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La dignité de posséder son chapeau : Gilbert Keith Chesterton, 1874-1936

Un texte de Stéphane Kelly
Thèmes : Histoire, Philosophie, Revue d'idées
Numéro : vol. 3 no. 1 Automne 2000 - Hiver 2001

Il est d’un grand intérêt de se pencher sur la vie de G. K. Chesterton. Engagé avec intensité dans les conflits de son temps, son jugement sur les hommes, les événements, les œuvres fut singulier. À le comparer aux autres intellectuels de son époque, il fut à tout prendre l’un des plus lucides. Il s’obstina à ne jamais perdre de vue le sens commun. Cette volonté de rester près du réel lui permit d’échapper aux étiquettes politiques. Il ne pensait toutefois pas qu’on pouvait comprendre le monde sans adhérer à des idéaux. Toute sa vie est une suite de paradoxes. Immense, touffue, son œuvre rassemble l’essai, la chronique journalistique, le pamphlet, le récit historique, le roman, la poésie, la critique littéraire et l’écrit religieux. Je me limite ici principalement à ses essais sociaux et politiques, ainsi qu’à quelques écrits du cercle intellectuel dont il fut l’inspiration.

Gilbert Keith Chesterton naît à Londres en 1874. Petit commerçant, son père appartient à la classe moyenne anglaise, cette classe qui, au XIXe siècle, est bien campée entre la grande bourgeoisie et les classes laborieuses. Cette classe, soulignons-le, porta durant tout le XIXe siècle les grandes aspirations du libéralisme anglais. Chesterton n’échappa pas à cet héritage. Il se considérera, toute sa vie, comme un libéral. S’il fut amené à critiquer sévèrement le parti libéral anglais, c’est qu’il pensait que celui-ci avait abandonné la source qui le nourrit si longtemps.

Ses années universitaires au Balliol College sont déterminantes. C’est là qu’il se lie d’amitié avec un lecturer nommé Hilaire Belloc, un catholique français établi à Londres. À partir de ce moment-là, Chesterton et Belloc s’influencent mutuellement. Ils forment bientôt le noyau d’un cercle intellectuel. La plupart de ses membres, de sensibilité libérale, s’opposent au parti conservateur. Mais ils critiquent tout autant le nouveau libéralisme. Une première critique lui est adressée, dès 1896, lorsque plusieurs collaborent aux Essays on Liberalism dirigés par Belloc. Ces essais réitèrent le dogme libéral classique : un citoyen ne peut être libre que s’il est économiquement indépendant. Une large distribution de la propriété est donc souhaitable, plutôt que son étatisation.

G. K. devient une figure publique par ses opinions sur la politique étrangère. Au début de la guerre contre les Boers, en 1899, le parti libéral rompt avec son vieux credo anti-impérialiste, se ralliant au militarisme du parti conservateur. En colère, Chesterton joint les rangs du journal The Speaker, un hebdomadaire lié à l’aile gauche du parti libéral. Même au sein du mouvement anti-impérialiste, Chesterton est un excentrique. Ce mouvement défend les Boers sur une base humanitaire et pacifiste. Chesterton, lui, affirme plutôt les vertus du conflit et du combat. Les Boers méritent le respect parce qu’ils ont le courage de prendre les armes pour défendre leur propriété contre la cupidité des spéculateurs britanniques.

Il est cinglant à l’égard des socialistes fabiens qui justifient la position de l’empire au nom du progrès. Tel est son ami George Bernard Shaw, qui appuie cette position sous prétexte qu’elle permettrait d’amener des « créatures arriérées » au sein de la civilisation. Cet humanitarisme, écrit G. K., « c’est l’amour de vivre avec son inférieur ». L’impérialisme britannique serait l’ennemi de la liberté. Il dénie aussi l’égalité des hommes, en imposant les « standards anglais » à une autre nation, sans que celle-ci, en retour, ait quelque chose à apprendre aux Anglais. Dans son roman The Napoleon of Notting Hill (1904), il plaide pour un patriotisme attaché aux choses locales. La démocratie ne peut exister que sur de petits territoires.

