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Les gloires de la parade

Un texte de Marc Chevrier
Thèmes : Éthique, Identité, Modernité, Mouvements sociaux, Québec, Société
Numéro : vol. 4 no. 2 Printemps-été 2002

En religion et en morale,

les décadents mystiques se murmurent :

« Parfumons-nous de sainte pureté

sans nous imposer les ennuis de la contrainte;

chantons alternativement des hymnes

à la Vierge et à Priape. »

G.-K. Chesterton, Le défenseur


Ce dimanche du premier août de l’année sans grâce mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf après Jésus Christ, les cloches fraîchement installées de l’église St-Stanislas retentirent, comme à l’accoutumée, vers midi, remplissant les rues paisibles du plateau Mont-Royal d’un appel à la communion avec le vide d’une nef désertée par ses fidèles. Je ne savais pas qu’en me précipitant sur mon balcon doré par le soleil pour entendre le carillon, j’assisterais le jour même à la plus étrange des messes qu’il m’ait été donné de voir. À l’église de mon enfance banlieusarde, un prêtre formé à l’esprit de Vatican ii m’avait déjà habitué au nouveau spectacle liturgique : pendant la messe, des adolescents attifés d’une salopette vaporeuse ébauchaient une gestuelle proche du ballet-jazz. Le spectacle qui m’attendait au coin du boulevard St-Joseph et de la rue St-Denis était pourtant sans commune mesure avec les guimauves musicales avec lesquelles l’Église croyait pouvoir ramener dans son enclos les brebis égarées.

Par cette après-midi qui s’annonçait indolente sous la douce chaleur, je me suis mis en train sur le boulevard St-Joseph d’où on aperçoit, en progressant vers l’ouest, le mont Royal. Une jolie antillaise qui tenait sa petite fille par la main vint à passer devant moi, pressée par je ne savais quel rendez-vous secret. Sur la mère tombait une robe violette, et sur la fillette aux tresses rougeoyantes, un lys blanc. Tournant le dos à l’ancienne foi, je suivis leurs pas le long du boulevard où, malgré le visage tranquille des façades, tout peut arriver. À l’approche de l’intersection du boulevard avec la rue St-Denis, je vis des barricades qui bloquaient la circulation automobile. Montés sur des grues, des caméramans surplombaient le long cordon formé par une foule colorée qui s’était massée sur la St-Denis et qui trépignaient d’impatience. Des journalistes, le micro à la main, commentaient l’événement. On eût dit que le peuple de Montréal s’était rassemblé pour acclamer l’entrée triomphale de son héros, de son sauveur endimanché en général. Mais ni tricolores, ni fleurdelisés ne pavoisaient la ville; aucun tapis de roses n’avait été déroulé. Pourtant le peuple des préposés au bénéficiaire, des concepteurs de site Internet, des conseillers en toutes valeurs, des massothérapeutes, des inhalothérapeutes et des thérapeutes de l’âme, des ronds-de-vinyle de la fonction publique et parapublique, des cols bleus en Marcel, des électrotechniciens, des coiffeurs de caniche, des agents d’appel, des voyagistes, des sexologues, des techniciens en loisir, des manutentionnaires, des préposés au service à la clientèle, des diplômés en inspiration, des vivoteurs à la pige, des prolétaires autonomes et des semi-retraités, était sorti pour composer une horde sauvageonne et délurée où se côtoyaient la grand-mère bronzée et la fauvesse donnant le sein à son bébé punk.

Je tentai de me frayer un chemin dans le mur compact de la foule. À mes côtés se tenait, sur ses patins à roues alignées, un godelureau dont les tatouages lui couraient sur le corps. « Mais que se passe-t-il ? », lui demandai-je. De sa langue percée d’une boucle, il humecta ses lèvres charnues, de manière à me dire qu’un festin se préparait. Soudain, une grande clameur mêlée de battements de main monta vers le soleil au zénith. Lentement venait vers nous, telle une chenille de banderoles rampant sur sa tige, une procession composée de singuliers oiseaux qui sautillaient sur des plates-formes motorisées. Ce fut alors que me remémorant les Châtiments de Victor Hugo, j’eus ces éblouissements :

Ô temps miraculeux ! Ô gaîtés homériques !

Voici le défilé du totem onirique !

Ganymède et Sappho, ces soldats de l’amour,

Sont sortis parader et frapper le tambour.

S’avancent les reines, les puceaux et les pages

Rendant à leur nature un insistant hommage.

Telle une chrysalide endormie au placard

Longtemps ils ont rêvé le jour du grand écart.

Ils sont gais et, contant leurs antiques reproches,

Se branlent sur les chars, très fiers de leurs bamboches ;

Le torse à l’air, dansant sur le même refrain,

Nos lurons proclament : au désir point de frein.

Ils sont jeunes, ils sont les vrais dieux de ce monde

En extase la nuit dans les discos profondes.

Au grand jour acclamés par la foule enivrée

Ils promènent leur cul et leur pagne givré

Sur la rue St-Denis, ce carrefour du sexe

Des amours volages et du plaisir complexe.

Que notre moi d’enfant sur la place publique

Palpite tel qu’il est sans remord impudique

Disent-ils en suivant leur inclination

Sans cesser de chanter l’hymne à la nation.

Car quand l’Homme n’a plus à prier en cantate

Le Très-Haut, il reste, diantre, la prostate

Les tétons, les pendules, l’asperge et le dindon

Organes éternels qu’on presse en oraison !

