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Pour ne pas en finir avec le catastrophisme

Un texte de Gérald Allard
Dossier : Enquête sur le catastrophisme
Thèmes : Philosophie, Revue d'idées
Numéro : vol. 4 no. 1 Automne 2001 - hiver 2002

Gérald Allard[1]*

 

J’ai pris ma dernière dose de « catastrophisme » en lisant L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes de Jean-Claude Michéa. C’était bien; c’était agréable; une douce odeur de fin du monde s’évaporait des pages que je lisais, de quoi me griser un moment avant de retourner aux affaires sérieuses. Encore une fois, le charme du catastrophisme a opéré : pendant quelque temps, comme Raskolnikov devant l’inconscience généralisée, inquiet, effrayé, sûr d’être seul dans sa terrible clairvoyance, on se prend au sérieux parce que tout semble dépendre de soi, de sa décision, du souci angoissé de l’être démuni mais authentique qu’on est devenu. Dans ce livre léger qui porte, et pour cause, un titre si lourd, j’ai appris que « la crise de ce qui s’appelait autrefois l’“École républicaine” » […] participe à l’évidence, du même mouvement historique qui, par ailleurs, défait les familles, décompose l’existence matérielle et sociale des villages et des quartiers, et d’une façon générale emporte progressivement toutes les formes de civilité qui, il y a quelques décennies encore, marquaient une part importante des rapports humains » (chapitre I); avec l’auteur je me suis demandé « comment serait-il possible de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale »; en le suivant page après page, j’ai conclu que les élites mondiales complotent de façon à ce que « la solution [soit] celle proposée par Zbigniew Brzezinski, sous le nom de tittytainment […] un “cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète” (chapitre VII) »; enfin, je reçus l’avertissement ultime : « d’un côté, bien sûr, nous découvrons chaque jour davantage que le “mouvement qui abolit les conditions existantes” — autrement dit le capitalisme — conduit l’humanité à un monde écologiquement inhabitable et anthropologiquement impossible; mais de l’autre, nous prenons également conscience qu’il ne sera possible de s’opposer à ce mouvement historiquement suicidaire — ce qui veut dire, tout simplement, de sauver le monde — que si, et seulement si, les générations qui viennent acceptent de reprendre cette résistance à leur compte » (chapitre X).

En somme, Jean-Claude Michéa propose une thèse catastrophiste classique, puisqu’il présente une analyse totalisante de l’histoire humaine (à partir d’une réflexion sur l’école et les difficultés qu’il y a à aider les êtres humains à s’éduquer, notre sage décèle des vérités au sujet de l’Histoire avec sa majuscule de rigueur); classique, puisqu’il découvre que l’histoire vise secrètement un régime totalitaire et donc inhumain (notre prophète affirme que l’école est un élément dans un réseau qui inclut finalement toutes les dimensions de la vie); classique, puisque le mouvement historique aliénant est dernièrement entré dans sa phase ultime, dont l’humanité ne saurait sortir indemne et ce pour toujours (selon notre guide, il faut s’attendre au pire étant donné que ceux qui viennent ne résisteront probablement pas au mal qui déploie ses ailes historiques pour s’envoler comme la chouette de Minerve de la fin des temps).

On devine à partir de ce même exemple comment le catastrophisme n’est pas révolutionnaire dans le sens ordinaire du terme. La révolution, comme le suggère le mot même, implique que les choses changeront, que le haut deviendra le bas et que le bas deviendra le haut, et donc qu’au fond les choses continueront d’aller, pour le mieux croient les gens de gauche puisque justement le bas sera devenu le haut, pour le pire croient les gens de droite puisque justement le haut sera devenu le bas. Même pour les conservateurs, la révolution réalisée suppose qu’il y a encore fort à faire, c'est-à-dire la contre-révolution justement. L’étymologie du mot catastrophe (du grec, katastréphéin, se tourner vers le bas) aide à comprendre que des analyses comme celle de Jean-Claude Michéa proposent un tout autre scénario politique, une toute autre histoire annoncée : il ne s’agit pas de renverser les choses pour applaudir ou s’en irriter, ou de prévoir leur renversement  pour accompagner le mouvement ou y mettre un cran d’arrêt; il s’agit de décrire le processus profond qui fait aller les choses de haut en bas; la catastrophe est une chute, mais une chute dont on ne se relève pas, une chute préparée de longue date, dont la force inertielle constitue l’élément le plus important. Le révolutionnaire, et même le contre-révolutionnaire, est optimiste parce que la révolution est un début, alors que le catastrophiste est un pessimiste parce que la catastrophe est une fin qui n’en finit plus de finir. Qui nous dira les plaisirs coupables du fossoyeur de l’humanité, de celui qui prévoit et dit l’horreur à venir en sachant pertinemment que personne n’y peut rien, mais ? Cassandre ne faisait qu’annoncer la fin de Troie, et qu’elle était belle ! Ici, c’est bien mieux : il s’agit de proclamer la fin de tout qui est humain, car « on ferme » (Philippe Muray) et « tout doit disparaître » (Benoît Duteurtre).

