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Haïti, pays maudit ?

Un texte de Jorel François
Thèmes : Aide humanitaire, Tiers monde, Haiti
Numéro : vol. 12 no. 2 Printemps-été 2010

Encore une autre catastrophe ? Ce n’est pas possible ! C’est épouvantable ! Encore Haïti ? Ce n’est pas vrai ! C’est incroyable ! Mais enfin, quelle injustice ! Qu’avons-nous fait, qu’ont-ils fait, ces Haïtiens, pour mériter un tel sort…

Voilà à peu près la réaction naturelle de plus d’un au désastre du 12 janvier dernier. Voilà le cri de détresse de tous les Haïtiens (ou presque) et de la plupart de ceux qui savent quelque chose d’Haïti, qui connaissent un ou plusieurs Haïtiens restés dans le pays ou vivant à l’étranger. C’est peut-être aussi la réaction des gens solidaires du genre humain, de l’homme, de tout homme, ou tout simplement de la majorité des gens qui n’entendent parler de ce pays que de manière sporadique, comme à l’occasion du passage d’un cyclone, de la dévastation provoquée par une inondation, d’une révolution de palais ou d’une émeute de la faim. Incroyable. Haïti est un pays maudit, abandonné par Dieu !

Je ne vais pas vous parler du désastre en tant que tel. Les images vues à la télévision, sur Internet et dans les journaux, le déferlement de toute cette détresse, l’exhibition de toutes ces misères indignes de l’humain, parlent d’elles-mêmes. Je vais plutôt vous parler des antécédents de cette catastrophe, non pas des causes du tremblement de terre en tant que tel – je ne suis pas géologue… –, mais de causes qui ont à voir avec le vécu haïtien, notre histoire comme peuple, notre mode de gouvernement, notre manière de vivre ensemble, d’habiter cette portion de l’île, autrement dit, de causes strictement humaines. Mon propos ne sera pas d’emblée philosophique, et encore moins théologique, mais c’est implicitement à partir de l’une et de l’autre de ces disciplines, à partir de la raison dont l’usage est commun et à l’une et à l’autre, que je chercherai à aller au-delà des émotions et des réactions, positives ou négatives, provoquées à dessein par les images déferlées dans les journaux et qui ont empli les écrans de télévisions et d’ordinateurs du monde entier. Je chercherai à mettre des mots sur l’innommable, je chercherai à dire l’indicible, ou plutôt, ce que l’on aurait peur de nommer, de dire, parce que ce serait trop effroyable, trop épouvantable.

Au constat d’images horrifiantes présentant le malheur provoqué par la catastrophe du tremblement de terre survenu récemment en Haïti, Gilles Danroc, un frère dominicain français qui a vécu pendant près de vingt ans en Haïti, dans une entrevue donnée à La Croix, un quotidien catholique, affirme dans sa conclusion que quand les Haïtiens seront revenus à eux-mêmes, quand ils auront pris un peu de recul pour penser ce qui leur est arrivé, ils interpréteront l’effondrement du palais national, de l’édifice logeant la direction de la MINUSTAH1 et la cathédrale de Port-au-Prince comme l’échec du gouvernement haïtien, de la communauté internationale et de l’Église2. L’heure n’est peut-être pas encore venue d’interpréter, puisqu’il s’agit pour l’instant d’essayer de panser les blessures, d’accompagner ce peuple endolori. Mais s’il fallait oser une pensée, dire quelque chose qui tienne, il faudrait s’intéresser avant tout aux causes de cette tragédie pour comprendre les effets. Évoquer les causes, les repérer et agir sur elles permettrait non seulement de comprendre les effets et d’agir sur eux, mais encore, de les éviter autant que faire se peut à l’avenir. Puisque la voie est ouverte et que le ton est donné, emboîtons le pas dans le sillage de Gilles Danroc, anticipons une réflexion, émettons des hypothèses, tentons une interprétation.

