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Pavane pour une communauté juive défunte

Un texte de Abraham Bengio
Thèmes : Altermondialisme, Culture, Histoire, Identité
Numéro : vol. 10 no. 2 Printemps-été 2008

Roi ne puis, prince ne daigne, Tangérois suis…

Bien souvent, je me dis que Tanger était un état d'âme, probablement installé à jamais dans ce recoin un peu fantomatique de la mémoire où certains d'entre nous ne savons plus distinguer la vérité du mensonge.

Eduardo Haro Tecglen

(Préface au catalogue de l'exposition Tanger en blanco y negro, Gran teatro Cervantes de Tanger, 1993. Citation traduite de l'espagnol.)



À mes enfants Ariane, Raphaël et David, nés à Barcelone, Reims et Besançon, dans l'espoir un peu fou qu'ils deviennent à leur tour « dans un recoin un peu fantomatique de leur mémoire » des juifs tangérois.

 

 


Les enfants,

Un jour vous viendrez à Tanger, Perle du Détroit, Ville blanche, Tourterelle posée sur l'épaule de l'Afrique (Oui, je sais, cela ressemble un peu aux litanies de la Vierge : pourtant, rien de moins vierge que cette ville si longtemps offerte à tous ceux qui voulaient la prendre). Vous viendrez à Tanger, avec moi ou en souvenir de moi. Mais vous n'y verrez pas – ou si peu – de juifs. Il vous faudra découvrir Tanger sans les juifs tangérois.

Il faut pourtant que vous sachiez que cette ville ne peut en aucun cas, à la différence des shtetels de Pologne, être réputée judenrein (expression nazie qui veut dire à peu près : « débarrassée de ses juifs »), et ce, au moins pour trois raisons : la première est, bien entendu, qu'il n'y a pas eu ici de massacre ; personne ne nous a chassés : un jour, nous avons cru que l'heure était venue de partir, voilà tout. La deuxième est que les juifs tangérois dispersés à travers le monde restent prisonniers, passionnément, des charmes puissants et des sortilèges de cette ville. La troisième est que Tanger, bien que plus de trente ans se soient écoulés, n'a pas oublié ses juifs. Il y en a même une quatrième : c'est qu'il reste encore à Tanger quelques juifs, semblables à ces roches témoins épargnées par l'érosion ; regroupés autour d'une unique synagogue, ils gardent nos cimetières et se réunissent le soir au cercle, le « Casino de Tanger ».

Autant vous l'avouer tout de suite. Les juifs de Tanger se sont rendus coupables du péché d'orgueil ; tout se passe comme si le monde juif se divisait pour eux en deux catégories : les juifs tangérois (17 000 âmes au moment de l'apogée de cette communauté) et le reste de l'univers. Certains, pétris de tolérance et d'amour du prochain, et qui avaient beaucoup voyagé, acceptaient de reconnaître comme quasiment humains les juifs de Tétouan, voire (mais nous atteignons là une limite extrême), ceux de l'ancienne « zone espagnole » : Larache, Asilah et Ksar el-Kébir.

Mais les explorateurs intrépides qui n'avaient pas craint de visiter les synagogues « de l'intérieur » (sous-entendu du Maroc), ou qui, poussés par une curiosité aussi insatiable que téméraire, avaient pénétré, à Paris par exemple, dans un oratoire de rite constantinois ou polonais, n'en croyaient pas leurs oreilles quand on leur affirmait que les sons étranges qu'ils entendaient étaient considérés par leurs auteurs comme de l'hébreu.

En revanche, il n'est que de voir s'allumer, aujourd'hui encore, l'œil d'un juif originaire de Tanger lorsqu'il rencontre un Arabe tangérois ou un « Européen » qui a connu le Tanger « de la grande époque » (« Européen » est un concept large, qui englobe notamment les Amériques, du Nord comme du Sud), pour mesurer la sympathie mêlée de considération qu'il leur porte, moins pour leurs qualités propres que parce que ce sont des témoins de sa gloire passée.

Bref, pour le juif de Tanger, la notion de peuple élu n'avait de sens que si l'on voulait bien admettre que certains étaient plus élus que d'autres... Plagiant la fière devise des Rohan, il se serait volontiers écrié : « Roi ne puis, prince ne daigne, Tangérois suis ».

Vous me connaissez les enfants : lorsque j'ai l'humour grinçant, c'est pour dissimuler mon chagrin. Je ferais mieux d'essayer de vous faire comprendre pourquoi ceux qui sont partis sont inconsolables. Mais si on peut toujours se demander ce que les juifs ont perdu en quittant Tanger, et même ce que Tanger a perdu avec le départ de ses juifs, la raison profonde de notre nostalgie va bien plus loin que cette perte ; en réalité, nous tremblons de découvrir que ce qui s'est effacé sous nos yeux, « comme à la limite de la mer un visage de sable », c'est peut-être tout simplement un art de vivre, une façon d'être au monde, étroitement déterminés par un contexte si singulier que plus jamais, nulle part, l'espèce humaine n'en retrouvera le secret.