Sans doute le catastrophiste est-il un être tragique. Il fait partie de la Garde de l’Empereur : il est de ceux qui meurent et ne se rendent pas; faute de mourir, il ne se rend pas, et il parle encore, il dénonce encore, il écrit encore, quand l’écriture est vaine, quand la dénonciation et la parole sont inutiles, si ce n’est pour joindre les autres membres du dernier carré et leur dire qu’il n’y a justement rien à faire. Le geste du catastrophiste, dramatique, voire théâtral, est rendu plus vivable, croirait-on, du fait que justement on ne meurt pas : les choses, dit-il, continueront de chuter, et moi avec elles, tout allant de mal en pis, et de pis en pis encore. On serait tenté de dire que le catastrophisme ressemble à l’aristocratisme des romantiques décadents : ceux-ci avaient compris que pour baver les bourgeois et leur en faire baver, il suffisait de jouer le rôle de l’aristocrate tout en sachant que, l’aristocratie ayant perdu pour toujours son pouvoir politique, il n’y avait pas de danger de se trouver sous le couteau de la guillotine; on n’était pas aristocrate, on n’était pas bourgeois, on était autre chose, on était pur et surtout on n’avait rien à craindre au fond. Le catastrophisme serait alors une nouvelle version de la haine de son temps, de la haine de l’effort politique et social; il serait une pose esthétisante nouvelle vague.

Mais affirmer cela serait sans doute montrer de la mauvaise foi. Et le catastrophiste, notre contemporain, de faire comprendre à tout un chacun, ou plutôt à ceux qui seuls peuvent le comprendre, que l’inutilité de sa tâche, que sa survie personnelle à la catastrophe historique est même le pire de tout, étant donné la profondeur du mal qu’il a vu : ce n’est pas le seul politique qui est en jeu, c’est l’humanité elle-même; ce qui nous définit comme êtres humains sera bientôt — ou est déjà, depuis peu mais pour toujours — rendu périmé; il n’y aura plus bientôt — ou il n’y a pas déjà, depuis peu mais pour toujours — d’hommes, il n’y aura que des sous-hommes, ou comme écrivait le plus brillant catastrophiste du xixe, il n’y aura plus que le dernier homme; « son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le dernier homme est celui qui vivra le plus longtemps » (Friedrich Nietzsche); il faudra — nausée suprême — que ceux qui sont encore des hommes, et le catastrophiste le premier, vivent dans ce zoo, dans ce « parc humain » (Peter Sloterdijk), dans ce parc de sous-humains. L’horreur est à son comble du fait que le suicide, mystérieusement, n’est pas une option, puisqu’il faut témoigner, même s’il n’y a rien à dire et personne qui entende.

On pourrait croire que le catastrophisme est une sorte de millénarisme inversé. Ce ne serait pas faux. Ce qui est sûr, c’est que le catastrophisme est une apocalypse sans Dieu. Car l’apocalypse, toujours en tenant compte de l’étymologie, suppose un dévoilement : ce que Jean révèle aux chrétiens, c’est le sens encore caché du temps, la fin des temps, ce que le temps donnera à voir pour l’horreur de ceux qui y vivront. Sans doute l’apocalypse chrétienne est-elle en dernière analyse tout autre chose que le catastrophisme puisqu’après la destruction du monde viendra la Jérusalem céleste. Mettons que le catastrophisme, c’est une révélation sans la Révélation, parce qu’on y apprend la corruption lente, glorieuse et dégoûtante de Babylone sans la Jérusalem céleste. Le catastrophiste a certes le ton du prophète : on entend la voix de Jérémie, on entend Ézéchiel qui s’exclame : « elle est affûtée, l’épée, et fourbie, pour mettre dans la main du tueur ». Mais le tueur a d’abord tué Dieu, et le catastrophiste vit après la mort de Yahweh : ce qui veut dire qu’en lui le pathos biblique survit à la croyance en la Bible; et le catastrophiste est le notaire qui gère le testament de Dieu en faveur de sa succession, les orphelins que nous sommes. Il n’est pas sûr que sur le plan de la réflexion indépendante, de ce qui apparut ensemble, soit la révélation et la disposition du cœur qui l’accompagne, une partie — le pathos — puisse être conservée en toute légitimité. C’est pourtant ce que les catastrophistes prétendent, c’est l’affection qui les définit.