Naguère triomphaient le vaillant et le brave ;

On salue aujourd’hui le volontaire esclave

Qui, gonades au vent, sous Coca ou Pepsi

Se déchaîne et rugit jusqu’à l’épilepsie.

Que fête-t-on ? Des corps clonés au silicone

Des corps moulés, des chairs travaillées, des icônes ;

La dure loi du Même accroît sa tyrannie :

Trop mince ou trop charnu, et vous voilà banni !

C’est une haie d’honneur que la foule leur taille

C’est un opéra rock mêlant vaille que vaille

Sur la même scène Mithra et Derrida.

Naguère le peuple pour moins se dérida.

Ce peuple qui a crû sous le lys et la rose

Croit trouver en Éros la très divine osmose.

Las d’engendrer, il voit en l’amour infécond

Le plaisir de vivre dans son petit cocon.

À quoi bon protester alors que la kermesse

Va bon train ; Montréal vaut bien toutes ces fesses

Après tout, qu’on montre, selon sa fantaisie,

Déguisé en Apache ou saoulé d’ecstasy.

Je revins peu à peu à moi, éberlué par le passage du cortège de satyres, d’éphèbes lubriques et de squaws déguisées en dompteuses de carcajou. Venaient de défiler, en grandes pompes, les légionnaires roses de Dionysos plastronnant pour la galerie médiatique. Autour de moi, la foule gazouillait de cette joie qui évoque l’émerveillement des enfants devant les pitreries d’un saltimbanque ou la ferveur patriotique d’un défilé de la St-Jean. Des familles au complet, des aïeux jusqu’au nourrisson, béaient leur admiration devant les danses frénétiques des biquets rasés à barbichette, des cow-boys en slip, des skins à tétons percés, des nymphettes aux seins d’acier, des feluettes à lunettes ovales et des paons sortant tout droit d’un poulailler de la cage aux folles. Il s’en fallait de peu que dans l’enthousiasme général, la foule n’agitât des godemichés peints aux couleurs du fleurdelisé.

« Quand on ne sait plus quoi dire, écrivait le psychanalyste Tony Anatrella, que l’on est à bout d’idées et d’arguments, on se déshabille et on impose son corps[1] ». Et c’était tout un corps que cette nouvelle communauté de désir célébrait, corps que l’on redécouvrait, après soi-disant deux mille ans d’occultation judéo-chrétienne, pour le transporter au pinacle de la vibration d’un vidéoclip collectif. Ce corps libéré du Moyen Âge du désir qui faisait périr de consomption les vieilles filles et les moines, ce n’était pas celui des hétérosexuels mâles, dont Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut ont dit qu’ils ont « des corps de capucins, bourrés d’interdits, plus matelassés de valeurs religieuses qu’un manuel de catéchisme, des corps de momies, de véritables sanctuaires de frigidité et de frustration[2]. » Non, désormais les portes du sanctuaire sont grand ouvertes et les momies ont rompu leurs bandelettes. Les vieilles figues racornies qu’elles étaient suintent dans les cendres de leur naissance ; leurs membres se déplient, leurs muscles se tendent. Franchissent alors le parvis des Antinoüs à la chevelure cuivrée et des Arnold Schwarzenegger jouant Conan le Barbare. Où iront ces magnifiques renaissances ? Dans ces gymnases qui sont les nouvelles forges d’Héphaïstos, elles se livrent au supplice de l’haltérophilie et de la musculation. Combien d’enclumes il leur faudra frapper, de poids hisser, de chair raffermir ! Tel Héphaïstos qui fabriqua pour Achille une cuirasse « plus brillante que le feu[3] », elles se forgent une belle armure, lisse et sans poil, promise au combat suprême. L’heure vient enfin où il faut rendre gloire à Priape ; par milliers les militaires, les motards, les lutteurs, les culturistes, les pompiers, les pères fouettards et les malfrats en cuir investissent les rues et remplissent les stades. Et là, atteignant le climax où toutes leurs espérances ont été tendues, ils font d’eux-mêmes une grande offrande jetée dans un potlatch libidinal qui relâche tous les sphincters. Ne pensez pas, comme le rappela notre inestimable Rabelais, que la béatitude des héros et des « semi-dieux » qui habitent les Champs-Élysées réside dans les champs d’asphodèles ou dans l’ambroisie. Aucune des obsédantes procédures qui atteignent à la « volupté mirifique » tant goûtée par Gargantua n’échappe aux enfants de Dionysos. Il n’est de partie de leur corps qu’ils ne sachent suçoter, mordiller, flageller, asperger, défoncer ou traire.

            J’étais occupé par ces pensées quand, au travers d’une file de bacchants qui se déhanchaient, apparut la fillette au lys blanc que j’avais entraperçue au début de ma course. Pauvre enfant, me dis-je, si tôt arrachée à la féerie de l’enfance, que ces parents ne puissent-ils trop hâter son entrée dans l’âpre monde des adultes ! Entre les jambes des badauds et des vendeurs de glace, elle se faufilait à la manière d’un chat. Hélas, je butai contre un monsieur et je la perdis de vue. Un vieil homme se retourna. Ses yeux jetaient un regard très doux et enveloppant d’où transpirait une certaine tendresse. Comme les arbres chenus qui ont résisté à toutes les intempéries, il se tenait dignement dans l’anonymat de la foule. Autour de son cou, attachée à une mince chaîne, brillait une croix. Je me répandis aussitôt en excuses, mais il sembla ne pas les entendre. Puis, d’une voix légèrement perlée, il me chuchota :

— Ces enfants ont complètement perdu le sens du péché !

