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La main de Google

Un texte de Carl Bergeron
Thèmes : Culture, Revue d'idées, Société, Technologie
Numéro : vol. 10 no. 1 Automne 2007 - Hiver 2010

Récemment, une amie, lors d’une agape chez moi, c’est-à-dire dans un endroit soigneusement tenu hors monde, m’a soudain demandé : « Est-ce que tu t’es déjà googlé ? ». Frappé d’abord par la question, qui me ramenait avec une violence doucereuse dans un monde que je tente d’éviter le plus possible et le mieux possible, je lui demandai pourquoi. C’est alors qu’elle m’apprit que j’étais insulté sur le blogue d’une jeune féministe, qui réagissait à un texte que j’avais fait paraître dans un journal québécois, en mars 2006, lors d’une polémique soulevée par l’écrivain David Homel. Il m’était déjà arrivé de me googler, plus ou moins directement, par exemple pour retrouver un texte que j’avais publié dans telle ou telle revue, mais jamais avec minutie.

C’est dans ce contexte que je commençai à m’intéresser à cet étrange outil qu’est Google. Piqué de curiosité pour la signification de ce nom d’entreprise, qui s’apparente à un néologisme, j’ai fait quelques recherches qui m’ont amené à découvrir, sans surprise, que « Google » avait quelque chose à voir avec l’enfance. En 1938, le mathématicien américain Edward Kasner voulut donner un nom au nombre formé du chiffre 1 suivi de 100 zéros. Selon ce qu’il raconte lui-même dans son livre Mathematics and the imagination, il se serait alors tourné vers son fils pour lui demander une suggestion ; le petit garçon de neuf ans baragouina un mot, « googol », qui devint par la suite « google ». Quel est le plus grand nombre existant? Tel est le genre de question « défiant l’imagination » que s’est posée l’audacieux mathématicien, à la suite de bien des théosophes et illuminés du Siècle des lumières. « Google » rappelle bien sûr le terme « goggle », des lunettes de protection, qu’il faut distinguer des « glasses » ordinaires. Les fondateurs de la multinationale Google, Larry Page et Sergey Brin, deux whizkids formés à Stanford, ont repris le terme en hommage à Kasner pour baptiser leur entreprise, en 1998.

L’ambition de Google est totalisante, comme celle du mathématicien Kasner : il y aurait chaque jour, sur le célèbre moteur de recherche, plus de deux cents millions de connexions de par le monde. Cet outil cherche à rendre disponible toute l’information à ses utilisateurs, sur la seule base d’un nom commun ou d’un nom propre. On peut à juste titre considérer Google comme la CIA des gouvernés, lesquels prennent plaisir à faire ce dont en haut lieu les grands de ce monde (les « gouvernants ») avaient l’habitude depuis longtemps : utiliser les services de renseignements et d’espionnage pour servir l’intérêt national. Seulement, ici, c’est l’intérêt individuel qui prime ; l’individu au milieu de la foule peut désormais surveiller son prochain à son aise, retiré dans sa cage de verre – esthétique architecturale d’ailleurs typique de nos habitations postmodernes. Je doute que mon amie ait été mal intentionnée en me googlant, probablement était-elle curieuse, tout simplement, de ce que j’avais pu faire au cours des ans – car dans notre monde vertueux, n’est-ce pas, personne n’est mal intentionné. D’ailleurs, la devise corporative de Google n’est-elle pas « Ne fais pas le mal » (« Don’t be evil ») ? Les utilisateurs de Google sont des surveillants qui font toujours leurs recherches pour les bonnes raisons.