Vous avez sûrement entendu à la radio ou lu dans les journaux ces propos scandaleux tenus par le télévangéliste Pat Robertson afin d’expliquer la catastrophe survenue récemment en Haïti : c’est parce que les « esclaves haïtiens » auraient fait un pacte avec le diable pour accéder à l’indépendance qu’ils seraient si frappés, si touchés, si meurtris !3 C’est donc le Ciel qui les punirait. Ils seraient en train d’expier leur crime, de payer le prix de leur indépendance.

Sans nous arrêter sur les présupposés idéologiques, fondamentalistes et manichéens de cette affirmation, reconnaissons qu’Haïti a payé et n’en finit pas de payer pour avoir été une colonie d’esclaves noirs, la première à avoir arraché, à avoir conquis son indépendance4. Mais, en tout premier lieu, il ne me semble pas banal de souligner qu’Haïti n’est pas plus maudit que ne le sont d’autres pays. Le peuple haïtien n’est pas plus abandonné par le Ciel que ne l’est tel ou tel autre peuple. Il n’y a pas de fatalité, pas de mauvais sort qui s’acharnerait, qui en voudrait à cette terre, ni à ses habitants. Il importe donc d’aller au-delà des lectures magico-religieuses. Par « lectures magico-religieuses », j’entends non seulement celle de Pat Robertson, qui met le malheur d’Haïti sur le compte de Dieu ou du diable – ce qui revient peut-être au même ! –, mais aussi celles qui s’appuient sur ce drame pour soutenir que Dieu n’existe pas, puisque s’il existait, comment expliquer qu’il y ait tant de souffrances, tant de misères, et que ces misères et ces souffrances touchent un peuple aussi croyant, aussi religieux que le peuple haïtien ? On connaît les tenants et aboutissants de la plupart des désastres qui s’accumulent en Haïti, de la plupart des maux qui l’accablent, tant au plan de la politique, de l’économie, de l’écosystème... À ces maux est venue s’ajouter cette dernière catastrophe qui s’est abattue non seulement sur Port-au-Prince, mais aussi sur des villes avoisinantes comme Léogane, Jacmel et Petit-Goâve… bref, sur le pays entier, puisque Port-au-Prince est, à elle seule, comme on dit, la République d’Haïti – ne loge-t-elle pas le tiers de la population ? – étant donné la trop grande centralisation de ce pays. Le désastre était prévu, il était annoncé.

Depuis la colonisation française et sa politique de mise en valeur des terres pour la culture de la canne à sucre, du café… et plus récemment encore avec l’occupation étasunienne, je veux dire « américaine » (1915-1934) qui a ouvert la voie à l’exploitation de la forêt des Pins – l’unique forêt du territoire national jusque-là encore existante – et à l’exportation de son bois, la coupe systématique des arbres s’est installée dans les mœurs, elle est devenue une habitude, une maladie endémique : il fallait transformer cette perle luxuriante de verdure qu’était Haïti, faire de la place à la culture intensive, exploiter le bois pour construire des maisons… Si nos ancêtres continuaient de planter des arbres pour remplacer autant que faire se peut ceux qu’on avait coupés, parce qu’ils croyaient encore à l’agriculture, parce qu’ils pensaient que quelque chose était encore possible, que l’on pouvait encore habiter la terre d’Haïti, depuis les cinquante dernières années, avec la classe moyenne basse qui s’est mise à déserter les « villes » – ou, plutôt, les bourgs-jardins pour reprendre le terme du géographe d’origine haïtienne et de regrettée mémoire Georges Anglade – pour s’installer à l’étranger, et les pauvres qui, depuis l’abattage des cochons créoles – base de l’économie nationale – orchestré par le Mexique et les États-Unis vers la fin des années 1970 avec la complicité du pouvoir en place, vident l’arrière-pays pour créer et grossir les bidonvilles, on abandonne la terre, on ne croit plus à l’agriculture, à l’avenir d’Haïti, on se contente d’exploiter ce qui est encore exploitable, on ne plante plus ou presque plus, on préfère, quand le sol refuse de faire pousser certains types de racines et de fournir encore la maigre pitance, devenir des réfugiés de la mer dans l’espoir de s’installer ailleurs. Les mornes se dénudent et s’érodent. La terre s’en va à la mer, comme pour suivre ceux qui l’habitaient et la cultivaient.