— Que voulez-vous dire ?, lui demandai-je.

— Ne voyez-vous pas qu’ils ont franchi toutes les limites ?

— Lesquelles Monseigneur ? Ne pensez-vous pas qu’ils ne font qu’exprimer leur nature ?

— Dites plutôt qu’ils ne font que la relâcher. Le plus triste, c’est qu’ils se donnent en spectacle, comme si le monde autour d’eux avait perdu toute pesanteur.

— Il est lourd à porter ce monde ; la vie veut des ailes pour voler.

— Sans doute, mais les Icare que vous voyez là vont joyeux vers leur soleil, comme les papillons de nuit vers les torches vives.

— Voilà justement ce qu’ils ne veulent plus entendre. Ils veulent jouir et aimer, s’éprouver dans leur beauté et fêter leur délivrance.

— De quoi la fête les délivre-t-il ? Dites-le moi. Cette fête est un carnaval qui ne pourra connaître de fin ; l’homme y devient son propre agneau qu’il adore, un Narcisse enfermé dans sa prison de verre.

Ces mots dits, le vieil homme se rembrunit. Deux jouvencelles aux jeans effilochés s’approchèrent de nous et sans vergogne aucune, s’embrassèrent comme si elles se léchaient les amygdales, en nous guignant du coin de leurs yeux de succubes. Mon interlocuteur prit peur et s’enfuit.

Cette brève conversation me rappela cette très pascalienne pensée de Simone Weil : « La misère de l’homme consiste en ce qu’il n’est pas Dieu. Il l’oublie continuellement[4]. » Inutile de chercher la divinité très loin; n’importe quel adolescent qui sent monter en lui la sève de ses glandes éveillées la recèle en lui-même. Il suffit de se déshabiller et de pavaner la splendeur de sa nature. Ce culte du dieu en soi, la génération lyrique l’avait déjà consacré dans la « profusion indéfinie » des fêtes de la jeunesse qui ébranlèrent de leurs rythmes syncopés la fin des années 1960[5]. Désormais, l’intronisation de son être comme perfection charnelle qui s’épanouit en dehors du bien et du mal s’appelle la fierté. Comme l’affirmait un magazine rose distribué lors du défilé : « Voici le temps de la fierté […] Voici venu le temps des hommes et des femmes déambulant par milliers dans la rue, un dimanche après-midi, qui en boxer moulant, qui en talons aiguilles, pour dire au monde l’irradiante joie d’être ce qu’ils sont[6]. » Et quelle radiation déborde des bataillons de la fierté : dans les nuages de paraffine remués par les éclairs des lasers, grenouillent les corps de chrome ravis au septième ciel.

Il est quand même curieux que cette clameur qui monte des diverses identités sexuelles et sociales ait réussi à remplir tout l’espace public et que l’irruption de ces identités ait si vite détrôné l’attachement à la nation ou à la foi chrétienne. Avec leur lyrisme de la tolérance, les nouvelles fêtes identitaires instaurent le culte du pléonasme : je suis ce que je suis, et acceptez-moi tel que je suis. Si le défilé de la fierté a pour objet de démasquer les mécréants et les bornés, de conspuer les chasseurs de tantouzes et les oppresseurs de l’amour hétérodoxe, il se termine par une apothéose de l’autosatisfaction. Ce qu’avait d’ailleurs bien vu Philippe Muray : « Ne sommes-nous pas trop fiers de nous-mêmes, trop parfaitement contents de nous, désormais jusqu’à organiser des parades de la fierté pour le faire savoir, trop intégralement et post-historiquement satisfaits […][7] ? » J’ai peine à penser que du simple fait de déambuler en Amazone ou en perruche de Samba, chantant les délices de la bandaison et du frotte-minou, on puisse tirer une satisfaction de soi si grande, si parfaite qu’elle passe toutes celles qu’un être humain peut ressentir dans sa vie. Je conçois qu’il existe des satisfactions rares et précieuses : la mère qui tient son nouveau-né pour la première fois, le père qui voit son enfant faire les premiers pas vers lui, l’écrivain qui achève son manuscrit, l’ouvrier qui a réglé sa machine, un bénévole qui a soulagé un malade de sa solitude, etc. Mais fait-on des charivaris pour souligner de tels accomplissements ? C’est à croire que depuis la libération sexuelle, ces quelques instants de convulsion et de transport que nous connaissons dans nos débordements amoureux soient les seuls qui comptent dans une vie, au point de pouvoir à eux seuls déterminer notre essence. C’est à croire que débarrassé de la gangue de la culture, l’homme retrouve sa liberté et son être profond dans l’exaltation de ses fonctions vitales. Et pourquoi pas un défilé du sommeil ? Ah ! Qu’il ferait bon paresser sur une couche molletonneuse, se prélasser sur un lit à baldaquin dressé sur un char silencieux et entendre les ronflements de délectation d’une foule accrochée aux passerelles du rêve. « Je voudrais vivre endormi dans la douce rumeur de vivre », soupirait le poète Sandro Penna. 