C’est justement cette « curiosité bien intentionnée » pour autrui, combinée aux moyens technologiques prodigieux de Google, qui m’intéresse. Car qui niera que le dessein « encyclopédique » de Google n’est qu’une immense fumisterie pour cacher un dessein pas très catholique : une surveillance high-tech, protestantisée à mort, qui permet aux hommes démocratiques de se traquer dans la poursuite infiniment renouvelable du Mal ? Que signifie le Mal dans le langage googlien? Il suffit de lire l’effarante politique de la compagnie, le Google Code of Conduct[1], pour comprendre que le Mal qu’il s’agit d’éradiquer n’est rien d’autre qu’un mal politiquement repérable : ce qui dérive, en somme, de la norme consensuelle d’aujourd’hui, qui consiste à faire du commerce équitable et responsable, à lutter contre la discrimination sexuelle ou raciale, à prôner l’égalitarisme absolu, à ne pas utiliser des drogues, du tabac et de l’alcool. Google est une communauté d’esprits, et si l’entreprise a décidé de rendre publique sa politique corporative, c’est parce qu’elle cherche à propager ses valeurs et à recruter de nouveaux fidèles. Google est à la recherche d’investisseurs qui croient en sa mission particulière ; sa « charte des valeurs » est par conséquent hébergée sur le serveur de Google Investor Relations, qui est la vitrine de marketing financier de cette compagnie cotée en bourse.

Les Googlers (employés de la secte Google) adhèrent à une forme de puritanisme protestant : les nombreuses restrictions de la rubrique « Respecting each other » (!) du Code of Conduct sont contrebalancées par une « Dog policy » permissive : « Google’s respect and affection for our canine friends (je souligne) is an integral facet of our culture. We have nothing against cats, per se, but we’re a dog company, so as a general rule we feel cats visiting our campus would be fairly stressed out. » Quand une organisation vous présente ainsi ses amis véritables, il n’est pas difficile de déduire l’identité de ses ennemis. C’est aussi l’une des seules sections où j’ai pu lire, de la prose des technocrates légalistes de Google, ne serait-ce qu’une parcelle d’humour.

 

LA CONQUÊTE DE L’ESPACE PRIVÉ

 

Le renseignement est la passion numéro un des sociétés concentrationnaires. L’URSS ne fonctionnait pas autrement. Que les citoyens eux-mêmes cèdent à la tentation, désormais sur une base quotidienne et à une échelle planétaire, en dit beaucoup sur notre époque. En effet, le googlisme se pratique désormais très ouvertement, comme j’ai pu le constater en lisant un reportage dans le magazine Les Affaires. J’y apprenais que 48 pour cent des employeurs admettaient sans honte googler leurs futurs employés avant de les convoquer en entrevue et de les embaucher. N’est-ce pas formidable? Et ce sont ces mêmes entreprises « équitables » (égalité entre les hommes et les femmes), « philanthropiques » (1pour cent du chiffre d’affaires à l’UNICEF) et « socialement responsables » (vaccins gratuits contre la grippe) qui s’adonnent à ce vice sous couvert « d’efficacité et de transparence ».

En faisant une recherche avec mon nom dans Google, j’ai constaté avec stupéfaction qu’un texte que j’avais signé à dix-huit ans dans une publication artisanale du Cégep du Vieux Montréal, qui n’était alors disponible que sur demande à l’intérieur des murs du cégep, se retrouvait à dix ans de distance sur Internet. M’a-t-on demandé mon avis, ainsi qu’aux autres auteurs? Est-il pertinent de diffuser des publications estudiantines sans aucune espèce d’intérêt intellectuel? J’ai donc relu ce très vieux texte, gêné par sa médiocrité exceptionnelle, pris d’un certain vertige – cela dit sans vanité – devant le chemin parcouru… Brandissant en imposteur sa mission de démocratisation du savoir, Google suscite ainsi des complicités secrètes. Le Cégep du Vieux Montréal est un établissement – je n’ose pas dire institution – gauchisant et technophile, qui visiblement n’a pas eu la retenue éthique d’empêcher la distribution cybernétique de ses déchets. Après tout, Google se promène dans les rues du cyberespace avec sa benne à ordures cristalline et ne collecte que les déchets qui ont été dûment laissés sur le trottoir. L’entreprise de Page et de Brin appelle un type de comportement chez autrui ; car logiquement, sa séduction collectiviste ne peut être opérante qu’avec la participation d’une communauté d’individus et d’institutions[2]. Google, contrairement à Yahoo il y a dizaine d’années, qui ne proposait qu’un index de sites constitué manuellement par les internautes, vous rejoint sans solliciter votre consentement explicite. La complicité s’établit insidieusement, au fil des jours, dans le silence le plus traître.