Par ailleurs, il y a une absence de politique de natalité, de contrôle démographique. Résultat : en un temps record, la population a doublé, voire triplé. Les villes-bourgs-jardins ne suivent pas le mouvement. Haïti est une île et, qui plus est, montagneuse. L’espace est limité. L’infrastructure est embryonnaire, quasi inexistante. Les structures urbaines, le mode de gestion de l’espace… sont vétustes, non modernes. Nos bourgs-jardins n’étaient donc pas équipés pour répondre aux besoins de la population croissante. D’où la dégradation de l’environnement, tant rural qu’urbain ; d’où ces constructions anarchiques, faits avec des matériaux de fortune, à grand renfort de béton de mauvaise qualité, mal adapté au climat local, à la fragilité du sol ; d’où le mépris pour les normes urbanistiques les plus élémentaires...

La catastrophe était annoncée ou, plus exactement, on la vivait déjà. On a toujours été en plein dedans. Si les cyclones Hazel (1954), Georges (1998), Jeanne (2004), pour ne citer que ceux-là, hantent encore les mémoires, on ne peut oublier ces quatre derniers qui ont coup sur coup balayé le pays en 2008. Inondations en 2004… et récemment encore, en 2008. Les gens des Gonaïves, de Fonds-Verrettes et de Mapou ont les pieds dans l’eau. Ces villes sont sous les flots. Aujourd’hui encore, elles attendent d’être reconstruites, d’être tout au moins réaménagées, drainées, désembourbées… mais elles attendront probablement encore longtemps ! À cette liste déjà longue de cataclysmes récents, il faut aussi ajouter le tremblement de terre de 2005, puis celui de 2008. Mais ils n’avaient pas fait assez de dégâts. Du coup, personne n’en parle. On fait avec, on fonce, on s’enfonce, on fait comme si de rien n’était, comme si on n’avait rien vu, rien entendu, rien compris. On s’occupe de ce qui est plus pressant, de ce qui est plus urgent, on gère le quotidien, je veux dire la misère, en attendant le pire, en attendant que le ciel nous tombe sur la tête. Mais le danger ne vient pas toujours du ciel ; c’est souvent de la terre qu’il surgit.

J’ai vécu pendant plusieurs années au Mexique, et même au District fédéral, une capitale où les tremblements de terre font partie de la vie quotidienne des gens. Il arrivait souvent, parfois plusieurs fois par jour, au retentissement du signal d’alarme, qu’on laisse les salles de cours, qu’on dévale en toute vitesse les escaliers pour rejoindre le grand air, loin des édifices ou de tout ce qui pourrait nous tomber sur la tête. Ce ne sont pas les tremblements de terre comme tels qui tuent, mais surtout, les maisons. Des tremblements de terre, il y en a presque partout, mais des hécatombes comme celle que nous venons d’avoir en Haïti ou qu’on a eue en Chine il y a quelques mois, il n’y en a pas tous les jours. Le Mexique, après l’un des derniers tremblements de terre les plus meurtriers (1985), avait tiré les leçons de la catastrophe : depuis lors, les autorités obligent à respecter des normes antisismiques de construction. Du coup, les tremblements de terre y font moins de dégâts et les vies humaines sont épargnées.