Mais voilà, on ne fait pas de défilé au sommeil et à la paresse, car c’est le sexe qui a été la grande affaire du vingtième siècle. Comme l’écrivait Jean-Claude Guillebaud : « un immense frisson libertaire a traversé, de 1964 à 1973, toutes les sociétés industrialisées. Du Japon à la Californie, de la vieille Europe à la jeune Amérique, une même insurrection contre l’autorité, l’interdit, la contrainte, le pessimisme charnel a mobilisé une jeunesse qu’insupportait soudain “l’ordre ancien” [8]. » Contre les forteresses de la phallocratie, de l’inhibition et de la culpabilité, la génération lyrique qui est montée aux barricades à Paris et qui a fumé sa marijuana à Woodstock, a lancé l’assaut. C’était là la fameuse révolution que Wilhelm Reich avait appelée de ses vœux et qu’une génération eut le bonheur d’accomplir. Ce qui explique pourquoi chez tant de représentants de cette génération et de leurs enfants, c’est bien la faculté de jouir sans entrave, qu’ils ont acquise à grands bruits, qui leur donne la satisfaction immense de s’être haussés à un degré supérieur d’humanité. Fiers de leurs ébats, les muqueuses rassasiées, ils peuvent ainsi toiser, de la hauteur de leurs orgasmes culminants, les générations anciennes qui surissaient dans la hantise de la concupiscence. De cette confiance inébranlable participent aujourd’hui les marmots qui, sitôt pubères, s’empressent de liquider leur virginité pour entrer dans le royaume du sexe sans complexe. Au fond, le défilé de la fierté est une ode à la révolution sexuelle dont la génération lyrique ne cesse de s’enorgueillir.

De quoi cette « révolution » sexuelle nous a-t-elle vraiment libérés ? Du sexe ? Sorti du cachot où le confinait la vieille morale, Éros gambade librement et nous traque sans relâche. De l’oppression capitaliste ou du monstre froid de l’État ? Jugez-en par vous-mêmes. Wilhelm Reich, le père de l’utopie vitaliste, qui espérait fonder la lutte pour la liberté « sur les lois fonctionnelles de l’énergie biologique » et créer un gouvernement thérapeutique voué à la « santé des fonctions vitales », avait bien vu en 1944 que la révolution annoncée ferait de nombreuses victimes : « Ce que nous sommes en train de vivre, c’est une véritable et profonde révolution de la vie culturelle. Elle se déroule sans parades, uniformes, roulements de tambour ou d’artillerie ; mais ses victimes ne sont pas moins nombreuses que celles des batailles des guerres civiles de 1848 ou de 1917[9]. » Comme l’époque est maintenant à la parade, faisons défiler ces victimes. Au premier rang, sur une musique lente et solennelle, titubent, tremblotant sur leur cane, les aveugles au visage émacié et cahotent, sur leur civière, leur chaise roulante ou leur grabat de fortune, les cancéreux, les tuberculeux et les pneumoniques, tous en lutte avec le mégalovirus. Viennent ensuite les enfants aux yeux torves, ballottés entre divorces et remariages, les enfants au regard triste élevés dans la solitude de leur Reine-mère, les enfants au regard absent tripotés trop jeunes par des adultes égrillards. Puis, d’un pas traînant, déambulent les Don Juan qui se sont brûlé les ailes aux liaisons dangereuses, les chercheuses de mari idéal qui n’auront eu que des gigolos trop tendres, les filles-mères qui n’auront pas eu de jeunesse, les laissés-pour-compte du désir qui se payent des satisfactions passagères, les angoissés du sexe qui tremblent à l’idée de ne pas être à la hauteur. Ajoutons à ce défilé les femmes et les hommes qui ont dû se résigner à ce que le sexe perde à jamais l’écran de mystère dont l’avaient habillé la morale, la religion et l’imagerie romantique. La libération sexuelle n’a libéré personne ; elle a cependant libéré la violence du sexe que la vieille civilisation des interdits avait tenté de contenir ; elle a ramené hommes et femmes dans une espèce d’état de nature qu’exacerbe l’indifférenciation grandissante entre les sexes. La rivalité entre égaux semblables dégénère souvent en violence dirigée contre soi ; en témoignent les pratiques d’automutilation du corps, tels le tatouage et le « perçage », ou le sadomasochisme, dont les porte-étendards couverts de leurs chaînes garnissent les défilés de la fierté.

Au milieu de la fête multicolore, je me demandais : que nous disent ces grandes folles évaporées qui tourbillonnent sur les chars, accompagnées de leurs fiers à bras roulant leurs biceps frais protéinés ? Dans un cas comme dans l’autre, entre le travesti de cabaret aux trémolos hystériques et le caporal athlétique à la masculinité bovine, c’était une caricature des deux sexes que les disciples du troisième sexe offraient à la gloire de l’émancipation de tous les plaisirs. C’est une chose que les pratiques sexuelles d’une minorité cessent de faire l’objet d’opprobre : on peut s’en réjouir ; c’en est une autre que la majorité se reconnaisse dans les emblèmes de cette minorité et vibre avec elle à l’unisson. On loue quelques camions, vide les bars de leurs pénates, décroche les commandites de marchands de bière, ameute les médias et fait défiler ce que Chateaubriand aurait appelé des « convois de chair humaine vivante, ou ces cargaisons de mutilations triomphales[10] », et on s’applaudit aussitôt d’un succès de foule attestant une révolution des esprits. Si les parades de la fierté remportent un tel succès, c’est peut-être qu’elles en disent long sur ce que sont les rapports entre les sexes. Les gais trompettent une masculinité close, qui masque sa fragilité en exaltant le muscle et le Phallus ; point de séduction ou de féminité ne sont admises, sauf quand elles s’expriment sous la forme de la dérision ou de l’hyperbole. Le vrai mâle est une nature brute, tout entière bandée vers son but. Dans ce cortège où les drag queens sont les véritables reines de la fête, le masculin éclipse finalement l’autre sexe. Comme l’observait à Paris Véronique Nahoum-Grappe : « Le phallus est bien plus présent dans la Gay Pride que le clitoris, et ce sont les hommes qui arborent une “efféminisation” bien plus spectaculaire que l’austère masculinisation des femmes homosexuelles[11]. » Bien effacées paraissaient ces femmes presque habillées en hommes, sans fard, sans bijoux qui brillent. Néanmoins, même dans leur discrétion, les lesbiennes n’en proclament pas moins l’autosuffisance d’un sexe libéré du mâle, que ce soit pour la jouissance ou la procréation. La libération du féminin passe par la mise hors jeu des hommes et par l’aptitude des femmes à leur emprunter leurs attitudes et leurs habits. Il y a aujourd’hui une pingrerie des sexes qui voit chacun s’affirmer dans le monopole de ce qu’il est. Le cortège des extraordinaires, des merveilleuses et des petits marquis est aussi celui des pingouins et des pingouines qui jouent la tragicomédie des rapports entre hommes et femmes.