Dans ce cas-ci, diffuser de pareils babillages, permettre qu’ils sortent de l’institution n’a pas d’autre but que de laisser des traces aux yeux de tous. Et laisser des traces, c’est d’abord se convaincre que tout un chacun n’a qu’un fil de vie, et ne peut être expliqué, analysé, disséqué que sous un seul angle, celui de l’information objective et archivistique. Au grand soulagement de nos contemporains nihilistes, ça veut dire en somme que pour connaître quelqu’un, il suffit de rester devant son écran. Une connaissance que j’ai croisée il y a quelques mois, que je n’avais pas vue depuis des lustres, ne m’a-t-elle pas félicité pour un prix que j’avais remporté en 2005, alors que je n’avais aucun souvenir de lui avoir communiqué la nouvelle? Devant mon air ahuri, elle m’a répondu en toute candeur qu’un beau jour elle m’a googlé pour savoir ce que je devenais ; c’est ainsi qu’elle l’avait appris. C’est une chance au demeurant que j’aie rencontré accidentellement cette connaissance : comment l’aurais-je rencontrée autrement, puisqu’elle fréquentait déjà mon double nominatif, virtuel, méta-moi sur lequel Google a déjà tout le contrôle? Pourquoi rencontrer quelqu’un dans la vraie vie[3] alors que son clone virtuel est rejoignable en toute sécurité par un petit clic? D’ailleurs, il n’est pas anodin que le petit clic se fasse à l’aide d’une souris informatique, double technique de la souris réelle, rongeur de l’humanité, ani-mal, qui anime le mal par sa présence virale, infecte, épidémique en période de décadence.

            Si les institutions n’existent plus, c’est que la vie sociale non plus : les individus qui composent la « société » sont devenus si atomisés, si faibles qu’ils sont incapables de se lier entre eux par les moyens traditionnels. Je serais curieux de voir combien de nos contemporains convertis considèrent, avec un enthousiasme parfaitement dégueulasse, qu’utiliser FaceBook, MySpace ou MSN est non pas un substitut à la vie sociale mais un équivalent. Encore que ce terme est un peu trop équivoque puisqu’il suggère qu’une autre réalité que la virtuelle existerait[4].

 

LE TERREAU DE L’UTOPIE

 

Ai-je besoin d’ajouter que plus une « société » est désintégrée, plus elle ressent l’urgence de se prouver le contraire? Voilà pourquoi le social n’a jamais été si tordu, récupéré, mis en boîte comme un remède à la maladie de notre temps individualiste et égoïste. Google se présente à nous comme un salvateur : cette business qui « fait les choses autrement » allie la technologie et les préoccupations « humanistes ». Elle noie l’individu dans le « plus grand nombre existant » (le mathématicien Kasder) ; elle l’écrase de sa surveillance infecte ; et puis, en parallèle, envers logique de son œuvre de décréation, elle le convainc que c’est pour une bonne cause. Faire muter comme par magie la quantité en qualité, le Nombre en une réussite esthétique, la perte de soi en une expérience mystique positive, c’est la définition même de la folie des masses, qui n’est rien d’autre que le prélude au totalitarisme et au carnage généralisé.

            Czeslaw Milosz, un Polonais qui s’y connaissait en totalitarisme, a décrit, dans son magnifique essai La pensée captive (1953), comment le christianisme peut être un rempart, dans une époque de grave crise comme la nôtre, contre l’emballement totalitaire :

 

Le christianisme est dualiste : l’homme est pour lui à la fois enfant de Dieu et membre de la société ; comme membre de la société, il doit se soumettre à l’ordre établi, mais à la condition que cet ordre ne l’empêche pas de travailler au salut de son âme. Ce n’est qu’en détruisant chez l’homme ce dualisme et en le dissolvant tout entier dans l’élément social – enseigne le Parti – qu’on libérera les forces de haine nécessaires à la réalisation du monde nouveau[5].