Tout exil est un arrachement et une souffrance : voilà un beau lieu commun. Mais ceux qui ont jeté un coup d'œil, une fois dans leur vie, sur la baie de Tanger m'accorderont que la douleur est plus poignante lorsqu'on porte le deuil d'une telle beauté. De plus savants que moi situent le Paradis Terrestre entre le Tigre et l'Euphrate : c'est qu'ils ne connaissent pas, ou plutôt qu'ils n'ont pas connu Tanger.

Douceur du climat, mollesse heureuse des paysages, à peine contrecarrée, entre cap Spartel et cap Malabata, par les épousailles vigoureuses de la Mer et de l'Océan ou par le souffle entêtant du vent d'Est que nous appelions levante ; éclat presque insoutenable, contre le soleil de midi, des façades de chaux blanche nuancée de bleu pâle ; contrastes violents et pourtant harmonieux – c'est là le plus grand miracle – des langues, des costumes, des odeurs, des rites : des générations de voyageurs, sans bagages ou plusieurs fois milliardaires, n'ont-elles pas tout dit sur la fascination qu'exerçait cette ville incomparable ? J'admets que, pour y être né, de parents qui eux-mêmes y étaient nés, tout comme leurs aïeux, nous n'avions pas toujours conscience de la valeur et encore moins de la fragilité de toutes ces richesses offertes avec profusion : demande-t-on à un poisson ce qu'il pense de la mer ? Vient cependant le jour où il faut apprendre à respirer sur la terre ferme...

Comme si les bénédictions de la nature ne suffisaient pas, les fées marraines nous ont également offert ce statut international, source nouvelle de prospérité et d'échanges économiques et culturels de tous ordres, dont les juifs de Tanger n'ont certes pas été les derniers à profiter. Dans sa sécheresse, la courbe démographique est assez éloquente : 800 juifs à Tanger en 1808, 2 000 en 1835, 2 600 en 1856, 3 500 en 1867... et puis soudain, 10 000 en 1923, 12 000 en 1948, 15 000 en 1950, et enfin – sommet de la courbe – 17 000 en 1956. Pour mémoire, ils n'étaient plus que 4 000 en 1968 et 250 en 1970 ; je ne connais pas les chiffres pour 1995 et préfère les ignorer.

Pour moi, j'ai quitté Tanger en 1964, à l'âge de 14 ans : si mon enfance et jusqu'à mes premières amours furent tangéroises, je ne comprenais pas grand-chose en revanche au Tanger des adultes, à ce monde diurne des affaires (mais je me souviens des cambistes, ces personnages mystérieux que je voyais officier dans leurs drôles de petits kiosques) ou à celui plus nocturne des plaisirs. L'image que je garde de la ville n'est donc guère polluée par le souvenir, plus ou moins légendaire, d'un Tanger plaque tournante de trafics étranges ou de voluptés inouïes.

Mais les sensations de l'enfance restent si vives encore qu'elles provoquent parfois des douleurs comparables à celles qu'éprouvent, dit-on, les amputés. Un peu partout dans le monde, on me montre des plages, et je m'étonne le plus souvent que des personnes apparemment saines d'esprit puissent désigner ainsi une étendue de galets ou de sable grossier, baignée par des eaux nauséabondes où l'on perd pied au bout de quelques mètres. De même, une campagne sans eucalyptus ni mimosas, ni troupeaux de chèvres dans le soir qui tombe, m'ennuie comme le plus fade des potagers.

Mais surtout, me font pitié les efforts qu'il faut déployer, chez nous en France, afin de promouvoir le respect et la reconnaissance mutuelle entre des communautés d'origine différentes – ce que nous baptisons pompeusement « interculturalité » : c'est que je me souviens de ces journées d'été où, après un bain de mer, nous pouvions choisir de déguster une pâtisserie française chez Porte ou juive chez Pilo ou Anidjar, ou de croquer des churros madrileños trempés dans du chocolat si épais que la cuiller tenait debout sans s'incliner, ou encore d'aller trouver le marchand ambulant venu d'Andalousie avec ses barquillos croustillants (ce sont les « oublies » chères à Jean-Jacques Rousseau), avant de nous attabler chez Elias pour commander des keftas et des pinchitos morunos et de finir la soirée à la Nueva Ibense, le café valencien célèbre pour son horchata et son granizado de limón. Tous ces délices étaient l'occasion d'entendre parler chacun dans sa langue ou avec son accent spécifique, et de passer, dans le même après-midi de Mozart au cante jondo et à la musique orientale. Plus gravement, c'est que je me souviens aussi comment, chaque vendredi soir et chaque jour de fête, mon père me prenait par la main ; nous quittions le Tanger moderne du boulevard Pasteur, des immeubles « à l'européenne » et des beaux magasins pour remonter l'histoire vers le Tanger traditionnel ; nous traversions des quartiers aux fortes senteurs de crottin, d'épices et de menthe fraîche, nous passions devant une mosquée, nous longions le vieux cimetière juif dont l'odeur rassurante, gravée dans ma mémoire, suffit encore aujourd'hui à apprivoiser en moi l'idée de la mort, et nous parvenions enfin dans la calle de las esnogas, la vieille rue des synagogues, pour participer à l'office religieux.