Ma surprise fut donc totale lorsque j’entraperçus, se frayant un chemin dans la foule, une danseuse qui écrasait de ses coups de talons les canettes, les gobelets, les ballons crevés et les sachets de préservatifs qui jonchaient le trottoir. Sa robe de soie pourpre à falbalas roses ondoyait comme une fleur sanglante pressée par une main invisible ; entre les rangées de touristes en t-shirt, elle semblait flotter telle une feuille glissant sur un torrent d’écume. De prime abord, je crus que cet ange baroque s’était échappé du cortège pour aller hanter les zigotos sur le trottoir et semer, par sa grâce perverse, le trouble dans les regards.  Mais je me rendis compte, à l’observer attentivement, que la danseuse était une vraie femme et non un travesti. D’ailleurs, elle remarqua l’attention que je lui portais, s’approcha de moi et, me fixant de ses yeux enrubannés de noir, elle me dit :

— Hombre ! Dans mon pays, poursuivit-elle, on ne voit pas des hommes se dandiner nus sans un poil sur la peau. Ils portent la chemise et marchent droit. Regardez ces hommes, ces femmes, on dirait des enfants qui ont grandi trop vite !

Elle se retourna, fit quelques virevoltes puis revint vers moi. D’une voix rauque et modulée, continuant ses pirouettes, elle chanta alors cette complainte :

 

Je ne sais plus où pousser

Au laser on m’assassine.

Comment prendrais-je racine

Sur une chair émoussée ?

Je décorais les soldats

La bravoure sur les torses

Se bombait à mon amorce

Et formait une armada.

J’habillais monts et vallées

Les recoins d’où la caresse

Ardente dans la paresse

Ne voulait pas s’en aller.

Sur moi dormait le poupon

Se posait la douce amante;

J’étais le fil de l’entente

Qui entre eux jetait les ponts.

Or du corps je suis le mal

Que par la lame et la cire

Tous les jours on veut occire

Pour effacer l’animal.

Ainsi mon heure est venue.

Pour une pâte androgyne

On renie mes origines

Et fait un culte au corps nu.

La foule s’était écartée autour d’elle pour former un cercle et regarder la « bailaora » flamboyer comme brûlent les fleurs. Chaque soulèvement de sa robe découvrait un incendie de franges dont les jambes agiles de la danseuse étaient le tison. De nouveau, elle s’approcha de moi et me dit, en haletant :

— En Andalousie, c’est la vierge de la Macarena que le peuple porte en triomphe. Et moi la danseuse, la tentatrice, je refuserais de monter sur l’autel, mais sachez que je suis l’ombre turbulente de la fête.

Le cliquetis des caméras la fit fuir, je courus après elle, mais en vain ; elle me sema, happée par une rangée de badauds en goguette.

Qu’avait-elle voulu me dire ? Je me souvins que dans son essai sur la culture latino-américaine, Le miroir enterré, le Mexicain Carlos Fuentes avait donné une description saisissante de la semaine sainte à Séville[12]. Pendant cette semaine où s’entrecroisent les éléments à la fois les plus sombres et les plus austères, les plus mystiques et les plus sensuels de l’âme espagnole, passent en procession dans les rues de la ville, entre la nuit du jeudi saint et la matinée du samedi de gloire, une cinquantaine d’images de la Vierge Marie. Dans chaque quartier de la ville, les hommes de toutes conditions marchent en congrégation en l’honneur de leur vierge propre et font pénitence au nom du Christ. Chacun porte sa croix, tient son cierge et se vêt des habits solennels de sa congrégation.

La semaine sainte est un événement auquel les teinturiers, les couturiers, les bonnetiers et les tisserands d’or se préparent toute l’année, chacun travaillant à la confection des capes de soie brodée et des tuniques qui habilleront les différentes vierges. Du chant amoureux et familier qu’est la « saeta », les hommes au coin de la rue, les femmes au balcon, accueillent le passage de la Vierge. En bras de chemise, les pieds nus, les porteurs coltinent le temple de la Vierge protégée du soleil par un dais céleste et la promènent, radieuse derrière les cierges allumés sur un lit de fleurs, le long des rues de Séville aux murs de neige.

La Mère attire vers elle tous les regards. Une coiffe d’or surmonte son visage parsemé de larmes noires. Les rayons de sa tiare en forme de soleil brillent comme des lames. Pressant contre son sein des roses mortes, elle s’enveloppe sous une grande cape triangulaire qui se déroule des épaules jusqu’aux pieds et se couvre d’incrustations de marbre, de pierreries et de médaillons en forme de fleurs et emmêlés comme des serpents de métal. De partout l’acclament ces mots de la foule : « Guapa, guapa ! » (Qu’elle est belle !)