 

            La Nouvelle Foi de notre temps, qui est progressiste, technophile, socialisante, indifférenciatrice (en un mot : googliste), ramène l’homme à ses plus bas instincts, à ses tentations les plus avilissantes et destructrices. Google ne fait pas seulement de nous des membres de la néo-société, mais des enfants de Google. Le salut de l’âme dont parle Milosz à la suite des chrétiens est subsumé aujourd’hui dans le vaste projet mondialiste de la néo-société techno-humaniste. On cherche à faire de nous des hommes sociaux, qui n’existent que par et pour la néo-société, des numéros traités par d’immenses serveurs informatiques qui nous construisent des vies parallèles vingt-quatre sur vingt-quatre, sept jours sur sept. La situation est d’autant plus angoissante que le stockage est aussi permanent que l’est l’énergie électrique : notre méta-moi va survivre à notre moi réel. La mémoire artificielle est une mémoire qui n’oublie pas, qui ne faillit pas, donc qui ne pardonne rien. La « main de Google » n’est ni vengeresse ni miséricordieuse en soi : elle est robotique, c’est tout. Elle est aussi éternelle, mortifère, étincelante et glaciale que les milliards d’étoiles qui nous surplombent dans la galaxie.

            Le pullulement numérique si cher à Google, qui se donne comme projet mégalomane, à travers des initiatives comme Google Earth, Google Catalogs et Google Books, de syncrétiser le moindre coin de terre sur la planète, le moindre catalogue de vente et surtout le moindre livre, trouve dans le blogue un prolongement subtil de son action concentrationnaire. Je tiens à préciser que Google est une multinationale qui, comme Microsoft à ses débuts, surveille les nouvelles compagnies les plus prometteuses pour ensuite les acheter et les agréger à son monstrueux holding. Citons à cet égard YouTube et DoubleClick, parmi de très nombreuses autres compagnies, et surtout Blogspot, rachetée par Google en 2004 et depuis l’un des principaux hébergeurs de blogues sur la planète.

 

BLOOGLE COMMUNITY

 

            Il existe des millions, des centaines de millions de blogues. Sur Blogspot, il y a une section « Afficher mon profil complet », où chaque jour des milliers de personnes de dizaines de langues différentes, inquiètes de leur dissolution existentielle, remplissent, lors de leur inscription, les cases « Qui êtes-vous? » et « Centres d’intérêt » (où l’on voit que le moi virtuel tourne autour de l’intérêt comme la Terre autour du Soleil). On peut alors y lire que telle ou telle personne se considère comme écrivain ou journaliste ; qu’elle aime les œuvres d’Anna Gavalda et d’Éric-Emmanuel Schmitt ; que son film préféré est Orange mécanique ; et que décidément George W. Bush et Stephen Harper ne comprennent rien à l’environnement. Chaque entrée (« post ») commence par un « Je » estampillé par une quotidienneté monotone : 14 avril 2007 14 h 32, 22 mai 2007 8 h 35, etc. On sait que l’être postmoderne, endetté jusqu’au cou, trouve une gratification narcissique à dépenser une fortune en crédit, activité qui n’a peut-être pas d’autre motif que de lui faire répéter à chaque fois la signature de son nom au bas du ticket, comme s’il pouvait débiter ainsi son moi déficitaire par le crédit qui vient d’être enregistré dans son compte. C’est un coup de génie de la part des compagnies de crédit que de nous faire signer à chaque achat : elles ont compris, au contraire des banques et des caisses populaires, tournées vers l’épargne mesquine, comment on poussait l’homme contemporain à la vraie dépense. De la même façon, les concepteurs du blogue ont compris que plus ils permettraient à l’homme contemporain de dire je (avec un maximum de repères pseudo-réalistes : date et heure du « post », profil personnel, possibilité d’insérer une photo intime, de faire jouer une chanson à valeur sentimentale) à chaque fois qu’il utilise leur produit, plus les affaires seraient prospères. Et c’est ainsi que le blogue est devenu un phénomène planétaire : par emballement mimétique et stupidité massifiée.

