux petites rédemptions.

Lire Doubrovsky, c'est se laisser porter par une « petite musique » incomparable, un style cassé et paradoxalement limpide, dont l'extrême densité commande une lecture d'un trait – en deux ou trois jours, si possible. Il ne faut pas se fier aux citations ; entre leurs guillemets trop corsetés se perd le génie stylistique de Doubrovsky, un auteur expansif qui, comme Proust, ne donne vraiment sa mesure qu'à bride abattue. C'est aussi prendre plaisir, en marge de la quête intérieure de l'auteur, à ses descriptions de New York et de Paris (Un homme de passage contient des pages saisissantes sur les attentats du 11 septembre 2001) ; à ses réflexions sur la vie universitaire, vis-à-vis de laquelle, au fil des années, il se sent de plus en plus étranger ; ainsi qu'à ses remarques sur l'évolution de la société américaine. Les Juifs, dit-il, formaient dans les années soixante la classe montante dans le milieu académique new-yorkais. Ils sont aujourd'hui remplacés par les Asiatiques. Les Noirs, en revanche, sont restés absents des campus.

« Une fois j'ai demandé à une réunion du département, et les Québécois ? On m'a regardé comme si j'avais proféré une énormité. Les auteurs canadiens ne font pas partie, eux, des cours. La francophonie est réservée aux Caraïbes, à l'Afrique et au Maghreb.4 » Les Noirs sont peut-être absents des campus, mais les Nègres blancs d'Amérique le sont des cursus. 7 millions de francophones à sept heures de route de New York, et, pour les scholars américains, c'était comme s'ils n'existaient pas...

 

Serge Doubrovsky. Un homme de passage, Grasset, 2011, 548 p.

CARL BERGERON


 

 

1 Un homme de passage, p. 514-515.

2 Ibid., p. 179.

3 Ibid., p. 485-486.

4 Ibid., p. 34.

 

 

 


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