Assez les enfants, assez sacrifié à la nostalgie. Je voudrais plutôt essayer à présent, comme un historien se penche sur une civilisation disparue, de vous dire ce qu'étaient ces juifs de Tanger, du temps heureux où la préposition « de » ne désignait pas une origine mais une appartenance.

Il y a deux ans, l'Espagne commémorait avec un éclat paradoxal le cinquième centenaire de l'expulsion des juifs par les Rois Catholiques. Pour atténuer le paradoxe, la jeune démocratie espagnole avait résolu de placer les cérémonies sous le signe des retrouvailles. Des expositions, des ouvrages savants ou de vulgarisation, des films documentaires firent ainsi découvrir au grand public le destin singulier de ces juifs sépharades restés fidèles, au long des siècles, à la langue et aux coutumes de leur ingrate patrie.

Or, Tanger fut à la fois la première et la dernière de ces cités sépharades aujourd'hui légendaires. La dernière, car le départ des juifs tangérois est postérieur de plus de vingt ans à la Shoah, au cours de laquelle, comme leurs sœurs ashkénazes, les communautés juives hispanophones d'Europe centrale furent exterminées par les nazis : à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Salonique, la Jérusalem des Balkans, dont la majorité de la population était naguère constituée de juifs sépharades, fut littéralement rayée de la carte du monde juif. Et pendant vingt ans, Tanger fut (avec son « arrière-pays » : Tétouan, Asilah, Larache, etc.) la seule communauté au monde où des juifs autochtones, en nombre significatif, s'exprimaient naturellement en judéo-espagnol, c'est-à-dire dans ce castillan du XVe siècle que les exilés d'Espagne avaient emporté avec eux ; un castillan très ancien, mêlé d'hébreu, et dont notre variante locale, avec ses emprunts à l'arabe, s'appelle jaketia : c'est la langue dont je me sers encore lorsque je vous dis des mots doux : mi rey, mi vida, mi jial pintado, mi diamante fino, luz de mis ojos, me vaya yo kaparà por ti, escapado de mal me seas, escapado de aïnará...

Dernière cité sépharade, Tanger fut aussi la première, et même avant la lettre. Carlos de Nesry, dans son ouvrage sur Le juif de Tanger et le Maroc, en fait l'observation. Permettez-moi de le citer car je ne saurais mieux dire. Parlant de l'apport espagnol si décisif dans l'histoire de cette communauté, il note qu'« il a précédé l'exode juif sous les Rois Catholiques. Dès le haut Moyen Âge des contacts s'établissaient avec la Péninsule. C'est l'époque qu'on peut appeler pré-sépharade. L'âge d'or du judaïsme espagnol eut des reflets tangérois. On peut même avancer que la renaissance sépharade s'est développée sur les deux versants du Détroit. Bien entendu, les Halevy et les Maïmonide ont manqué de ce côté-ci, mais une parenté spirituelle indéniable s'était établie dès cette époque, que les impératifs géographiques ne pouvaient que favoriser. Le décret d'Isabelle de Castille fut la conclusion de ces prémices. Éteint en Espagne, le flambeau de cette civilisation passa désormais à ces rivages où il continua à briller d'un éclat moindre mais sur des réserves durables ».

Poussons jusqu'au bout ce raisonnement, et nous parviendrons à la conclusion que les juifs de Tanger ont cultivé la référence à l'Espagne pendant près d'un millénaire, plus qu'aucune autre communauté sépharade au monde, et plus longtemps que leurs propres ancêtres dans la péninsule ibérique, car on admettra volontiers que mille ans avant l'expulsion, soit vers la fin du Ve siècle, avant même la conquête arabe, il y avait sans doute des juifs en Espagne... mais l'Espagne n'était pas encore née. L'exaltation venant, vous me feriez écrire que les juifs de Tanger furent, à la veille de leur départ, la plus ancienne communauté juive espagnole ayant jamais existé...

Si le sépharadisme peut se définir comme une double nostalgie, celle du Temple de Jérusalem et celle des fastes de la civilisation espagnole – Tolède et Cordoue –, le juif tangérois en est la quintessence. Le soin jaloux qu'il apporte à la prononciation de l'hébreu en est une preuve supplémentaire encore qu'inattendue. Ce point exige sans doute un mot d'explication. Si la langue hébraïque, sous sa forme écrite, s'est pieusement transmise sans la moindre altération au long des générations et à travers tous les exils, sa prononciation en revanche a beaucoup souffert au contact, ici de l'arabe, là de l'allemand et des langues slaves, ailleurs du turc. Seules les communautés sépharades, et tout particulièrement celles du nord du Maroc, ont pu rester fidèles – par une combinaison de hasards historiques et géographiques – à la prononciation originelle. L'État d'Israël a d'ailleurs reconnu ce phénomène en proclamant officiellement que notre manière de prononcer les voyelles, de rouler les « r », de marquer les consonnes gutturales (je vous épargne pour cette fois-ci les autres subtilités, telles que le guimel avec ou sans daguesh ou la regrettable prononciation ashkénaze du tav final...) étaient les seules correctes. Officiellement, certes, mais dans les faits, la prononciation israélienne résulte d'un compromis entre cet idéal... et les possibilités limitées du gosier des pionniers, dont la langue maternelle était le yiddish, le russe ou le polonais. Comme cette prononciation dite « moderne » tend à se répandre par mimétisme dans toute la diaspora, il n'y a plus qu'à espérer qu'au jour du jugement dernier, il restera un descendant de juif tangérois pour servir d'interprète entre les tenants de la prononciation moderne et les générations de la Bible et du Talmud...

