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Extrait. La honte de soi

Un texte de Fernand Dorais
Thèmes : Francophonie canadienne, Identité, Revue d'idées
Numéro : vol. 12 no. 1 Automne 2009 - Hiver 2010

Dans ce premier extrait, Fernand Dorais décrit l’état d’oppression dans lequel se trouvent selon lui les francophones de l’Ontario.

 

Le premier mécanisme que déclenche l’état d’acculturation pourrait être circonscrit par l’expression de honte de soi.

Être sous l’emprise d’un occupant prestigieux, c’est éprouver la honte de ses origines et genèses, que l’on tente dès lors d’occulter. Du moins – surtout en public et surtout en présence de l’occupant – brouille-t-on la trace de sa naissance désavouée comme honteuse. Stigmates d’appartenir aux dépourvus de la terre. N’ayant pas le droit d’être tel, on n’a pas le droit d’être : to be or not to be. L’acculturé vit, éprouve jusqu’à l’angoisse ce déni du droit à l’existence. Il n’aurait pas dû naître. Honte de ses ancêtres. Honte de son passé, dérisoire. Honte de sa race, de sa chair. Il est né échec : il est l’Échec, et la honte historique. L’entrave embarrassante, ennuyeuse, à la société et au progrès. La mauvaise volonté persistante. La honte à effacer. Si seulement il consentait à disparaître, que de problèmes ipso facto résolus ! « A-t-on idée d’être ainsi ? »

[…]

Le défaitisme, le misérabilisme le gagnent. Mort des aspirations. Étouffement en son sein de toute revendication. Peur des analyses lucides. Angoisse de et devant toute critique. Répression par les siens. Effacer toute différence, pratiquer la politique de la main tendue et du « bon-entendisme [sic] » à tout prix. Se faire oublier. Se faire pardonner… l’absolution viendra de l’occupant.

 

Plus loin, dans un chapitre sur la « Violence du marginalisé », Dorais s’interroge sur ce qu’il appelle l’aberrance du sujet minorisé.

 

Mais comment devient-on aberrant ? Entre la Folie au Pouvoir, fonctionnelle et institutionnalisée, et la folie carcérale, institutionnalisée mais non opératoire, se tient la troisième folie, celle d’êtres aux coordonnées impossibles. Sa marque me paraît être l’Angoisse. Béance au cœur de l’être, l’Angoisse y ouvre comme un abîme, scindant la conscience en deux parts aliénées l’une à l’autre, le gouffre où s’engloutit Nelligan. Or c’est précisément dans pareille étrangeté radicale que s’épiphanise l’Autre : Tout-Autre, l’inouï et le nouveau, bond en avant dans la qualité de l’humanité de l’homme. Le Mal ouvre, et l’ouverture ne peut plus être refermée : accusatrice en attente d’être comblée. C’est dans la sérénité du fond de l’abîme, la vaste paix blanche de la totale désespérance, que s’amorce l’œuvre grande, non en tant que « belle », mais précisément en tant que grande. Tout le reste est Art : artifice et littérature. Alors la Folie : l’Autre en nous, non sortable, parle. Écoutons-le.



Fernand Dorais, Entre Montréal… et Sudbury : pré-textes pour une francophonie ontarienne, Sudbury, Prise de parole, 1984, p. 21-22. Les italiques sont de l’auteur.






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