C’est une chose déplorable que ces froids jugements qui rabaissent les dernières manifestations encore vivantes de religiosité au stade de folklore auquel s’accrochent des peuples renégats de la modernité aux eaux pures et sans rivages. Les cortèges de la fierté sont finalement de mornes fêtes, car dans l’outrance, le bruit et la fureur, ils imposent la mort du symbole. Une fois advenu le marché mondialisé du sexe, ce sont invariablement les mêmes corps, les mêmes musiques, les mêmes clips assourdissants que l’on assène dans les rues de Montréal, Paris ou New York. Ces cortèges sont devenus des cérémonies presque guerrières qui produisent en série, non des hommes, non des amoureuses, non des séductrices, mais des corps dédiés à leur fonction orgastique. Autant dans la vieille Espagne catholique il eût paru absurde d’exhiber la sexualité comme une fonction naturelle détachée de la culture, autant dans une économie du capital sexuel, cela paraît une nécessité hygiénique, voire politique. Entre un peuple qui révère les mystères de la fécondité et de l’incarnation et un autre qui adule des bambocheurs adeptes des bals en cuir et des bamboulas de masse, lequel jouit le mieux des joies de l’humaine condition ? Quiconque s’aventure à la semaine sainte de Séville verra sans peine que personne, sous ses habits sombres ou ses robes à volant, ne s’y morfond. La sensualité, présente dans les regards, assagie par la contention des gestes et des postures enseignées par la tradition, transpire néanmoins. On ne saurait décrire le plaisir auquel succombent les touristes et les Sévillans qui, s’agrippant aux hanches d’un voisin ou d’une voisine, forment des chaînes qui vont serpentant à la suite des vierges adorées. Quel pince-fesses ce doit être !

Ces plaisirs peuvent nous sembler inimaginables, à nous enfants de la libération sexuelle, habitués à ce que, déshabillée sous la loupe de la science moderne, la sexualité nous soit servie comme une réalité crue et disséquée, décomposée en ses diverses dissociations que sont la génitalité et la sexualité, le sexe et l’amour, la procréation et la libido, l’hétérosexualité et l’homosexualité, toutes composantes qu’on se fait un devoir d’exposer, jusqu’à plus soif, à la lumière rédemptrice de la confession publique et de la parade. « L’obscénité, écrivait Jean Baudrillard, a un avenir illimité. » Elle répond à une « rage de tout faire comparaître ». « Tout ce qui est caché, et qui jouit encore de l’interdit, sera déterré, rendu à la parole et à l’évidence[13]. »  N’est-il pas étrange qu’un peuple, qui avait lui aussi processionné pour ses vierges, ait si vite abandonné ses fêtes pour adhérer au culte de la non-fécondité et à l’angélisme rationnel pratiqué par plusieurs confessions protestantes et dont le mouvement gai est en train de forger une version païenne ? C’est peut-être le signe que si grande qu’ait été la férule de l’Église qui avait chaperonné ce peuple, son catholicisme, excepté chez quelques saints, n’avait été que superficiel.

On peut certes reprocher au catholicisme d’avoir institué une morale de Tartuffe, d’avoir diabolisé la sexualité et d’avoir maintenu ses ouailles dans l’ignorance anatomique d’icelle, il demeure que l’Église romaine a su la placer tout entière dans l’impur contre la tentation, toujours recommencée, d’ériger les pulsions de l’homme en démangeaisons angéliques. Philippe Muray l’a bien vu : « l’Église n’a pas fait dans le détail : en bloc elle a magnifiquement tout condamné de l’activité sexuelle humaine ». C’est que la sexualité, polymorphe, surgissant en deçà de la conscience, n’est ni le bien ni le mal, mais peut tendre vers l’un comme vers l’autre. D’où que l’Église ait sa morale, ses dogmes et ses rites qui rappellent sans cesse à l’homme qu’il peut faillir en cheminant sur les voies incertaines du désir. À la différence des protestantismes qui tout à la fois fustigent les péchés en bloc et croient les extirper par la confession publique, le catholicisme préfère dissimuler la sexualité, sans empêcher qu’elle ne se vive, et la transformer par sublimation. Entre l’interdit et la faute rachetée par le pardon et la pénitence, se déploie un espace où s’exerce le jeu de la séduction. Ce qui explique le paradoxe de la culture catholique, si rigoriste dans ses dogmes, si sensuelle dans la vie journalière et dans les arts. Le catholicisme a pris la sexualité à bras-le-corps, l’a domptée et l’a coiffée de ses mythes pour l’augmenter d’une dimension autre que platement biologique. Avant lui, les Anciens savaient que si on lâche Éros, qu’on lui sacrifie sa passion et sa raison, qu’on le laisse « s’installer dans son âme et en gouverner tous les mouvements[14] », il devient un tyran capable de violence. Aujourd’hui, la jouissance « a accédé à la dignité d’un impératif catégorique[15] » et la tyrannie d’Éros prend la forme d’une injonction généralisée de jouir, d’un productivisme de l’orgasme tout azimut qui se nourrissent de la « rivalité entre égaux » où nous mène le nivellement des sexes et des âges de la vie. Un voyageur revenu d’un premier périple en Inde me confia sa surprise de constater que dans le pays du Kama Sutra, les pétillements du désir semblaient presque inexistants dans les manières et l’abord de la population. Il n’y a que dans notre Occident libéré où l’on se persuade que la société est un baisodrome à ciel ouvert.