Je m'avise soudain que cette digression linguistique, qui présente le juif tangérois comme un gardien sourcilleux de l'orthodoxie, pourrait vous induire en erreur. C'en serait une en effet que de se représenter notre communauté comme un bastion de l'intégrisme. Nous sommes charnellement attachés à une prononciation de l'hébreu qui n'a pas eu à souffrir des tourments du ghetto ou du mellah, c'est vrai : mais c'est là une jouissance toute sensuelle et qui ne s'accompagne d'aucun rigorisme en matière de pratique religieuse.

Nous touchons peut-être ici au point capital : ce qui caractérisait les juifs de Tanger, c'était un judaïsme souriant, sans ostentation ni contraintes inouïes, et avec cela d'une évidence aussi naturelle que l'air qu'on respire. À cent lieues, à mille années-lumière des deux dangers qui guettent la plupart des communautés juives occidentales : l'assimilation des uns, qui vide les communautés de leur substance, et la surenchère hystérique des autres, sur le modèle du "plus casher que moi tu meurs", sorte de fantasme pseudo-fondamentaliste, toujours à la recherche de nouveaux interdits.

Juifs nous étions, fiers de nos origines et bien décidés à persévérer dans notre être. Mais convaincus que la Thora nous avait été donnée pour embellir notre vie, non pour nous empoisonner l'existence. Manger casher n'était pas seulement un devoir, mais encore une source infinie de réjouissances gastronomiques. En revanche, si l'un de nous s'était avisé de s'armer d'une loupe pour scruter la liste des ingrédients d'une malheureuse boîte de biscuits, dans l'espoir d'y découvrir, même à doses infinitésimales, la trace d'une substance interdite ou simplement suspecte, et de pouvoir déclarer en conséquence ces biscuits inaptes à la consommation, celui-là aurait certainement prêté à rire. D'ailleurs, en ces temps bénis, la loi n'imposait pas d'indiquer la composition chimique sur les emballages alimentaires, de sorte que nous pouvions nous régaler en paix sans cesser de nous considérer comme de bons juifs. S'abstenir de travailler les jours de fête allait de soi : le Tanger de l'époque du Statut détenant le record du monde du nombre des jours fériés, il eût été plaisant qu'un juif s'ingéniât à travailler le samedi ou le jour de Kippour ! Mais gravir à pied, un jour de fête, les 12 étages qui mènent à votre appartement, au motif que l'ascenseur fonctionne à l'électricité, laquelle est une forme de feu, et qu'on ne doit pas allumer de feu ce jour-là, aurait été considéré comme une mortification incompréhensible, ou comme un exploit sportif. D'ailleurs, je n'ai pas souvenir qu'il y ait eu à Tanger d'immeuble de 12 étages.

Bref, nos ménagères astiquaient vaillamment la maison à la veille de la Pâque, mettaient les petits plats dans les grands pour les circoncisions, les tefelim (nom judéo-espagnol de la bar-mitsva), les mariages ou le banquet de Pourim - en l'honneur de la reine Esther - et rivalisaient d'ingéniosité pour que le plat rituel du samedi, l'adafina ou la oriza, brillât de plus de feux, au four municipal, que celui de leurs voisines. Et je ne permettrai à personne de douter que chacun d'entre nous ne versât des larmes sincères, le neuvième jour du mois d'Av, en souvenir de la destruction du Temple, et ne tremblât le jour de Kippour, conscient que le Seigneur lui demandait compte de ses mauvaises actions. Pour autant, nous ne cherchions pas à nous singulariser par des tenues vestimentaires extravagantes, et si l'idée nous avait traversé l'esprit de marquer nos enfants de signes extérieurs distinctifs pour les désigner comme de petits juifs à la face du monde, nous l'aurions aussitôt repoussée comme une chose honteuse.

Soyons clairs. Si la communauté juive de Tanger m'apparaît exemplaire, ce n'est pas parce qu'elle aurait accompli des exploits dignes d'entrer dans la légende, ni parce que tel de ses membres aurait laissé à la postérité un nom illustre et glorieux. Non, il faut bien le dire : cette communauté n'a jamais fréquenté les sommets où souffle l'esprit d'héroïsme, de sagesse ou de sainteté.