            Nos contemporains, on le sait, ne se lassent pas de dire je, non pour se distinguer de la masse mais pour mieux s’y fondre. Solidarité! Fraternité! Union! Google Community! Blogspot Community! Youth Community! La Famille de l’ancien monde trouve ici éparses les ruines de son démantèlement. L’homo blogus n’en finit pas de se promener dans ce champ de ruines en pleurnichant. Il étale ses blessures, papa n’est pas là, maman m’ennuie, frérot est con, sœurette m’a volé dix dollars quand j’avais dix ans, mes amis ne sont pas fins, j’ai mal au ventre, mes collègues sont carriéristes ; j’ai personne à qui me confier ; je suis seul au monde et, semble-t-il, je ne suis plus indispensable à qui que ce soit. Pour rassurer cette loque qu’est l’homo blogus, les concepteurs ingénieux de ce système ont prévu une section commentaires (qui peut être désactivée au choix par le blogueur, selon son humeur), ce qui permet à d’autres loques du cyberespace de venir conforter le blogueur dans son mensonge perpétuel : à savoir qu’il serait quelqu’un d’original ; qu’il serait drôle ; et qu’il ne répéterait pas à l’instar de ses milliers de coreligionnaires de la Google Community les mêmes idées reçues. Les commentaires sont bien sûr chiffrés ; cela fera que certains posts, en général les plus niais et ludiques, auront un nombre important de commentaires, aimantant par cette référence « objective » le clic de l’homo blogus de passage.

            Le blogueur aime entretenir une liste des « blogues amis » en marge de son propre blogue, cela lui confère une sorte de statut micro-cellulaire au sein de la macro-communauté Blogspot-Google. Parfois il s’agit des blogues de personnes avec lesquelles il espère nouer une amitié, parfois ce sont seulement des blogues d’affinité, que l’homo blogus affiche dans son giron comme une marque d’appartenance. Pour se venger de l’indifférence d’un autre blogueur, il peut lui arriver de retirer le lien de sa liste, et le remettre deux semaines plus tard une fois sa crise passée. J’ai moi-même observé pendant quelques mois ces blogues, fasciné par ce qu’ils donnaient à voir sur la psyché extrêmement appauvrie, névrosée, voire même psychotique de l’homme contemporain. Il m’est arrivé une fois d’écrire un commentaire pour raisonner le blogueur et ses commentateurs lors d’une polémique qui avait éclaté sur le site, et je me suis fait lyncher par sa « community » avec la rapidité de l’éclair. Que ce genre de personnes soient, dans la « société » d’aujourd’hui, une norme plus qu’une exception (l’homo blogus me semble en effet représentatif de notre culture hystérique et narcissique), et qu’elles occupent à différents degrés des postes de responsabilité dans la société civile, est une perspective qui me glace le sang.

            L’homo blogus, qui est souvent aussi par dégénérescence héréditaire un homo googlus, a la possibilité, comme les enfants-rois du XXIe siècle, de choisir les couleurs de sa chambre ; de changer de mobilier ; de varier les posters ; de décoller l’ancienne tapisserie. Les concepteurs de Blogspot ont prévu, lors de la programmation de leur machin infernal, de donner à l’utilisateur l’illusion de toute-puissance ; ils lui promettaient en somme qu’en changeant l’esthétique de son blogue sa médiocrité ne serait plus la même, elle serait selon les saisons plus funky, plus rock, plus gothique. Le blogueur configure son blogue de la même manière que l’enfant barbouille son terrain de jeu. Il va sans dire que l’homo blogus, comme l’enfant, est roi et maître dans ce nouveau royaume où aucune autorité, et certainement pas un père avec ses condamnations sévères, n’est tolérée.

            Il me revient en mémoire, en écrivant ces lignes, un fait divers que j’avais lu il y a plusieurs mois (je suis un fervent lecteur de toutes les saloperies que peuvent publier les journaux), dans La Presse je crois : un adolescent d’une quinzaine d’années, un whizkid surdoué comme Larry Page et Sergey Brin, avait maintenu dans la terreur sa propre famille pendant des semaines en prenant le contrôle de tous les appareils de télécommunications de la maison. Ce maniaque avait lié le téléphone, la télé, tous les ordinateurs de la maison en réseau, qu’il contrôlait de sa chambre de lycéen boutonneux, probablement entre deux piles de magazines Wired. Il s’amusait à faire sonner le téléphone d’un seul clic de souris, à faire peur à sa mère en lui faisant des menaces à travers une voix numérique, impersonnelle ; il diffusait à sa guise des films violents et pornos sur la télé du salon ou de la chambre de ses parents ; il enregistrait toutes les conversations ; bref, pendant des semaines, la famille au grand complet frôla l’effondrement nerveux. La police découvrit finalement, en remontant le fil de toutes les connexions et de toutes les ondes hertziennes, que le pervers omniscient qui était en train de rendre la maison sens dessus dessous n’était autre que ce petit con de 15 ans, qui tout le long de cette comédie morbide osa jouer l’innocent, tourmenté au quotidien par le malheur gratuit qui s’abattait sur les siens. Eh bien, la néo-société humaniste Google, avec ses deux fondateurs aux airs de puceau savant (des milliardaires de trente-quatre ans vêtus de t-shirts, de jeans et d’espadrilles), me semble être exactement la réplique gigantesque, grossie, planétarisée, de cet enfer domestique où le fils-machine supplante, par son contrôle géoinformatique de la réalité, le contrôle moral du père-humain.