On sait qu’Haïti se trouve dans une zone fragile. Elle est non seulement sur la route des cyclones, mais en plus, elle est traversée par deux failles dues au fait que l’île se trouve au confluent de deux plaques tectoniques : celle de l’Amérique du Nord et celle de la Caraïbe. Des tremblements de terre majeurs, on en a déjà connu. Je ne fais pas allusion aux deux derniers enregistrés en 2005 et en 2008, qui n’ont pas fait de dégâts, mais à d’autres vécus dans un passé plus lointain : en 1751, en 1770, en 1852, 1887, 1904, 1946, 1952… l’île est secouée. Au XIXe siècle, Port-au-Prince, Cap-Haïtien, Gonaïves, Port-de-Paix et Fort-Liberté ont déjà été dévastés, complètement détruits. Si ces séismes ont fait moins de morts, ce n’est pas parce que leur intensité était plus faible, mais tout simplement parce que la population était alors moins dense. Les villes étaient moins peuplées, et les constructions, qui étaient surtout en bois, respectaient encore certaines normes. Dans les dernières années, étant donné la croissance démographique, la popularisation du béton et l’afflux de l’argent en provenance de la diaspora haïtienne, dès qu’il s’agissait de construire, quand on avait un peu d’argent, on construisait nécessairement en béton. Et ce, souvent, sans le concours de professionnels, entendons des ingénieurs, des architectes…, sans études préalables du sol – le cadastre n’existe que sur papier en Haïti –, sans permis de construire. Et quand cela n’était pas le cas, quand il nous arrivait de solliciter la science d’un professionnel – au risque de payer pour tous ceux qui ne le faisaient pas –, la plupart de nos ingénieurs et architectes se sont contentés, bien souvent, d’importer et d’appliquer des techniques à peu de frais afin de s’épargner des calculs qui auraient demandé trop de réflexions. Aucune recherche de matériaux adaptés au climat, à la fragilité du sol. La recherche scientifique, dans un pays pauvre, est une activité trop exigeante, trop peu payante pour des professionnels qui entendent aligner leur train de vie sur celui de leurs collègues vivant à l’étranger. L’État ferme les yeux. Absence de mesures parasismiques, absence de contrôle. Impunité. Le Parlement haïtien avait, sous le président Sténio Vincent, tenté quelques accommodements avec la Loi sur l’urbanisme du 13 juillet 1937, mais la population avait alors résisté. Trop exigeants. Trop coûteux. Respecter des normes, rationaliser le vivre ensemble, ce n’est pas dans les habitudes, ou plutôt, ce n’est plus dans les habitudes. Et puis, le 12 janvier 2010 est arrivé. 16 heures 53 ont sonné. Comme un couperet sur nos têtes, le séisme a surgi sous nos pieds ! Des larmes. Nous, les réchappés, nous pleurons nos morts ! Impuissants, nous nous lamentons sur notre sort, sur l’histoire de notre peuple, sur ce que nous aurions dû faire et que nous n’avons pas fait. Au risque de choquer, j’affirme que nous – entendons, les Haïtiens – sommes tous, collectivement responsables de ce gâchis, de ce désastre.

Cette catastrophe qui a emporté tant de promesses, qui a balayé tant de vies, d’amis, de connaissances, de collaborateurs, de frères et de sœurs haïtiens et étrangers, cette catastrophe qui a laminé le pays, qui a mis notre misère à nu, qui l’a exhibée à la face du monde, c’est l’échec, j’ose le dire, de l’État haïtien, de tous les Haïtiens, incluant la diaspora, ainsi que l’échec du capital.

Échec de l’État – des autorités civiles et politiques –, qui n’a pas su donner le ton, indiquer la route, établir des normes, mettre sur pied des structures. Échec du peuple haïtien qui n’a pas su exiger des mesures, demander à voter des lois et réclamer leur application lorsqu’elles avaient été promulguées.

Échec de la diaspora haïtienne qui a la chance de voir autre chose que le modèle en cours dans le pays et qui n’a pas nécessairement retenu ce qu’il y a de mieux de ses nouveaux milieux d’insertion. Échec de la diaspora qui a achevé de casser la dynamique – nationale – qui consistait, pour l’Haïtien, à penser son avenir à partir d’Haïti. La diaspora d’Haïti, comme celle des autres pays pauvres, est une arme à double tranchant : elle permet la survie par l’envoi régulier de devises – ce qui freine l’épanouissement économique et culturel des émigrés – mais casse, en même temps, la dynamique de création dans le pays. Elle crée une mentalité d’assistés, en empêchant de se penser par soi-même, de gagner sa vie par ses propres forces. La possibilité de quitter Haïti, d’aller se « réaliser » ailleurs, et l’envoi massif de gadgets, de vêtements, de chaussures usagés ont tué le savoir-faire local, les petits métiers... et aggravés, du coup, la situation du chômage. Nos jeunes ne se projettent plus à partir d’Haïti, mais attendent le moment opportun pour s’en aller, pour partir à la découverte de l’Eldorado qui n’existe que dans leur imagination. L’échec est aussi celui de la diaspora parce qu’elle est à l’origine, en partie du moins, de la récente escalade de la construction en béton ; elle est d’ailleurs bien souvent propriétaire de ces immenses édifices en Haïti. Le tremblement de terre a détruit ce qu’elle avait investi dans le pays et, du même coup, a fait disparaître les élites de la population de Port-au-Prince – pour ne citer que cette ville.

