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Prière pour une lecture d’Ernst Bloch

Un texte de Lucien Pelletier
Thèmes : Philosophie, Revue d'idées
Numéro : vol. 5 no. 2 Printemps-été 2003

            En février 1948, le philosophe Ernst Bloch, alors réfugié aux États-Unis, se voyait offrir une chaire par l’Université de Leipzig. Il y pensa à deux fois avant d’accepter : le souvenir encore vif des atrocités nazies lui rendait pénible tout retour en Allemagne. De plus, Bloch s’en allait sur ses 63 ans et n’avait encore jamais enseigné, ayant vécu jusque-là de son travail de publiciste et d’essayiste. Il était certes confiant dans ses forces et ses capacités toujours considérables, mais au cours de ses 11 années d’exil américain il en était venu, un peu par la force des choses, à prendre Spinoza pour saint patron : comme lui, il avait renoncé à tout prestige personnel et avait mis sa vie au service exclusif de son œuvre, de ces milliers de pages produites dans les années d’exil dans un isolement presque total, et de la gloire posthume desquelles il était convaincu. S’il accepta l’offre qui lui était faite en dépit du bouleversement de sa propre existence que cela supposait, c’est qu’à ses yeux la lutte politique découlait naturellement de sa vocation de philosophe marxiste, de philosophe tout court : l’appel qui lui parvenait depuis la République démocratique allemande lui procurait l’occasion de contribuer à l’édification d’une société meilleure que ce capitalisme qui avait donné le jour au fascisme. Les événements ultérieurs sont assez bien connus : l’heureuse surprise, d’abord, puis la célébrité grandissante d’une œuvre qui accordait une légitimité nouvelle à l’expérience socialiste, d’une pensée qui s’efforçait de montrer à quel point cette expérience se situait à l’avant-garde des tendances profondes de l’histoire, dans toutes les dimensions de laquelle se profile une espérance opiniâtre, une aspiration utopique à faire du monde un lieu où l’on serait enfin chez soi. Vinrent ensuite des frictions toujours plus nombreuses avec une bureaucratie communiste qui prenait de moins en moins les traits de la demeure espérée, jusqu’à la censure officielle et la mise à la retraite. En 1961, lorsque fut annoncée l’érection du mur de Berlin, Bloch, voyant définitivement compromise sa liberté de publier, décida de rester en Allemagne de l’Ouest où fortuitement il se trouvait, et obtint un poste d’enseignement à la vénérable université de Tübingen. La parution à un rythme soutenu d’ouvrages puissamment originaux, le parcours émouvant d’un homme ayant vécu dans sa chair les vicissitudes de son siècle et qui, malgré son grand âge, demeurait rebelle à toutes les dominations politiques, lui attirèrent les sympathies de la gauche intellectuelle et politique de tout l’Occident qui, coïncidence heureuse, avait alors le vent dans les voiles et fit de lui une espèce de mage, d’hérétique inspiré. Il est mort en 1977, à l’âge de 92 ans, au faîte de la gloire que peut rêver un intellectuel.

            À temps, du reste, puisque les années suivantes allaient être moins fastes. Les énergies utopiques des années 1960 et 1970 eurent tôt fait de s’épuiser et, déjà en 1985, à un colloque international tenu à Paris à l’occasion du centenaire de la naissance de Bloch, l’embarras était palpable que causaient aux intervenants même les mieux intentionnés les invocations blochiennes de l’utopie. C’est une œuvre aujourd’hui tombée en complète désaffection, taxée d’irresponsabilité, à un double titre. D’une part, cette écriture passionnée, volontairement tenue à distance du style universitaire, semble affranchie de toute modestie empirique et, en définitive, bien peu fidèle au réel. Les œuvres du jeune Bloch sont truffées de métaphores religieuses jetées apparemment pêle-mêle et si, plus tard, l’auteur s’est exprimé avec davantage de mesure, on garde l’impression que les concepts proposés sont improvisés, comme tombés du ciel. “ Cet homme est possédé par son Dieu et moi je suis un scientifique ”, aurait dit Max Weber, et aujourd’hui encore, ceux qui se hasardent à lire une page de Bloch sont gagnés par l’impression que voilà un brillant essayiste, mais non pas un penseur rigoureux. Plus fatal encore, l’on se plaît de nos jours à opposer au “ principe espérance ” un “ principe responsabilité ” terre à terre, davantage conscient des limites humaines : tout inspiré qu’il soit, dit-on, l’utopisme politique ou technologique n’a cure des conséquences de ses entreprises, il joue à l’apprenti sorcier; mieux vaut s’en tenir à ce qui est éprouvé, conserver ce que l’on détient déjà. La volonté qu’avait Bloch de raviver la flamme utopique ou, comme il dit, le “ courant chaud ” d’un marxisme qui s’est sclérosé peut attirer les sympathies, elle n’opérerait toutefois qu’un retour inconsistant à des idéaux romantiques que nous ne pouvons plus nous permettre.