En revanche, les catastrophistes font confiance à la raison, mais sans faire confiance à ce qui est apparu avec la raison, soit l’expérience naturelle. Car le catastrophiste analyse et décèle ce qui est derrière les apparences, mais en croyant qu’il n’y a rien qui puisse servir de point d’appui à une raison qui chercherait à redresser les choses. En dernière analyse, le catastrophiste raisonne sur la nature des choses, quand il le fait, pour mieux méditer sur l’horreur indicible. Plutôt que de s’étonner devant le monde et y déceler du solide au tréfonds, quelque chose de stable qui puisse servir à corriger ce qui est mal fait ou à reposer l’esprit quand les choses sont bonnes, le catastrophiste s’effraie devant ce qui est parce qu’il y a vu, de ses yeux vu, ce qui s’appelle vu, l’abîme sans fond; il sait de science sûre que la nature n’est pas assez forte, et il jongle ce savoir obscur; il se sait, sans l’ombre d’un doute, responsable de sauver la nature parce que celle-ci ne peut pas se défendre contre l’homme qui la détruit bêtement, et il explicite cette triste certitude; plutôt que de s’efforcer d’être un agriculteur qui accompagne la nature de son art, il sait, comme 2 + 2 font 4, qu’il doit être le re-créateur, celui qui produit la contre-mutation qui sauvera tout, et ce au moment même où la mutation finale se fait. Mais, comble de malheur, il ne sait pas quelle mutation il pourrait bien produire; il faudrait qu’il fasse un saut de la foi humaniste, mais il n’a plus la foi; il l’a perdue depuis toujours.

Une des pratiques constantes du catastrophiste est de faire l’archéologie du mal. On serait tenté d’en faire autant du catastrophisme. On lui découvrirait alors au moins deux ancêtres. Rousseau d’abord. Celui dont le culte de l’échec a fait fortune; celui qui réveilla l’Europe moderne de son sommeil dogmatique en lui apprenant que le développement des sciences et des arts a corrompu les mœurs, que par un processus long et complexe mais parfaitement compréhensible l’homme était devenu méchant. Il avait fait cette découverte durant une fulgurante intuition : « Tout à coup je me sens l’esprit ébloui de mille lumières; des foules d’idées vives s’y présentèrent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j’en répandais. » On trouvera comique, si l’on veut, le pathos de Rousseau, mais on aura raison de voir derrière lui l’ombre du chrétien Pascal. Celui qui, le 23 novembre 1654, connut une fulgurante nuit décrite dans son Mémorial; mais aussi celui qui s’effrayait devant le monde indifférent, devant la bassesse et la misère humaines, devant la mort inévitable; celui qui rencontra face à face le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, plutôt que celui des savants et des philosophes. Certes Pascal offre comme la préfiguration religieuse moderne de Jean-Jacques Rousseau. Mais préfiguration n’est pas identité, et l’on ne mesurera jamais assez la différence entre affirmer que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas à partir d’une expérience religieuse et affirmer la primauté du cœur pour des raisons qui ne remontent pas plus haut que l’expérience de l’homme qui les affirme; on ne mesurera jamais assez la différence entre une foi qui ouvre sur l’éternité et une intuition qui découvre et affirme l’irréductible finitude humaine et l’historicité comme vérité anthropologique première.