Chez nous, pas de soulèvement du ghetto de Varsovie. L'événement le plus dramatique dont nous conservions le souvenir est le bombardement de Tanger en deux occasions : d'abord en 1578 par la flotte de Sébastien, roi du Portugal, à la veille de la Bataille des Trois Rois, puis en 1844 par le Prince de Joinville. Bombardement, c'est beaucoup dire : quelques boulets de canon atteignirent dans l'un et l'autre cas la terre ferme et causèrent un certain émoi parmi le bon peuple. Les juifs tangérois n'en furent pas moins reconnaissants au Seigneur de les avoir épargnés dans cette double épreuve et instituèrent en action de grâce des fêtes annuelles respectivement connues sous le nom de Pourim de Sebastian et de Pourim bombitas (« le Pourim des petites bombes »), au cours desquelles il était d'usage de lire des rouleaux de parchemin relatant ces terribles épisodes. J'ai vu tout enfant un exemplaire de la méguilah de Sebastian et je me souviens que le texte, rédigé dans un hébreu très pur, commençait à la manière du Livre d'Esther, qui est à l'origine de la vraie fête de Pourim : « Ce fut au temps du roi du Portugal (Sébastien était son nom et que son nom s'efface)... » Il faudra que je demande à mon père si ces fêtes sont encore en usage dans quelques familles de la diaspora tangéroise... En tout cas, ces péripéties héroï-comiques rappellent étrangement une autre communauté sépharade : celle de Céphalonie, dont Albert Cohen raconte dans Mangeclous les aventures imaginaires mais parfaitement crédibles pour un juif tangérois. Lisez donc notamment l'épisode des "Jours noirs de la Lioncesse".

(Puisqu'il est question d’héroïsme, il me faut tout de même mentionner, comme une exception qui confirme la règle, un cas individuel et hélas authentique : celui de Sol Hachuel, que nous appelons Sol la Tsadeket – « Sol la juste » - une petite tangéroise qui fut condamnée à mort et décapitée à Fès parce qu'elle refusait d'embrasser la foi musulmane. C'était en 1834... L'affaire est assez compliquée : des voisins arabes, dont elle était l'amie, déclarèrent que, convaincue par eux, elle avait prononcé la formule par laquelle un non-musulman se convertit à l'islam, ce qu'elle nia toujours farouchement. Les autorités musulmanes choisirent de croire les voisins et indiquèrent à la fillette que tout retour en arrière serait sanctionné par la mort : il est toléré d'être juif, mais non de renier la vraie foi. Sol tendit sa tête au bourreau en récitant la profession de foi juive. Elle était âgée de quatorze ans).

Notre communauté n'a pas non plus donné naissance à quelque Grand Luminaire de la Thora, et bien que le pieux et vénéré Rabbi Mordejaï Bengio soit notre ancêtre direct, les enfants, nous n'aurons garde de le comparer à Maimonide ou au Maharal de Prague... De nombreux juifs tangérois se sont engagés avec succès dans des études plus profanes, et nous comptons même dans nos rangs un ancien élève de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm mais celui-ci est trop modeste pour s'offusquer si je dis que ni Spinoza ni Moïse Mendelssohn ne sont nés à Tanger...

Et pourtant, je persiste à penser que cette petite communauté était une manière de chef-d'œuvre. Ses fous et ses sages, ses pauvres et ses riches, ses aristocrates et ses parvenus, et surtout la masse de braves gens dont elle se composait pour l'essentiel, avaient en effet au moins un point commun : une incapacité congénitale à prendre la vie trop au sérieux ou du moins à l'envisager sous l'angle de ce qu'Unamuno appelait le "sentiment tragique de l'existence". Pas de fanatiques chez nous : les rares exemples que l'on peut citer étaient invariablement l'objet de railleries plus ou moins affectueuses ; mais en revanche, de nombreux esprits subtils et des érudits généralement autodidactes, qu'un solide sens de I'humour préservait le plus souvent de la cuistrerie (d'autant qu'ils savaient à l'occasion retourner cet humour contre eux-mêmes). C'est ainsi, me semble-t-il, que cette communauté - sans le savoir et bien entendu sans l'avoir cherché -avait atteint un équilibre rare et précieux entre l'attachement à ses particularismes et l'aspiration à l'universel.

Ce petit miracle s'explique bien sûr par la rencontre entre une tournure d'esprit et une situation historique favorable. C'est à l'époque du Statut que l'art de vivre des juifs tangérois parvint à son plein épanouissement. Ces juifs marocains d'origine espagnole, propulsés par un hasard de l'Histoire sur la scène internationale, donnèrent l'exemple si peu commun d'une synthèse réussie entre la tradition et la modernité. Sans renoncer en rien à une identité complexe forgée dans le creuset des siècles par l'alliage du substrat biblique, de l'apport espagnol et de l'influence maghrébine, ils se rêvèrent désormais citoyens du monde.