            Désuète, l’œuvre de Bloch? Oui, autant que peut l’être La République de Platon. C’est-à-dire que comme toute véritable entreprise de pensée, elle exprime son époque et à la fois l’excède, discernant et explicitant certaines tendances encore diffuses dans une culture donnée, en découvrant les tenants et aboutissants, les soumettant à l’épreuve de cohérence discursive. Une œuvre philosophique doit être lue comme symptôme d’une époque et, en même temps, comme ensemble de possibles imparfaitement réalisés par cette époque, laissés en plan, encore disponibles à l’exploration.

            À lire (bien plutôt : à ne pas lire) Bloch comme on s’est surtout contenté de le faire jusqu’ici : en une reprise servile ou bien en une aveugle polémique, on se prive d’une occasion unique d’appréhender certains traits majeurs de notre temps, dans leurs apories ou leur grandeur. Bloch est certes en partie responsable du destin actuel de son œuvre, non seulement à cause de son indéniable ésotérisme — ce n’est pas forcément un défaut et il le savait bien — mais aussi parce qu’à partir de l’année 1948, il a voulu faire école et s’est mis à infléchir sa pensée, à lui donner des accents plus familiers à un communisme officiel qu’il espérait par là subsumer et hausser. Il s’est bien assez mordu les doigts de cette naïveté, ne lui en tenons pas trop rigueur. Mais cela eut pour effet d’accréditer de lui l’image d’un philosophe peu orthodoxe certes, néanmoins inféodé à une doctrine politique plus ou moins révolue et dont il ne peut que partager l’éclipse. On ne saurait être plus injuste : Bloch a accouché de sa pensée au tout début du xxe siècle, hors du marxisme, et s’il s’est finalement rallié à cette doctrine, c’est en montrant comment elle prend sa source dans une dynamique de civilisation plus vaste dont il a voulu penser les conditions de vérité. Autant que je puisse en juger, les analyses qu’il a menées de cette dynamique, dans leur radicalité et même leur excès, n’ont rien perdu de leur à propos et de leur pouvoir heuristique. C’est ce que révèle une lecture attentive aux leitmotive de cette œuvre, présents dès le départ, et dont je présenterai en termes familiers quelques aperçus, dans l’espoir d’étonner, d’ébranler l’image que l’on en a paresseusement fabriquée, et d’inviter à une lecture nouvelle de ces pages encore si vives.

            Rien moins qu’utopiste, cette oeuvre! Car en un sens, l’u-topie, c’est non pas la demeure rêvée, mais le non-lieu que nous sommes dès à présent : les conventions auxquelles nous sommes tenus mais dans lesquelles nous ne nous reconnaissons pas, le fatras des traditions imposées, la vie fade, toute déterminée par des rapports économiques ou sociaux abstraits, l’éternel retour des modes, la médiocrité tapageuse de l’industrie culturelle, le conformisme banlieusard ou le carcan stéréotypé des hlm, du métro, du boulot... Chaque génération, chaque personne connaît ce sentiment de ne pas être chez soi, de ne pas appartenir véritablement au lieu qui lui est assigné. L’enfant sursaute à chaque fois que l’on frappe à la porte, espérant secrètement du nouveau, quelqu’un qui viendrait l’emporter, le rendre au foyer qui est vraiment le sien.

            Avec des accents justes et raffinés, Bloch sait décrire la vie désirante, son insatisfaction native, et il nous enjoint à en écouter la sagesse. Car est sage non pas qui veut discipliner l’enfance, enserrer la vie dans des normes préétablies, mais bien qui la laisse s’exprimer, nier ce non-lieu que l’on est toujours à l’origine et que l’on n’en peut plus d’être, et entreprendre la recherche de ce que l’on serait en vérité. C’est cette expression tâtonnante de soi-même, et rien moins qu’assurée d’aboutir mais néanmoins possible, qui prend forme dans la culture, les rêves éveillés, les contes, l’art, les religions, les idéaux moraux et politiques, les philosophies. Une expression de soi qui est aussi bien une réalisation recherchée, provisoire de ce que l’on est, du lieu auquel on pressent que l’on appartient.