 

LE TECHNO-HUMANISME RAVAGE LA TERRE

 

            Dans un pamphlet célèbre sur la civilisation moderne, écrit en 1947, Georges Bernanos constatait déjà le processus inéluctable qui allait mener à la disparition de la société réelle sous les assauts des usurpateurs déconstructionnistes, qui lui substitueront une néo-société déspiritualisée, diabolique et inhumaine. Il écrivait :

 

La civilisation européenne, à l’exemple de toutes les civilisations qui l’ont précédée dans l’histoire, était un compromis entre le bon et le mauvais de l’homme, un système de défense contre ses instincts. Il n’est pas d’instinct de l’homme qui ne soit capable de se retourner contre l’homme lui-même et de le détruire. L’instinct de justice est peut-être le plus destructeur de tous. En passant de la raison à l’instinct, l’idée de justice, par exemple, acquiert une prodigieuse capacité de destruction. Elle n’est d’ailleurs pas plus, alors, la justice que l’instinct sexuel n’est l’amour, elle n’est même pas le désir de justice, mais la concupiscence féroce et une des formes les plus efficaces de la haine de l’homme pour l’homme. L’instinct de justice, disposant de toutes les ressources de la technique, s’apprête à ravager la Terre[6].

 

            « L’instinct de justice », c’est l’instinct du Bien à la source de l’extraordinaire capacité de déploiement et de prolifération d’une entreprise techno-humaniste comme Google. Aucune pensée ne soutient l’édifice de verre de cette compagnie, que des instincts déguisés qui se présentent trompeusement comme le nouveau salut de l’humanité. Le siège social à Mountain View, en Californie, ne s’appelle-t-il pas « Google Campus »? Google s’inscrit dans la même mouvance que ces nouvelles entreprises du néo-monde (qui peuvent être hypertechnologiques comme Softimage, ou mi-technologiques comme le Cirque du Soleil), qui transforment leur lieu de travail en terrain de jeu pour rendre la vie plus agréable à leurs grands adolescents d’employés. « Google Campus », oui, parce que les 13 000 employés qui y travaillent sont tous d’éternels étudiants, c’est-à-dire, peut-on comprendre, d’éternels fils qui « veulent changer le monde » et « faire les choses différemment ».

            L’idée reçue, véhiculée par les écologistes et les gauchistes, veut que la planète soit consumée par la « vermine humaine » et son insatiable appétit pour la consommation, le superflu et le luxe. C’est une vue un peu courte, qui permet de s’en tenir aux bons vieux schémas marxistes et rousseauistes d’une Nature idéale souillée par la cheminée des usines. La pollution industrielle existe, et elle pose des défis, mais les vraies causes ne tiennent pas seulement dans les archaïques cheminées des usines ; elles sont plus profondes, plus mystérieuses. Jusqu’à preuve du contraire, les écologistes faisaient eux aussi partie, dans une autre vie (au XXe siècle) de cette espèce ancestrale oubliée de l’homo googlus qu’est l’homo sapiens, qui avait ses contradictions insolubles, sa souffrance, son espérance : un esprit, une nature complexes.