Puisque toutes les langues et les cultures de la création s'étaient donné rendez-vous à Tanger, et que l'argent, cet "équivalent universel" dans la terminologie marxiste, se déclinait ici, au gré des opérations de change, en devises plus nombreuses que les étoiles du ciel et que le sable de la mer, ces fils d'Abraham se souvinrent que le mot "hébreu" signifie étymologiquement "passeur", et dès lors le personnage du cambiste devint l'emblème et la métaphore d'une vocation métaphysique. Cela n'alla pas bien entendu sans quelques excès, et l'on frôla parfois le ridicule. Par la grâce du Statut, les juifs tangérois acquirent les nationalités les plus extravagantes et l'on vit bientôt, sillonnant le boulevard Pasteur, des consuls honoraires du Venezuela ou du Honduras qui n'avaient pas quitté les bords du Détroit depuis dix-sept générations. L'aristocratie multiséculaire des Tolédano, des Hassan, des Pariente, des Pimienta et autres Benchimol faillit se laisser déborder par la foule, chaque jour plus compacte, de nouveaux riches saisis par le démon du négoce international.

N'empêche... À force de fréquenter, et souvent au sein de la même famille, qui le lycée français, qui le collège espagnol, qui l'école italienne ou anglaise ou même allemande, sans cesser pour autant de vivre pleinement une existence juive, cette communauté qui n'atteignit jamais vingt mille âmes était à elle seule comme un équivalent microcosmique du monde juif tout entier. Au fond, c'était peut-être bien cela Tanger : toute la diaspora à domicile, et le front de mer en prime... Souriez si vous le voulez, les enfants, mais il me semble que ce mariage harmonieux d'un enracinement authentique et de l'appel du large mérite d'être appelé sans abus de langage une civilisation.

J'ajoute cependant que je ne crois guère à la génération spontanée. Si les circonstances historiques furent propices, il fallait cependant que le terreau ait été favorable. Combien de communautés n'ont pas su réagir à l'irruption tumultueuse du monde extérieur dans leur univers longtemps confiné, et ont choisi soit de se replier sur elles-mêmes jusqu'à leur extinction, soit au contraire de s'engouffrer dans la brèche sans espoir de retour ! Si les juifs tangérois ont su tirer un tel parti du Statut international sans y laisser leur âme, c'est aussi parce que tout, dans leur expérience passée, les avait préparés à cette rencontre avec la modernité.

Je ne prendrai ici qu'un seul exemple, mais je le crois assez significatif. C'est en 1870, soit plus de cinquante ans avant la promulgation du Statut, que la presse fait son apparition à Tanger. Ces journaux, les tout premiers qui virent le jour au Maroc, avaient été lancés par de jeunes juifs tangérois, tels que Pinhas Assayag, Abraham Pimienta, Isaac Laredo ou Haïm Benchimol (qui fut aussi le fondateur de la franc-maçonnerie au Maroc). Ces journalistes, qui s'étaient lancés avec fougue dans un combat pour l'éducation des masses populaires et la réforme des institutions, acquirent leurs lettres de noblesse en 1890, à l'occasion de l'« affaire de la Junta », que je vais vous raconter.

La communauté juive était dirigée jusque-là par un comité (junta en espagnol) de notables cooptés. Un groupe de jeunes gens, acquis aux idées réformistes, se mit en tête d'obtenir que la Junta fût désormais démocratiquement élue. Leur initiative serait sans doute demeurée sans lendemain si la presse naissante ne leur avait aussitôt accordé son soutien. Contre toute attente, à l'issue d'une véritable campagne de presse, ils l'emportèrent et à partir de cette date, les juifs tangérois furent périodiquement convoqués aux urnes pour élire leurs représentants. Les journalistes avaient pourtant eu affaire à forte partie : il leur avait fallu vaincre en effet les réticences du grand rabbin de Tanger, qui n'était autre que rabbi Mordejaï Bengio.

Il faut que vous sachiez, les enfants, qui était l'arrière-grand-père de votre grand-père. Considéré comme l'une des plus illustres figures du judaïsme marocain, il a rempli sa charge pendant soixante-deux ans, de 1855 à 1917. C'est de tout le pays qu'on venait le consulter et son autorité avait depuis longtemps dépassé les frontières de la communauté juive. Lorsqu'il mourut, à l'âge de 92 ans, c'est la ville entière, toutes confessions confondues, qui lui rendit un dernier hommage. Une anecdote le dépeint assez bien : il reçut un jour la visite d'un Arabe, qui avait été volé par un juif et, ne parvenant pas à se faire rendre justice, s'était laissé convaincre, en désespoir de cause, de consulter le célèbre rabbi. R. Mordejaï convoqua les deux parties et prenant le juif à part, il lui déclara : "Mon fils, continue de nier, comme si tu étais innocent, même lorsque je t'interrogerai devant cet Arabe". « Je te remercie, Rabbi, lui répondit l'autre, c'est exactement ce que je fais depuis le début ! ». R. Mordejaï éclata alors en imprécations et enjoignit au coupable de restituer sur-le-champ la somme dérobée. Je ne sais si le code de procédure pénale autorise de semblables ruses, mais on ne saurait en contester l'efficacité. Que dites-vous, les enfants ? Que l'attitude adoptée par R. Mordejaï vous paraît relever de la plus élémentaire équité ? Si vous le dites sincèrement, cela prouverait que je n'ai pas entièrement raté votre éducation ; mais je vous parle d'un temps farouche, où il fallait un certain courage pour transgresser ainsi les barrières ethniques. Ma conclusion à moi est que de tels adversaires (je veux dire les journalistes "progressistes" et le rabbin "traditionaliste") étaient, chacun à sa manière, prêts à subir victorieusement le choc de la modernité.