Ses écrits de la première décennie du XXe siècle visent à établir un idéal. Ils réagissent au nihilisme qui menacerait deux idées de l’héritage culturel : la liberté et la religion. D’une part, la liberté est menacée par l’ascension du matérialisme prussien de l’empire de Bismarck. D’autre part, la religion est minée par le darwinisme. Le « mal prussien » introduisait en Europe le matérialisme politique, tandis que le darwinisme détruisait l’idée d’unicité de l’Homme. Chesterton publie d’abord Heretics (1905), qui découronne les penseurs sociaux de l’époque. Ces derniers pensent candidement élargir le sentiment d’humanité en s’attaquant aux institutions fondamentales au nom de la science : la famille, l’église, les fêtes religieuses, les pubs. Cette attaque cache des motifs moins nobles. L’élite anglaise de l’époque est obsédée par le nouveau concept darwinien de « national efficiency ». L’utopie socialiste promet naïvement un ordre mécanique et matérialiste, assuré par un inévitable progrès biologique. Pensant en termes de processus, les hérétiques refusent de choisir des idéaux : « L’homme moderne dit : “Laissez-nous abandonner tous ces standards arbitraires et embrasser la liberté”. Ce qui revient à dire : “Ne nous laissez pas décider ce qui est bien, mais laissez-nous juger convenable ne pas le décider.” L’homme moderne dit : “Au diable votre vieille conception morale : je suis pour le progrès.” Ce qui revient à dire : “Ne nous laissez pas établir ce qui est bien, mais laissez-nous déterminer si nous en avons plus.” L’homme moderne dit : “Ce n’est ni dans la religion, ni dans la moralité que reposent les promesses de la race humaine, mais dans l’éducation.” Ce qui revient à dire : “Nous ne pouvons déterminer ce qui est bien, mais laissez-nous le prodiguer à nos enfants.” »

Dans Orthodoxy (1908), Chesterton affirme qu’il est futile de s’engager dans l’action si un idéal social n’a pas été préalablement défini. Il est impératif de connaître la nature de l’homme et ses besoins spirituels. Selon G. K., le besoin spirituel est double. L’Homme a besoin autant de la religion que de la raison, du familier que de l’étrange. La tradition chrétienne aurait le mérite de combiner cette double exigence. Elle serait la meilleure base pour fonder la liberté. La défense de cette valeur ressort des chroniques qu’il signe, à cette époque, dans le quotidien libéral Daily News. Il vilipende le nouveau réformisme qui prétend aider les pauvres, mais qui, en fait, restreint leur liberté. Chesterton se défend d’avoir abandonné la cause libérale. Il se présente d’ailleurs sous cette bannière aux élections en 1902 et 1906.

 Il polémique avec G. B. Shaw et H. G. Wells sur le socialisme dans la nouvelle revue The New Age. Fondée en 1907 par A. R. Orage, cette publication s’adonne à une critique romantique du capitalisme. Elle prétend que la concentration de la propriété détruit l’esprit artisan de l’ouvrier. Loin de remédier à la situation, le syndicalisme contribue à l’asservir encore plus, en l’assujettissant à une bureaucratie d’État. Inspiré par l’idéal médiéval des guildes, la revue propose des formes de contrôle et de propriété de l’industrie, fondées sur le principe du local self-government. Cette critique s’affirme avec la publication de What’s Wrong With the World (1910). La réforme sociale des nouveaux libéraux impliquerait l’enrégimentation des classes laborieuses. Les nouveaux libéraux, épris de réforme sociale, se soucient moins de liberté et de démocratie que d’efficacité administrative. Les aspirations du pauvre, écrit Chesterton, ne sont pourtant pas difficiles à comprendre. Il aspire à posséder une petite propriété et une maison, pour y fonder une famille et y exercer ces libertés traditionnelles, sans se faire importuner par une armée d’agents de l’État. Paternaliste, la réforme sociale vise moins à rendre la classe laborieuse plus autonome et indépendante, qu’à la discipliner afin d’en faire une main-d’œuvre capable de rivaliser avec l’empire germanique.

La décennie des années 1910 se caractérise, pour la bande à G. K., par une engagement plus partisan dans la vie politique anglaise. Le véhicule de son combat est l’hebdomadaire indépendant Eye-Witness, fondé en 1911 par Belloc et Cecil Chesterton (son frère). Il s’agit, au sens fort, d’un journal d’opposition, qui démasque d’une part la tartufferie des socialistes fabiens et, d’autre part, le caractère frauduleux du « faux système parlementaire » anglais de l’époque. Le journal orchestre des campagnes d’opposition contre les premières « lois sociales » : assurance-santé, assurance-emploi, salaire minimum. Supervisées par des bureaucrates, ces lois menacent d’assujettir les forces ouvrières à une bureaucratie d’État. Elles seraient une attaque contre la force économique des syndicats ouvriers. Elles impliqueraient la perte de dignité et de liberté des ouvriers. Le Eye-Witness favorise plutôt des formes révolutionnaires de local self-government. Les ouvriers doivent éviter de perdre la possibilité de changer spontanément de représentants. Cela est impératif pour prendre les capitalistes par surprise. Toutes inspirées du modèle prussien de Bismarck, ces premières « lois sociales » font croire à Chesterton qu’une nouvelle oligarchie travaille à miner le modèle de la Old England, fondé sur l’idéal du yeomen (petit propriétaire) indépendant. Et de fait, le pouvoir des députés de la Chambre des Communes s’affaiblit constamment. Il se déplace vers les front benches, ces banquettes avant de l’opposition et du gouvernement qui sont réservées aux « vedettes » des deux partis. Celles-ci proviennent en fait d’une oligarchie fermée. Fréquentant les mêmes clubs sociaux, elles dirigent la politique anglaise sans se soucier des aspirations du peuple anglais. Dans The Party System (1911), Belloc et Cecil Chesterton montre que ce corps sélect d’hommes était choisi parmi les plus riches politiciens au moyen d’un processus raffiné de cooptation. L’existence de cette coterie rend la différence entre les libéraux et les tories insignifiante.