Dans Le Devoir du 26 juin dernier, un article (« Alerte à la surchauffe informatique ») faisait état des difficultés logistiques de Google à coordonner ses immenses parcs à serveurs, qui hébergent des millions de blogues, de courriels, de textes, de films :

 

Google tente de contourner la difficulté par la géographie. L’entreprise vient d’édifier dans l’Oregon, au bord du fleuve Columbia, le précurseur des grands centres de données à venir, avec leurs dispositifs d’évacuation de l’air chaud bien visibles. En amont du site, un barrage hydroélectrique fournit aux ordinateurs une source d’approvisionnement ininterrompue et bien moins chère que dans les centres urbains. Bientôt Microsoft et Yahoo! implanteront leurs propres installations près d’autres barrages, plus au nord.

 

Le mastodonte techno-humaniste serait donc un énergivore, une bête qui supplanterait par son appétit maléfique les usines du XIXe siècle? Le génie googlien, qui est mondialiste, et qui se revendique comme tel, n’était-il pas censé nous délivrer de l’ancien monde, avec ses frontières, ses « intérêts nationaux », ses distances, ses secrets, ses limites? La religion catholique, que se font un devoir de ridiculiser les techno-humanistes, sait que le Mal n’est ni dans les cheminées des usines, ni dans les parcs à serveurs, ni dans la Société, mais dans la nature même de l’homme. Livré à ses instincts, sans ressort spirituel, l’homme toujours se mutilera à l’aide du premier outil, matériel ou conceptuel, à portée de main.

Entre 2000 et 2005, la consommation électrique des centres informatiques a doublé, atteignant 45 milliards de kW/h, tandis que d’ici 2010 on prévoit que la consommation totale des serveurs aura progressé de 76 pour cent, ce qui libérera une somme d’énergie et de chaleur très considérable, jusqu’à devenir problématique, semble-t-il, pour l’environnement. Je ne peux m’empêcher de faire un lien avec un entrefilet lu dans Libération, le 5 mai dernier, où l’on affirmait qu’une autre idole de notre néo-monde, le téléphone mobile, contribuerait au réchauffement climatique. Une cinquantaine de scientifiques, réunis lors d’un congrès à l’université de Manzales en Colombie, ont lancé un appel pour la réduction des communications par téléphone cellulaire : « Les portables fonctionnent grâce aux radio-fréquences qui constituent une énergie à la base du réchauffement global », a expliqué l’un des chercheurs.

Or, c’est impossible. L’homme contemporain est techno-humaniste ; il est agité, en constant déplacement, vers l’Inde, la Chine ou le Mali pour satisfaire son instinct de justice ou son instinct ésotérique, qui toujours le pousse vers le réchauffement grégaire : communications cellulaires, bloguesques, interstellaires, aériennes, touristiques ; confessions, exhibitions, lamentations métissées. La température augmente à mesure qu’il brûle, coincé dans son moi carcéral. Il n’arrêtera pas son errance tant qu’il n’aura pas dévasté chaque coin de la planète, convertissant un à un les enfants de Dieu à sa néo-religion du néo-monde, où le meurtre continu, social, sauvage, ainsi que la guerre totale pourront se perpétrer dans la tranquillité vaguement odoriférante des Enfers qui s’ignorent.

 

Carl Bergeron*

 

 

NOTES

* Carl Bergeron est essayiste et membre du comité de rédaction de la revue Égards.

[1] http://investor.google.com/conduct.html.

[2] Je mets ce terme en italique car je considère que nos institutions actuelles ne sont plus que des simulacres, ce qui est reconnaissable au signe qu’elles nous détruisent davantage qu’elles nous protègent.

[3] Que je sois tenu de préciser la vraie vie ; que la vie ne se suffise plus à elle-même pour s’imposer, n’est-ce pas le signe que la vie réelle s’est inversée et qu’elle réside maintenant dans le virtuel?

[4] On peut lire, dans une dépêche datée du 10 juillet sur le site LesAffaires.com, que Google prévoit d’ailleurs concurrencer MySpace et FaceBook par la mise sur pied de Socialstream, un nouveau service de « réseau social unifié ». (http://www.lesaffaires.com/article/0/techno/2007-07-10/444520/google-sattaque-a-myspace-avec-socialstream.fr.html)

[5] Czeslaw Milosz, La pensée captive, Paris, Gallimard, 1953, p. 256.

[6] Georges Bernanos. La France contre les robots, Librairie générale française, 1999, p. 129.





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