            L’irrationnel, le non-vrai, nous dit ce lecteur de Schelling et de Nietzsche, est le fait non pas d’un désir non entravé mais, précisément, de la volonté de l’embrigader dans des normes réifiées, de le tyranniser en le réduisant à des lois générales, comme cela s’est partout produit dans l’histoire. Dès lors que notre rationalité prétend saisir une fois pour toutes le réel, nature ou société, elle violente. Car le vrai, l’adéquation à la chose même, est ouverture et fidélité à ce que cette chose est en son absolue singularité. Or, comment le singulier pourrait-il se laisser enserrer définitivement dans des concepts qui toujours sont généraux, qui toujours s’établissent par recoupement du même? Si l’on veut appréhender le singulier en vérité, il faut porter attention à ce qu’il y a d’absolument inédit, de nouveau en lui. Nos concepts nous permettent certes de nous y retrouver dans le monde, de lui donner des traits familiers — et même de l’assigner à des lois, mais c’est là un abus. On s’en surprendra peut-être : au fondement de la pensée de Bloch, il y a cette affirmation de la constante possibilité du miracle. À chaque instant, le réel peut nous étonner, jeter à bas les interprétations que nous avions opérées de ses régularités. À chaque instant, des choses tout à fait nouvelles peuvent survenir. Le monde n’est pas clos, il est neuf, toujours jeune, et peut nous réserver des surprises. On s’en étonnera peut-être : de telles surprises seraient par exemple des événements naturels mystérieux, des personnalités géniales, vraiment créatrices, et même, dit l’athée Bloch, l’instant mystique... La catégorie du numineux, le théologique, dit ce marxiste impénitent, gardent aujourd’hui encore, si on les pense non pas comme quelque chose de déjà advenu mais comme de l’émergeant, toute leur pertinence...

            Le sens de l’histoire et de la culture humaines serait dès lors celui d’une progression non pas linéaire, non pas faite du simple cumul des réalisations passées, mais pour ainsi dire mystique, une progression où l’humanité, par son travail conscient et ses luttes, concentre les manifestations de ce qui sinon ne fait que transparaître çà et là de manière éparse, ce Foyer auquel tout aspire sans cesse et que l’art authentique, les religions, certains signes de la nature, parviennent à annoncer de manière énigmatique... L’atteinte rien moins qu’assurée mais tout de même possible de ce Foyer équivaudrait à la rédemption de tout ce qui, dans le passé, n’est pas parvenu à l’existence et donc demeure ouvert, non révolu, non encore vaincu par la mort[1]...

            À dessein, je rappelle ces conceptions-limites que, d’ordinaire, les lecteurs même les mieux prévenus envers Bloch préfèrent ne pas voir, passent sous un silence gêné, si cruciales soient-elles. Ce ne sont pas de pures fantasmagories : un examen attentif révélerait tout le soin que Bloch, quoi qu’il en paraisse, a mis à élaborer ces concepts, en un dialogue constant et responsable avec ses contemporains et toute sa tradition philosophique. La hardiesse, la témérité de ces vues est à prendre très au sérieux : on a là en effet la formulation la plus poussée, la plus conséquente qui soit d’un paradigme culturel qui est encore le nôtre, celui que Charles Taylor appelle “ expressivisme ”. Selon cette manière de voir, ce que nous sommes véritablement n’est pas prédéterminé, fixé par un ordre transcendant tout transparent : nous ne savons jamais d’emblée qui nous sommes et ce que nous voulons, nous ne le connaissons qu’au fur et à mesure que nous l’exprimons et le réalisons, et cela s’accompagne d’une nécessaire errance. Tous les romantismes sociaux ou esthétiques modernes répercutent cet expressivisme, mais sans oser en prendre jusqu’au bout le risque, en l’assortissant d’une garantie transcendante, d’une nature encore inconsciente mais qui, du moins, procure l’assurance que quelque chose d’essentiel nous préexiste et finira nécessairement par se révéler dans ce que nous créons et exprimons de nous-mêmes, individuellement et collectivement. Nul plus que Bloch n’a perçu l’inéluctabilité du paradigme expressiviste, en même temps toutefois que le caractère factice, construit, de son regard archaïsant, qui a donné lieu aux dérives que l’on sait. Le seul inconscient qui vaille est non pas une nature — esprit, sang ou nation — qui nous précéderait, déjà advenue, mais quelque chose qui n’a jamais encore existé et vers lequel nous tendons, un non-encore-conscient que nous sommes et devons réaliser, sans autre assurance d’y parvenir que l’insatisfaction qui nous tenaille. C’est pour avoir adopté avec une exemplaire conséquence cette posture, cet expressivisme absolu, que Bloch s’est autorisé à formuler la métaphysique du non-encore dont j’ai rappelé quelques traits.