Quelque part en Israël, dans de grandes caisses semblables à celles qu'utilisent les déménageurs, dort en pièces détachées la synagogue de mon enfance. C'est un juif tangérois de notre "paroisse", si je puis dire, qui a fait transporter là-bas les objets du culte, les boiseries, les éléments de décor, dans l'espoir de remonter un jour les pièces de ce puzzle étrange. Je ne sais que penser de cette initiative émouvante. Je rêve, bien entendu, moi aussi d'abolir le temps par quelque tour de magie. Mais, passée la secousse bouleversante des premières minutes, retrouverais-je vraiment dans cet édifice reconstitué notre bonne vieille synagogue, si pour y parvenir je n'ai pas d'abord emprunté le Boulevard, traversé le quartier arabe, longé le vieux cimetière et pénétré dans la calle de las Esnogas ? En tout cas, cette synagogue endormie, ni morte ni vivante, me paraît bien symbolique de la mémoire des juifs tangérois en exil. Relisant cet article, j'ai constaté que je parlais d'eux tantôt au présent, tantôt au passé. Respectueux de la grammaire, j'ai commencé à corriger. Et puis j'ai arrêté : l'inconscient a ses règles, qui valent aussi d'être respectées...

Je suis retourné à Tanger à l'été 1980. Un matin, je me suis rendu aux Siaghin, dans la vieille ville, pour tenter de retrouver le premier magasin que mon père et son frère aîné y avaient tenu dans les années 1950 et qui s'appelait El Patio. J'étais sur le point de renoncer (c'était il y a si longtemps, et je n'ai aucun sens de l'orientation...) quand un vieil Arabe, assis sur le pas de sa porte me demanda dans un espagnol assez correct, si je cherchais quelque chose. Je le remerciai et lui expliquai qu'il ne pourrait certainement pas m'aider : je cherchais un magasin qui avait fermé ses portes 25 ans plus tôt ; moi-même je n'avais pas plus de six ans la dernière fois que j'y avais mis les pieds. J'étais venu aujourd'hui à tout hasard, parce que c'était le magasin de mon père. Le nom du magasin ? Je le lui livrai, sans grand espoir. Son visage s'éclaira : « El Patio ? Tu es le fils de Yusito ou de Moses ? Ah bon, de Moses ? Bien sûr que je connais l'endroit ! Si tu savais quels bons moments nous avons passés ensemble avec ton père et ton oncle ! On riait on riait ! Maintenant je suis vieux et ce n'est plus pareil... Mais pourquoi vous êtes partis ? »

 

Eh oui en fait, pourquoi ?

 

Post-scriptum

Il m'est revenu que depuis la publication de ce petit article (et même avant, car des amis trop indulgents l'avaient fait circuler sous forme dactylographiée à travers le réseau intercontinental des Juifs tangérois - un réseau digne des Protocoles des Sages de Sion, et dont je ne soupçonnais pas l'existence...), des personnes qui me sont chères, et qui sont originaires de Tétouan ou des villes "de l'intérieur" du Maroc en ont pris quelque ombrage. Cela me chagrine et c'est pourquoi je profite de cette réédition pour procéder à une petite mise au point. Ce n'est plus le papa d'Ariane, de Raphaël et de David qui parle, mais l'historien amateur.

Cette lettre ouverte à mes enfants balançait - son titre même en témoigne... entre l'autodérision et la célébration nostalgique. D'un côté j'y brosse un portrait assez chargé du Juif tangérois, sans doute le plus prétentieux de tous les Juifs passés, présents ou à venir (et pourtant, la concurrence est rude... ) et je dis assez clairement, du moins je l'espère, que tout cela relève largement du mythe. La vérité est que cette communauté n'est pas passée de 800 à 17 000 âmes par génération spontanée. Les Juifs tangérois sont (étaient) pratiquement tous des immigrés venus de Tétouan ou des villes de l'intérieur et les Tangérois de souche étaient à peine plus nombreux qu'aux États-Unis les passagers du Mayflower (sur un territoire tout de même plus modeste !...). La tradition familiale rapporte que l'élection de Rebbi Mordejay au poste de Grand Rabbin ne fut rendue possible que grâce au soutien de Rebbi Itshak Bengualid el Grande de Tétouan, ce qui dit assez l'influence de la communauté mère de Tétouan sur sa fille tangéroise en 1855, soit 57 ans après la séparation entre les deux communautés.

Mais d'un autre côté, j'interroge ce mythe - qui est, lui, tout à fait réel - et j'observe qu'il renvoie à une conception assez originale de la vie juive dans laquelle les générations de l'époque du Statut se sont reconnues : Tanger comme melting pot où tous ces ex-Tétouanais, Meknassis, Fassis, etc. se revendiquaient comme Tangérois avec le zèle bien connu des prosélytes...