J’ai dit les élites de la population de Port-au-Prince, je veux dire, pour faire vite, ceux qui vivaient plus ou moins décemment et qui pouvaient se permettre d’habiter ces maisons construites en béton. Sinon, comment expliquer, sans faire de discrimination, que les images que nous ont montrées les médias ne nous ont présenté que des visages d’Haïtiens habitant des bidonvilles? J’en déduis donc, depuis le Canada, que c’est ce qu’il reste de Port-au-Prince, que tous ceux ou presque qui avaient une construction en dur ont été décimés, assommés par la catastrophe. J’en déduis qu’ils gisent encore sous les décombres alors que les habitants des bidonvilles, qui avaient des abris de fortune, des constructions en carton ont été épargnés.

La diaspora a donc travaillé pour rien. En s’efforçant de construire des immeubles en béton, tel qu’ils ont été construits, elle a, en quelque sorte, élevé malgré elle les tombes de ses parents, de ses enfants, de sa famille… Le tremblement de terre l’a ruinée étant donné que le bâtiment et la formation de ses proches constituaient ses principaux lieux d’investissement en Haïti. Les bâtiments sont réduits en poussière, et les vies qu’ils abritaient sont écrabouillées. Les quelques survivants viendront sans doute bientôt s’ajouter au nombre des Haïtiens vivant à l’étranger.

L’échec est également celui du capital. Un capital qui, lorsqu’il existe, n’investit que dans ce qui est immédiatement rentable. En Haïti, les banques ne prêtent pas (ou presque pas) à des particuliers pour construire. Elles n’investissent pas, non plus, elles-mêmes dans l’immobilier, quitte à allouer ensuite les biens à des acquéreurs qui pourraient payer sur quinze ou vingt ans, comme cela se fait ailleurs – aux États-Unis ou au Canada notamment. La population haïtienne n’est pas estimée assez solvable. Le chômage endémique, lié en grande partie au manque de capitaux et à la fuite du peu qu’il en reste, ne permet pas un tel pari. Dès lors, construire une maison oblige de trouver ses propres fonds, et tout d’un coup. Autrement, le chantier peut traîner, s’étaler sur plusieurs années, en progressant au rythme des petites entrées d’argent.

Il faut donc tirer des leçons de ce désastre. S’il est vrai que l’on ne peut rien contre les calamités naturelles, on peut cependant s’organiser pour éviter d’ajouter aux souffrances qu’elles provoquent. Il n’y a pas de malédiction haïtienne. Par-delà les lectures idéologiques ou magico-religieuses que l’on peut faire de l’histoire d’Haïti, des catastrophes vécues par le peuple haïtien et particulièrement, de ce dernier tremblement de terre, il s’agit avant tout, rappelons-le, de vies humaines à protéger, de bouches à nourrir, de routes et de maisons décentes à construire, d’emplois à créer. Il s’agit d’un peuple qui a droit à l’existence et qui cherche à rester dans les limites géographiques que les circonstances lui ont imposées. Cela implique la disposition de fonds et de compétences, la mise en place de techniques, l’application de la science qui, en soi, n’ont rien à voir avec une quelconque lecture idéologique ou magico-religieuse du désastre.