Tout cela, cette glorieuse ascendance, ne signifie pas qu’il est de tout repos d’être catastrophiste; certes les maîtres ont donné le ton, mais il faut savoir chanter son air propre. Car la scène est occupée : Pascal et Rousseau ont bien des émules. Comment se faire entendre quand il y a tant de gens qui chantent ou psalmodient l’air de la fin des temps ? Pour se démarquer, il faut donc y aller d’une quelconque originalité : il faut parler plus fort, en ratisser plus large, partir de l’inquiétude diffuse de la présente semaine pour remonter à la fatalité de l’époque; nouveau Dante, il faut faire son « voyage au bout de la nuit » (Louis-Ferdinand Céline), mais sans remonter au Purgatoire et encore moins au Ciel; il faut reprendre ce qui fut dit par les autres soit pour montrer qu’ils sont des pièces de l’engrenage qu’ils prétendent enrayer, soit pour les approuver mais en montrant que quelque chose leur a échappé, que l’essentiel sourd de plus profond encore et atteint plus encore; il faut expliquer que les autres ont dit qu’il était minuit moins dix, mais qu’il est maintenant minuit moins deux, ou que tout est déjà tombé dans le cloaque; il faut annoncer avec plus de verve que les autres que la « troisième guerre mondiale » (Frédéric Beigbeder), l’économique et donc la pire, celle qui se fera au vu et pourtant à l’insu de tous, celle qui fera des milliards de victimes et aucun vainqueur, que l’Armageddon, la lutte suprême, a déjà eu lieu et que Gog et Magog règnent sur l’abîme publicitaire. Il n’est pas de tout repos d’être catastrophiste, car on a un public et le public a des goûts qui sont des exigences.

Je fais partie de ce public, comme tant d’autres. Ou plutôt j’ai été bon public : autrefois je ne boudais pas mon plaisir. Mais je me suis lassé à la longue; je me suis désillusionné au sujet des catastrophistes, même des meilleurs, les maîtres de nos contemporains. Même le catastrophisme n’est plus ce qu’il était. Sans doute en même temps me suis-je désillusionné à mon propre sujet : je ne réussis plus à croire que je vois ce que presque personne ne voit; je commence à croire que j’aimais surtout là-dedans la permission de me croiser les bras ou, ce qui revient au même, de lutter follement avec l’énergie du désespoir, car l’anarchie et l’attitude punk sont plus faciles que le patient effort.

Le catastrophisme est-il une catastrophe ? Non, ce n’est que la nouvelle figure d’une faiblesse naturelle. Une faiblesse vieille comme le monde, presque aussi vieille que la découverte de la possibilité de réfléchir sur la vie et d’avoir à se prendre en charge à partir d’une réflexion autonome. Cette découverte, celle de la réflexion et de la prise en charge de soi, a tôt fait de produire des maîtres ès solutions. Ils allaient de lieu en lieu offrant tous azimuts les conclusions d’une réflexion pré-réfléchie; ils proposaient à tout venant non seulement les solutions, mais les preuves prêtes à penser que leurs solutions étaient les bonnes. Sans doute, y avait-il là un problème sinon épistémologique, du moins éthique : il n’est pas sûr que les vendeurs de salades disaient vrai au sujet de leurs salades. Comme le remarquait un de ceux qui assista à l’arrivée de ces vendeurs, « les négociants qui vendent, en gros ou en détail, la nourriture du corps, ne savent pas eux-mêmes quelles sont, parmi les denrées qu’ils apportent, celles qui sont bonnes ou celles qui sont mauvaises pour le corps, et font indifféremment l’article de toutes celles qu’ils vendent ». Ce qui ne veut pas dire que le vieux Socrate se privait d’aller écouter Protagoras et les sophistes : il était au contraire un de leurs auditeurs réguliers; il lui arrivait même de recommander l’enseignement de ces hommes qui bricolaient des réponses à acheter et se faisaient des disciples; mais pour lui-même il se chargeait de réfléchir sur ce que les maîtres populaires racontaient, et en arrivait la plupart du temps à une autre façon de penser, après avoir pensé justement. Et l’exemple de sa propre vie était la solution qu’il proposait, sinon à tous, du moins à ceux qui le suivaient jusqu’au bout, non pas jusqu’à la mort, qui est un bout que n’importe qui atteint, mais jusqu’à l’aveu de l’ignorance, qui est le bout du bout : il commença sa réflexion par une découverte cruciale, à savoir qu’il ne savait pas ce qu’il lui fallait savoir; il fonda les réponses qu’il put trouver dans la constatation facilement répétable qu’il était mieux pour lui, et qu’il était mieux pour l’homme en tant que tel, de savoir par lui-même, quand il le pouvait, et, quand il ne le pouvait pas, de s’avouer qu’il ne savait pas.

