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Le renouveau d’Argument

Un texte de Revue Argument
Thèmes : Revue d'idées
Numéro : Vol. 7 no. 2 Printemps-été 2005

Après plus de sept années de publication de la revue, ce numéro marque un tournant dans l’histoire d’Argument.

On l’aura compris, il s’agit moins pour nous de redéfinir l’inspiration qui anime la revue depuis les premiers jours de sa fondation, que de lui donner un nouveau souffle. Mises à part des modifications de forme dont le lecteur aura tout de suite remarqué l’à-propos, nous avons voulu préserver l’esprit et le caractère uniques de la revue, esprit et caractère qui assurent à Argument une place privilégiée dans l’organisation de débats sur les grands enjeux de la société québécoise.

Tel que l’annonçait le premier paragraphe de l’éditorial du premier numéro, Argument s’est d’abord conçue comme une revue de débats. Dans notre esprit, il s’agissait alors, et il s’agit toujours, de créer une revue généraliste, ouverte à l’expression de points de vue dépassant les lignes de parti, les chapelles intellectuelles ou les enthousiasmes militants. À strictement parler, Argument n’est pas une revue engagée ou militante, c’est-à-dire une revue qui chercherait à imposer une orientation politique et sociale. Son rôle fut et demeure plutôt de rendre compte des idées nouvelles qui animent la société, la politique et la culture en général.

C’est ainsi qu’Argument a voulu systématiquement éviter des écueils : la Charybde des recherches spécialisées et pointues, et la Scylla des opinions lâches ou des lieux communs. Cela ne va pas sans grandes difficultés, car le monde des idées est de plus en plus partagé entre ces deux extrêmes, et l’entre-deux, qui est le lieu propre des intellectuels, semble de plus en plus fragile, menacé et incertain.

D’abord, voulant être à l’écoute de la recherche dans les sciences humaines et rendre ainsi accessible à un plus vaste public les résultats de ces recherches, Argument a dû se rendre à l’évidence que l’écriture académique avait bien changé depuis les jours de Fernand Dumont et de Léon Dion. On dirait qu’aujourd’hui, toute la culture académique et universitaire contemporaine conspire contre l’exigence de clarté que requiert la libre discussion des opinions dans l’espace public. D’une part, les universitaires ont trop souvent déserté la scène publique pour se consacrer uniquement à des travaux savants. Ils n’estiment pas nécessaire ni « rentable » de publier dans une revue qui exige un effort de clarification de leur pensée parfois tout aussi difficile que celui requis pour des articles destinés à des revues académiques. D’autre part, la vulgarisation de la recherche s’inscrit trop souvent dans une perspective de promotion publicitaire et utilitaire. Nous avons donc déployé des efforts considérables pour ne pas succomber à ces deux perversions.

            Ensuite, nous avons voulu aussi résister à la tentation de faire de la revue un produit aisément digestible pour les estomacs du fameux (et largement imaginaire!) « Québécois moyen ». Argument n’est pas toujours de lecture facile. Mais voilà, certaines réalités ne peuvent être simplifiées à outrance. Le style de la revue devait donc épouser la complexité de la réalité, tout en ne la rendant pas plus illisible qu’elle ne l’est. C’est pourquoi nous avions fixé, et ce dès le début de notre aventure, des règles assez précises en ce qui concerne la qualité littéraire des textes que nous voulions publier. Nous recherchons une écriture qui évite aussi bien le jargon à la mode que les formules usées.

            Plus spécifiquement encore, nous avons toujours pensé Argument dans la tradition des revues d’essais québécoises. Or, l’essai est un genre qui se laisse difficilement cerner et qui comporte ses exigences propres : il est avant tout une parole de liberté, dans la mesure où il fait entendre ce qui ne peut s’exprimer dans l’opinion commune, surtout quand elle se réfugie derrière l’autorité non interrogée de  la religion, de la politique ou de la science. Le point de vue de l’essayiste ne doit pas pour autant sombrer dans le « subjectivisme » ou dans le lyrisme clos de l’auteur qui ne s’adresse qu’à lui-même. L’essayiste véritable vise tout au contraire l’universel qui se trouve mêlé à sa sensibilité. L’essai réussi sera donc le résultat d’un dosage méticuleux entre le Je qui observe le monde et le monde objet de cette observation. L’essayiste doit ainsi toujours maintenir l’équilibre entre ces dimensions originaires de son expérience. On pourrait reprendre cette définition de l’essai et du travail de l’essayiste pour préciser la nature de l’esprit que nous avons voulu insuffler à Argument : une revue dans laquelle la pensée peut prendre corps et voix personnels sans rompre le dialogue avec le monde qui l’entoure.