Je croyais avoir tout vu du défilé quand je croisai un ami brésilien qui observait d’un œil mi-amusé le déferlement des chars. Sans le savoir, il détenait la clé de ce jour triomphal. Avec une indolence et une ingénuité des plus désarmantes, il arborait un t-shirt sur lequel étaient imprimés une madone et son enfant, de même que l’inscription, en portugais  : imaculada conceição. Vraiment, nul autre qu’un pauliste pouvait avoir l’effronterie et l’insouciance nécessaires pour rappeler, en plein milieu d’une grand-messe érotique, le mystère de la nativité. Je m’imaginais mal portant un dossard à l’effigie de Saint-Jean Chrysostome ou de Marie de l’Incarnation. Sur un ton badin, je lui dis :

— Que fais-tu ici ?

— Je pourrais te poser la même question !

— Comment oses-tu porter un tel t-shirt ?

— Aujourd’hui, je me sens pur et heureux, prêt pour une seconde naissance.

Et bien voilà, tout devenait maintenant très clair. Loin d’être un geste incongru, le port de cet emblème virginal s’accordait avec le sens de l’événement. On pense souvent à tort que la Vierge Marie, en donnant naissance à son fils « né de l’immortalité de son Père et de la virginité de sa mère », fut préservée d’une sorte de péché sexuel. Or, le dogme de l’Immaculée Conception proclamé par Pie x en 1854 se réfère au péché originel. En se révoltant contre Dieu, Adam et ÊÈve ont rompu la relation de confiance qui les unissait à Lui ; ce fut dans cet état de confiance originel que Marie eut la grâce d’être restaurée pour concevoir son fils.

En somme, le défilé de la fierté gaie, c’est l’Immaculée Conception pour tous. Ce qui avait été le privilège unique d’une femme s’est transmuté en la libre jouissance et possession de ses caprices, de ses penchants et de ses hormones dans la pureté originelle de l’innocent qui ne connaît pas le mal. Ce n’est pas le rétablissement du lien de confiance avec le Père, mais la proclamation sereine qu’au tréfonds de nos organes se repose le dieu endormi. En ce sens, le mouvement gai, dans sa version militante et tonitruante, est un pansexualisme qui renoue avec la gnose. Nous sommes tous de divins oignons, épluchons chacune des pelures dont nous enrobent la société, les idéologies ou la religion (judéo-chrétienne de préférence) et nous atteindrons alors le vrai, l’authentique, l’inaltérable « soi » qu’il nous tarde d’être — et de pavaner. D’ailleurs, les réclamations identitaires participent de ce même mouvement : elles absolutisent une particularité biologique, ethnique ou sociale tout en excipant d’une innocence perdue par une société corruptrice ou injuste. Comme l’observait avec sagacité Alain Finkielkraut : « Par définition, l’identité est intraitable. Elle n’a rien d’autre à proclamer que son être. Elle est à prendre ou à laisser — et celui qui la rejette est coupable[16]. » Les philosophies du nouvel âge et de la souveraineté de l’individu s’inscrivent aussi dans ce paganisme bon enfant.

« En gros l’hérésie », écrivait Philippe Muray citant Bossuet, « consiste à se faire des opinions à soi. Se faire des opinions à soi revient à se bricoler un pseudo-culte qui nous arrange en prenant des petits morceaux ici ou là en jetant le reste[17]. » À ce compte, force est de constater que l’hérésie est partout. Tout le monde veut en être. La méchante Église qui allumait jadis des fagots et excommuniait tout ferment d’opinion qui pût contester l’universalisme de l’orthodoxie, est aujourd’hui si faible qu’elle doit battre en retraite devant les diverses hérésies qui la somment de se justifier, de se repentir et de bénir leur propre liturgie. Il n’est donc pas étonnant de voir avec quelle opiniâtreté le mouvement gai a voulu faire la nique, à Rome même, à sa Sainteté, lors du jubilé de l’an 2000. On ne saurait concevoir opposition plus antithétique que l’affrontement entre les anges déshabillés de la transparence et ce slave têtu portant sur ses épaules deux mille ans de foi. C’est l’esprit de Little Rock assiégeant la vieille Rome. Mais en « période de carnaval on accepte tout, même une chanteuse qui se trémousse devant Jean-Paul ii le nombril à l’air[18]. »

L’idéologie du mouvement gai débouche sur un pseudo-culte du corps, avec ses messes et ses sacrements, qui célèbre la perpétuelle résurrection d’une jeunesse fantasmée par les publicitaires et les manipulateurs d’images. Très loin de l’amour que les Grecs vouaient à l’athlétisme et à la beauté corporelle, lequel impliquait une ascèse et la recherche des vertus de bravoure et d’endurance, le prurit gymnastique avec lequel tant de gais s’épuisent pour ressembler à quelque Adonis d’Épinal suppose plutôt un consumérisme de la jouissance, en phase avec l’hédonisme ambiant du capitalisme d’aujourd’hui. Les Che Guevarra du sexe peuvent aller se rhabiller. La promotion des identités croisées, des hybridités sexuelles et du communisme des plaisirs, bien loin d’opposer une résistance rebelle à la puissance du capital, n’a fait que concourir à l’émergence du pouvoir impérial postmoderne qui se nourrit de la porosité des frontières nationales, identitaires et sexuelles[19].