L’Occident a lentement et patiemment appris à se structurer – grâce à des valeurs chrétiennes qu’il entend aujourd’hui nier –, à mettre en place des réseaux de solidarité, lesquels ont été pris en mains au fur et à mesure par l’État. Rien n’oblige Haïti de refaire ce long et lent parcours. Exsangue, impuissante, appauvrie, on ne peut nier qu’il lui sera difficile, sinon impossible de se relever toute seule. Elle doit ainsi compter avec la communauté internationale.

La communauté internationale a aidé l’Europe à se reconstruire après la Deuxième Guerre mondiale. Elle sait donc aider de manière efficace quand elle s’y décide. Dans les dernières années, des efforts ont été faits, certes, dans le cas d’Haïti, pour colmater quelques brèches. La communauté internationale a favorisé, en 1990, la tenue d’élections libres qui se sont finalement soldées par un coup d’État sanglant (1991) et par le retour, en 1994, d’un chef d’État (Jean-Bertrand Aristide) méconnaissable, vraisemblablement refabriqué, remoulé. Réélu en l’an 2000, Aristide a été chassé du pouvoir et, depuis lors, une force multinationale (la MINUSTAH) parade à l’intérieur de nos frontières. Et puis quoi ? Et puis rien ou pas grand-chose ! Le navire continue de sombrer.

Ce qu’il faut, en réalité, c’est aider Haïti à passer de la gestion de la crise à la planification structurelle ; ce qu’il lui faut, c’est un plan analogue à celui qui permit la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre… et les moyens de le mettre en œuvre. S’il est vrai que la conjoncture oblige, à court terme, de passer par des ONG pour aider à panser les plaies et à colmater quelques brèches, ce qu’il faut véritablement pour assurer l’avenir, c’est d’aider le pays à se structurer, à se responsabiliser, à avoir les moyens de sa politique ou, comme on le dit vulgairement, à passer d’une République bananière à un État à part entière. Si la tâche paraît immense, colossale, je rappelle qu’Haïti, ce ne sont que 27 000 km2 et 9 millions d’habitants. Ensemble, les Haïtiens et la communauté internationale peuvent relever le défi.

Tout en déplorant les pertes en vies humaines, le nombre incroyable de blessés et de gens qui se retrouvent à la rue, les innombrables pertes matérielles, bref, le chaos qui sévit en Haïti, reconnaissons que ce tremblement de terre représente aussi une nouvelle occasion, pour chaque Haïtien ayant la compétence et les moyens d’intervenir, et surtout pour la communauté internationale – s’il est vrai qu’elle veut aider de manière efficace –, de remettre les pendules à l’heure et de participer, en concertation, à la reconstruction du pays. Autrement, le passé est là pour indiquer ce que sera l’avenir !

Jorel François est doctorant en philosophie au Collège universitaire dominicain d’Ottawa, où il a également obtenu une maîtrise en théologie. Il a enseigné la philosophie et la théologie à Port-au-Prince à l’École normale supérieure (l’Université d’État d’Haïti), à l’Institut de Philosophie Saint François de Sales, au Centre Inter-Intistuts de Formation Religieuse (CIFOR) ainsi qu’à l’université dominicaine Domuni. Ce texte découle d’une conférence qu’il a donnée le 26 janvier 2010 au Collège universitaire dominicain d’Ottawa à l’occasion d’une campagne de financement pour venir en aide aux sinistrés.

JOREL FRANÇOIS

 


 

NOTES

1 Mission des Nations-Unis de Stabilisation en Haïti.

2 Cf. Gilles Danroc, « Les Haïtiens unissent leur voix à celle de Dieu », La Croix, 14 janvier 2010, http://www.la-croix.com/-Les-Haïtiens-unissent-leur-force-a-celle-de-Dieu-/article/2410603/55352

3 Cf. Pat Robertson, rapporté par Jacques Gauthier, « Haïti, Dieu et le mal », dans Le Droit, no. 248, 20 janvier 2010, p. 27.

4 Mais si la liberté, la vraie, pouvait s’acheter, que ne paierait-on pas pour l’avoir? Y aurait-il un prix trop lourd à consentir pour la liberté ?




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