            L’une de nos missions était et demeure de fournir à nos lecteurs un tableau complet et vivant des discussions qui ont cours dans le monde académique comme dans le reste de la société québécoise. Nous avons fermement l’intention de poursuivre sur cette lancée, même si cela exige pour notre revue de rester en marge de l’institution universitaire et de l’organisation technocratique de la recherche, aussi bien que de la culture de consommation qui impose de plus en plus ses règles au monde intellectuel.

À l’origine, cette volonté de faire une revue ouverte au débat s’inscrivait dans la conscience d’une rupture avec la génération militante des années 1960 et 1970 qui a joué et qui joue encore un rôle majeur dans la définition des enjeux politiques et sociaux du Québec d’aujourd’hui. Il était essentiel pour nous de prendre une distance face à l’esprit de cette génération et d’interroger les idéaux qu’elle incarnait. Mais, et nous le savions dès le départ, le thème générationnel était trop étroit pour explorer les questions qui nous tenaient à cœur. Plutôt que d’incarner un cri de ralliement pour une « génération sacrifiée », Argument a préféré s’engager dans la voie de l’interrogation et de la pensée. Les questions abordées seraient à la fois d’anciennes et de nouvelles questions, mais traitées sous l’angle d’une sensibilité nouvelle. Il ne s’agissait pas de fournir un nouveau corps de doctrines ou bien de formuler une nouvelle utopie, mais bien de faire advenir à la réflexion une sensibilité au monde qui, croyait-on, n’avait pas jusqu’alors trouvé de mots pour s’exprimer. Or, le travail d’accouchement de cette sensibilité s’est avéré à l’usage la plus difficile d’entre toutes nos tâches. De là le caractère parfois incertain de la démarche éditoriale de notre revue. Pourtant, si Argument a quelque chose à apporter dans le débat public, n’est-ce pas aussi une certaine souplesse de la pensée et un désir de complexifier la vision de la réalité politique et sociale?

On dira, et l’on aura raison, que les numéros d’une revue comme la nôtre se composent parfois au gré des propositions d’articles qui nous sont faites, plutôt que comme le fruit d’une volonté concertée. Cette spontanéité est pour beaucoup dans le charme d’une revue. Une revue a une vie qui échappe pour une large part à ses créateurs. Nous avons cependant toujours voulu nous assurer, notamment par les choix des thèmes abordés dans les dossiers principaux, que les pages d’Argument s’ouvrent à des débats pressants et enrichissants qui ne sont pas suffisamment abordés au Québec, ou alors beaucoup trop superficiellement. C’est ainsi que bon an, mal an, surmontant les épreuves d’une revue naissante, Argument a réussi à produire avec régularité deux numéros par année, à publier des textes de très grande tenue, à susciter des débats importants et à s’imposer comme une revue d’idées de qualité. Cela est peu et beaucoup à la fois. C’est bien peu en relation avec les rêves que nous avions au départ; c’est beaucoup, si l’on tient compte que cette revue est produite avec des moyens somme toute réduits par une équipe dispersée géographiquement et dont chacun des membres collabore bénévolement à la revue en sus de ses propres activités. Cette équipe est soutenue dans ses efforts par des collaborateurs plus ou moins réguliers qui nous ont fait parvenir leurs textes. Nous les remercions ici pour leur générosité. Enfin, Argument doit sa survie aux lecteurs anonymes qui partagent fidèlement son aventure. Nous voulons leur témoigner notre reconnaissance et les assurer que nous mettons tout en œuvre pour que la revue continue dans les prochaines années à susciter chez eux la réflexion et le bonheur de lire. 



Revue Argument

 


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