Je revins d’ailleurs assister au défilé de l’an 2000, dont le tracé devait cette fois-ci passer par le boulevard René-Lévesque qui traverse le centre-ville de Montréal. Je m’étais attendu à ce que le passage du convoi devant la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, cette réplique réduite de la basilique Saint-Pierre-de-Rome que Mgr Ignace Bourget eut l’audace de faire ériger dans une Amérique anglo-protestante, soulèverait des tollés et l’ire de l’archidiocèse. Cette cathédrale perdue au pied des gratte-ciel formait le dernier bastion que les hordes de Priape se proposeraient sans doute d’enfoncer. L’heure du dénouement, de l’épreuve ultime devait donc arriver. Me plaçant un peu en retrait de la foule, j’attendis le convoi sur le parvis. C’était là que je verrais la barbarie joyeuse abattre les colonnades vacillantes de la gravité romaine. Une inquiétude m’absorbait : que deviendrait-il de moi si coincé entre des gladiateurs lubrifiés et des prêtres brandissant leur ostensoir j’étais emporté au milieu d’une sanglante échauffourée? Tandis qu’ils étaient des milliers à secouer leur petit drapeau aux couleurs de l’arc-en-ciel, je sentais mon cœur battre de plus en plus fort, comme si j’étais un pâtre surpris dans ses champs par l’approche d’une cavalerie grondant au loin. Après une longue attente, les vents tournèrent, la foule vibrionna : leurs chars arrivaient de l’ouest, pétaradant d’allégresse.

La procession passa sans que personne, absolument personne, ne vît l’outrage, l’incongruité de la situation, pas même sa drôlerie. J’étais bien le seul à monter la garde aux portes de Saint-Pierre. Une américaine en Adidas s’approcha de moi. « Is this St-Peter ? It seems they haven’t finished it », me dit-elle, puis franchit le portail en se signant.

Quant au défilé, c’était, à quelques variations près, la répétition de celui de l’année précédente, à la différence toutefois qu’on y vit l’animateur de télévision André Montmorency accomplissant le summum de la spontanéité en direct. À grands jets, il aspergeait de gouache des feuilles montées sur un chevalet. L’inspiration, l’émotion et l’automatisme s’exprimaient beaux et purs de sa main de Picasso en puissance, et de l’autre, il saluait ses fidèles télé-auditeurs du haut de sa gouacha-mobile. Je m’épands, donc j’essuie, tel est le cogito ergo sum de la libération sexuelle dont l’artiste badigeonnait l’éclatante vérité.

La comète stridente des chars finit par se perdre vers l’est. La foule subjuguée marcha à leur suite pour se fondre en une seule grande marée humaine, un seul corps mystifié par les paillettes de Dionysos. Il irait ainsi jusqu’à la rue Ste-Catherine où se tiendraient à la chaîne les bals, les corps à corps et les bains dans les thermes dont les vapeurs languides s’uniraient aux exhalaisons de la bière coulant à flot. Sur le pavé, les ablutions et les libations se répandraient en flaques dans lesquelles des milliers de pieds en sandales battraient le clapotis de la joie d’aimer. Assis sur le parvis de la cathédrale, je contemplais le boulevard inondé de drapeaux et de canettes. Soudain apparut une fillette qui se dirigeait vers moi. C’était la petite antillaise à la robe de dentelle.  Elle tenait une rose. D’un pas agile, elle gravit les marches, me donna la fleur, me sourit puis repartit d’où elle était venue. Il ne faut point se lasser d’espérer : seulement je crains de manquer de cette confiance qui accompagne le solitaire dans les ruines du désert et qui, le gardant des sirènes des fausses fraternités, le fait aller son chemin, digne et droit, parmi les atlantes au regard familier.

Marc Chevrier*

 

NOTES

* Marc Chevrier, juriste et politologue, est rédacteur au magazine L’Agora ainsi qu’à son encyclopédie (http://agora.qc.ca) depuis de nombreuses années.

[1]. Tony Anatrella, Non à la société dépressive, Paris, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 1995, p. 55.

[2]. Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, Paris, Seuil, 1979, p. 165.

[3]. L’Iliade, chant xviii.

[4]. Simone Weil, Cahiers vi, hivers 1941-42, in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », p. 855.

[5]. François Ricard, La génération lyrique, Montréal, Boréal, 1994, p. 154-158.

[6]. Divers/cité Magazine, Montréal, août 1999.

[7]. Philippe Muray, Désaccord parfait, Paris, Gallimard, p. 55.

[8]. Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 1998, p. 37.

[9]. Wilhelm Reich, La révolution sexuelle, Paris, Union générale d’édition, 1979, p. 25.

[10]. Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, préface à la troisième édition.

[11]. Véronique Nahoum-Grappe, « Le cortège des sexualités », Esprit, mars-avr. 2001, p. 254-260.

[12]. Carlos Fuentes, El Espejo enterrado, Fondo de cultura economica, Mexico, 1992, p. 30-33.

[13]. Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, Éditions Galilée, 1979, p. 49-50.

[14]. Platon, La République.

[15]. Jean Baudrillard, op. cit., p. 30.

[16]. Alain Finkielkraut, « L’esprit réduit à l’état de gramophone », Le Figaro, 26 sept. 2000.

[17]. Philippe Muray, op. cit., p. 81.

[18]. Umberto Eco, « L’existence comme carnaval permanent », Le courrier international, no 537, 15-21 févr. 2001.

[19]. Michael Hardt et Antonio Negri, nouveaux chantres du néo-communisme, proposent dans leur ouvrage une critique sans complaisance du post-modernisme. Cf. M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exils Éditeur, 2000.





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