Il m’arrive maintenant de conclure que les catastrophistes ne sont pas assez pessimistes. Ils dessinent un avenir noir pour nous faire croire que le présent, ou du moins le passé, est, ou a été, rose. Ceci est faux. Le problème de l’homme, le mal de l’homme est co-éternel à l’homme. Ce n’est pas le plus ou le moins d’information qui fait que les hommes ne pensent pas ou qu’ils sont bien peu humains; ce n’est pas Internet ou le capitalisme accompli ou le tittytainment ou l’« extension du domaine de la lutte » (Michel Houellebecq) ou le « cyborg post-humain » (Jacques Dufresne) qui fera que les hommes ne penseront pas ou qu’ils seront bien peu humains : ces choses n’aident pas sans doute, mais le fait fondamental, et vieux comme le monde, est que penser est difficile, qu’être homme est exigeant. La servitude humaine est en grande partie volontaire, et la « défaite de la pensée » (Alain Finkielkraut) n’est rien de plus que le mal qui guette l’homme en tant qu’homme. Quand il y avait peu d’information, l’homme se réfugiait dans le mythe pour ne pas penser. Maintenant qu’il y en a beaucoup, il surfe sur le net et se gave d’information et d’images pour ne pas penser. Ce n’est pas la disparition de la mort, ou le quadruplement de l’espérance de vie, qui fera que les hommes cesseront d’être humains. Quand la mort était proche, comme elle l’a été pendant soixante siècles, les hommes ont été violents et inconscients parce qu’ils étaient terrorisés par leur disparition individuelle imminente. Quand la mort sera repoussée au point de paraître disparaître de l’horizon de nos existences, les hommes seront violents et inconscients parce qu’ils auront des désirs de pouvoir illimités, comme cela a toujours été le cas.

Faut-il donc être plus pessimiste que les pessimistes ? Peut-être. Je préférerais dire qu’il faut être plus réeliste que les catastrophistes et leurs frères de lait, les millénaristes, plus réeliste que les optimistes rêveurs et les pessimistes cauchemardiers. Être réeliste, c’est reconnaître que nous ne savons pas grand-chose et que l’information cybernétique ou la tradition religieuse ou la bien-pensance gavée n’est pas le savoir. Être réeliste, c’est privilégier le réel plutôt que les théories, c’est chercher à voir dans les choses, y trouver, quand c’est possible, quelques vérités universelles solides et les dire sans honte et sans orgueil. Être réeliste, c’est reconnaître que la tâche la plus importante de la vie est de distinguer ce que nous savons de ce que nous disons à tort et à travers et que le meilleur de la vie est le partage avec d’autres réelistes de ce que nous savons et surtout du moyen que nous avons pris pour le découvrir. Être réeliste, c’est reconnaître que nous ne savons pas ce qui s’en vient (parce que ce que tel scientifique ou tel pamphlétaire prédit nous échappe et que les conséquences humaines de ce qu’il prédit lui échappent tout autant qu’à nous); c’est reconnaître que si l’espèce humaine disparaît, elle aura disparu comme tant d’autres; c’est reconnaître que l’individu qui ne sait pas ce qui vient après la mort, sait encore moins ce qu’il en sera de l’humanité après la catastrophe appréhendée. Être réeliste, c’est reconnaître qu’en attendant ce jour il y a une tâche qu’il est bon d’accomplir, qu’il y a un exercice que nous évitons pour mieux écouter les élucubrations des prophètes du bonheur technique, qu’il y a un essai que nous ne faisons pas pour mieux nous laisser charmer par les jérémiades des rêveurs du désastre technique, de l’horreur historique, de la catastrophe finale. Cette tâche, cet exercice, cet essai est celui de revenir sur nos expériences, de les évaluer aussi exactement que possible, de les rattacher aux questions vitales que chaque jour met devant nous.

En 1848, Marx publiait le Manifeste du parti communiste. C’est ici le Manifeste du parti réeliste. Il y a cependant trois remarques à faire pour baliser cet événement, que les historiens à venir ne souligneront pas sans doute. Un réeliste n’est ni un réaliste pessimiste ni un rêveur optimiste, qui sait d’avance ce que l’avenir apportera à l’homme : les réelistes reconnaissent leur inscience historique. Les réelistes ne forment pas un parti politique. Et leur manifeste n’est pas un discours qui cherche à proclamer quelque doctrine que ce soit : il s’agit d’un encouragement à penser pour soi-même pendant, avant et après les transformations qu’on annonce. Pour ceux qui voudront faire ainsi, le catastrophisme et le millénarisme seront ce qu’ils sont, des ramassis de rêves et de cauchemars, de peurs imaginaires et de contes de fées transmis par des grands-mères. Mais il est bon, mais il est nécessaire de passer du temps auprès des grands-mères : on y apprend tant de belles choses.

 

NOTES

* Gérald Allard est professeur de philosophie au Cégep de Sainte-Foy. Il est l’auteur d'éditions critiques et de commentaires sur Machiavel, Rousseau, La Boétie et Platon.



 


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