Que mes amis de Tétouan et d'ailleurs veuillent donc considérer cet article comme une manifestation classique du complexe d'Œdipe. Et assez parlé - ¡ que nos traigan fijuelas ![1]

 

Ouvrages consultés

Isaac Laredo, Memorias de un viejo tangerino, Madrid, C. Bernejo impresor, 1935.

Carlos de Nesry, Le juif de Tanger et le Maroc, Tanger, Éditions internationales, 1956.

Elisa Chimenti, Le sortilège (et autres contes séphardites). Préface de Abraham I. Laredo, Tanger, Éditions marocaines et internationales, 1964.

Encyclopaedia Judaïca, Jérusalem, Keter Publishing House, 1974 -, article " Tanger ", tome 15, p. 790-793 et nombreux renvois.

Angel Vasquez, La vida perra de Juanita Narboni, Madrid, Planeta, 1976.

Haim Vidal Séphiha, L’agonie des judéo-espagnols, Paris, Éditions Entente, 1977.

Isaac J. Essayag, Tanger ; Le boulevard Pasteur, Tanger, 1978.

Daniel Rondeau, Tanger, Paris, Quai Voltaire, 1987.

Libro de Actas de la Junta selecta de la Communidad hebrea de Tanger desde 6 heshvan 5621 hasta 29 iyar 5635. Indice transcrito del aljamiado al español par Sidney Salomon Pimienta. Prologo del profesor Haïm Vidal Séphiha, Paris, 1992.

Tanger en blanco y negro, catalogue de l'exposition organisée par l'Institut Cervantès au « Gran teatro Cervantes » de Tanger. Préface de Eduardo Haro Tecglen, 1993.

 

Cet article est à l’origine une commande de la revue toulousaine Horizons maghrébins et a d’abord paru dans son numéro spécial consacré à Tanger (« Tanger au miroir d’elle-même », Horizons maghrébins, n° 31-32, printemps 1996). Il a ensuite beaucoup circulé sur la Toile et dans des bulletins d’anciens tangérois (par exemple dans Malabata, en mars 2000) y compris dans une traduction espagnole non autorisée par l’auteur mais dont celui-ci a plaisir à louer la qualité, puis dans la revue de culture juive espagnole Raices. L’avant-dernière fois qu’il a refait surface – toujours à l’insu du plein gré de l’auteur… –, c’était dans la petite anthologie Le Goût de Tanger, textes choisis et présentés par Clémence Boulouque, Mercure de France, 2004. L’article fut ensuite reproduit, sur la suggestion de l’éditeur, dans l’ouvrage d’Abraham Bengio  Quand quelqu’un parle il fait jour – une autobiographie linguistique (la passe du vent, 2007), dont il constitue la quatrième partie. Et voici qu’il traverse l’Atlantique grâce à la revue Argument ! (A. Bengio, décembre 2007)

 

Et à Léo Israël, qui me l’a fait découvrir à l’aveugle, sans chercher à le faire publier – et pour cause –, sans me dire qui en était l’auteur – agrégé de lettres classiques, linguiste, haut fonctionnaire de la Culture en France, président de la Maison d’Izieu, mémorial des enfants juifs exterminés et, et faut-il le préciser ? polyglotte –, et encore moins les détours empruntés par ce texte. Son art d’évoquer le passé sans mièvrerie, sa tolérance souriante, ce portrait d’une ville et d’une culture juive aux couleurs passées mais si vraies ont fait le reste. Merci à l’auteur et à son passeur. (M.-A. Lamontagne, décembre 2007)



Abraham Bengio*

 

NOTES

* Abraham Bengio est directeur régional des affaires culturelles de Rhône-Alpes.

[1] « Qu’on nous apporte des fijuelas ». Fijuela désigne en jaketia une délicieuse pâtisserie judéo-marocaine : un ruban de pâte très fine, roulée en escargot, frite dans l’huile et ruisselant de miel. Le nom espagnol est hojuela (« petite feuille »), mot qu’à ma connaissance on ne trouve plus que dans l’exclamation très ancienne mais encore vivante dans l’espagnol contemporain « ¡ miel sobre hojuelas ! », « du miel sur des hojuelas ! », ce qui signifie à peu près : « C’est encore mieux que ce que je croyais ! ». Chaque fois que j’entends cette expression, je demande à mon interlocuteur s’il sait ce que c’est qu’une hojuela. La réponse est invariablement négative : il y a longtemps que miel sobre hojuelas est un syntagme figé. J’explique alors ce que c’est, et que les juifs exilés de Castille en ont emporté avec eux la recette ; et j’ajoute que celles que confectionne ma mère sont absolument délicieuses. Le regard que me lance alors mon interlocuteur est difficile à décrire : il y entre sans doute un peu de jalousie gourmande mêlée de plaisir lexicologique, mais surtout de l’étonnement, voire un léger trouble : « Cet étranger », se dit-il de tout évidence, « est à certains égards plus espagnol que moi… ». Ces moments rares sont ma petite revanche sur l’Édit d’expulsion des Rois catholiques.

 

 


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