            J’ai déjà dit ailleurs ce qui, à mon avis, demeure proprement incroyable dans tout cela[2]. La philosophie de Bloch porte la marque de son temps aussi en ce qu’il a de révolu. Si fort que soit son désir de démystifier le paradigme de la conscience de ses prédécesseurs idéalistes, elle ne peut y renoncer. Marxiste, Bloch était tout à fait lucide quant aux dépendances sociales et à l’opacité du sujet mais, lecteur aussi de Cohen, de Husserl et de Scheler, il ne pouvait s’empêcher de préserver quelque chose de la subjectivité comme instance transcendantale monologique, inchoative certes, mais tout de même assurée d’elle-même face à l’objectivité qu’il s’agit de conquérir. Certes, disait-il, nous ne sommes pas certains que va aboutir la praxis par laquelle nous cherchons à rendre le monde connaissable et familier, mais du moins, nous percevons avec évidence que telle est bien la voie à suivre. Il court-circuitait par là l’échange intersubjectif des jugements, qui lui aurait permis de voir que le monde résiste à notre appréhension non pas seulement à cause d’erreurs passagères, mais aussi parce que la voie elle-même peut être défectueuse, lorsqu’elle se ferme à cette autre nouveauté que constitue la parole d’autrui, qui si souvent ébranle nos vues même les plus généreuses et force à une discussion, provisoire toujours, sur la nature du bien à poursuivre.

            Quoi qu’il en soit de ces limites, la réception, enfin, de l’œuvre d’Ernst Bloch pourrait avoir un effet roboratif plus que bienvenu. À ceux qui clament que nous n’avons rien de mieux à faire que de conserver nos acquis, Bloch nous apprend à rétorquer qu’il nous appartient de décider quoi conserver, et à quelles fins. Or, ces fins ne peuvent non plus consister simplement en une rationalisation abstraite, en une morose ingénierie sociale et économique. Si incroyable qu’elle puisse paraître, l’œuvre de Bloch est propre à nous rendre la vertu d’espérance et le courage d’une chose que, sous prétexte de sécularisation, nous avons oubliée, sans laquelle pourtant il ne peut y avoir de bonheur : l’imagination métaphysique.



Lucien Pelletier*



NOTES

* Lucien Pelletier est professeur de philosophie à l’Université de Sudbury.
1. À qui souhaite se familiariser avec ces vues, je recommande d’abord le très beau texte “ De nombreuses chambres dans la maison du monde ” [1928] (dans E. Bloch, Héritage de ce temps, trad. J. Lacoste, Paris, Payot, 1978, p. 359-367). Le petit recueil Traces [1930] (trad. P. Quillet et H. Hildenbrand, Paris, Gallimard, 1968, repris dans la collection “ Tel ”) rapporte des contes et des anecdotes plus ou moins autobiographiques qui, dans un langage à la fois scintillant et simple, réserve de multiples étonnements. Les lecteurs plus résolus ne pourront ne pas admirer le magnum opus, Le principe Espérance [1954-1959] (trad. F. Wuilmart, Paris, Gallimard, 1976-1991; voir notamment les chapitres 20, 52 et 53). Enfin, le premier ouvrage de Bloch, L’esprit de l’utopie [1918] (trad. de la version de 1963 par A.-M. Lang et C. Piron-Audard, Paris, Gallimard, 1977) et en particulier les sections intitulées “ La forme de la question inconstructible ” et “ Karl Marx, la mort et l’apocalypse ” en fascineront plus d’un.
2. L’anticipation utopique chez Ernst Bloch, Université de Montréal, 1989 (thèse).



 


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