L’essai le plus retentissant du début des années 1910 est The Servile State de Hilaire Belloc (1912). Cet essai peint de façon dramatique les deux possibilités « totalitaires » du monde moderne. La première est la possibilité communiste, au moyen du socialisme d’État. La seconde est la possibilité prussienne, au moyen du capitalisme d’État. Ces deux possibilités ont en commun un même déni de droits fondamentaux de l’homme : droit à la propriété, droit à ses moyens de production. Ces possibilités, écrit Belloc, sont des menaces réelles depuis qu’une oligarchie travaille à monopoliser la propriété. Essai prophétique en ce qu’il annonce, vingt ans à l’avance, les deux régimes totalitaires (bolchevique, prussien) qui vont menacer l’humanité durant les années 1930. Afin de contrer ces deux menaces, Belloc propose de radicaliser le vieux paradigme libéral, en travaillant à la fondation d’un État distributiste, où la propriété serait largement distribuée. Dans The Crimes of England (1915), Chesterton pose des assises historiques à cet idéal distributiste. Écrivant pour soutenir l’effort de guerre, G. K. montre comment la Old England a été minée à partir de la Réforme. Plutôt que de voir la cause de la liberté avancer lors du XVIe et du XVIIe siècles, il dévoile l’ascension d’une oligarchie vouée à l’expropriation des petits propriétaires. Ce livre est un éloge patriotique de la Old England, détruite par les crimes de l’Angleterre moderne. Ainsi, au lieu de trouver en la France une alliée dans la défense de la civilisation, l’Angleterre oligarchique imita la « barbarie prussienne ». Dans la querelle entre le romanisme et le germanisme, l’élite anglaise a tranché en faveur du second. Influencée par le darwinisme social, cette élite n’est que trop heureuse d’apprendre que les « races supérieures » de la famille humaine sont les empires capitalistes, saxons et protestants du Nord de l’Europe. Chesterton note avec gravité que le prussianisme a maintenant autant d’adeptes en Angleterre qu’en Allemagne. Il révèle toute son inhumanité en jugeant les choses selon des principes d’efficacité administrative plutôt que des principes moraux.

Au terme de la Première Guerre mondiale, Chesterton se réjouit de la défaite de l’Allemagne, mais se désole des accords de paix. Sa plus grande déception est toutefois reliée à un drame personnel. Il apprend que son frère et compagnon de combat, Cecil, a perdu la vie à la fin des hostilités. Dès ce moment, G. K. prend la résolution, par fidélité à Cecil, de se consacrer au journalisme de combat pour le reste de sa vie. Sa conversion au catholicisme, en 1922, est un aboutissement logique. Depuis une décennie, il s’éloignait de plus en plus de la culture anglo-protestante. Il serait erroné de lire tous ces écrits comme ceux d’un auteur catholique. Il grandit d’abord dans une famille protestante libérale; il joignit ensuite l’église anglicane et y resta durant plusieurs années; puis, il adhéra à l’Église catholique romaine pour les dernières années de sa vie, de 1922 à 1936. Il n’est d’ailleurs pas soucieux de se conformer aux encycliques papales, bien qu’il leur voue un grand respect. Il ne dérive pas ses écrits politiques de l’autorité de l’Église. Le christianisme reste cependant la base la plus solide pour fonder l’égalité et la liberté. Il en était venu à penser que l’Église catholique romaine était la plus apte à porter les aspirations du christianisme. Dans une formule provocante, il disait que le monde moderne vit sur un « capital catholique ». Dans la mesure où les hommes modernes restaient animés par des idéaux politiques, ceux-ci sont des idéaux chrétiens. C’est du christianisme que découlent tous les principes de la Révolution française : la liberté, l’égalité, la fraternité et surtout, la possibilité d’une action héroïque pour fonder un monde meilleur.

L’année même de sa conversion, en 1922, Chesterton publie Eugenics and Other Evils. C’est la somme des arguments qu’il élabore depuis une décennie contre le darwinisme social, l’État servile et les classes supérieures. Ces types de politique servent, selon lui, une minorité : « Tel que proposé, l’eugénisme veut probablement dire le contrôle par quelques-uns du mariage et du non-mariage de la majorité ». Candides, les eugénistes pensent que les experts administrent ces « lois progressives » sans commettre d’erreur ou d’abus. Le cœur de l’argument de Chesterton ne touche toutefois pas à l’action de ces docteurs égarés, qui propagent l’eugénisme. C’est plutôt en pointant les intérêts de classe de ces politiques : « À la racine de l’eugénisme, se trouve l’employeur ». Ainsi, personne ne suggère que le mariage des riches familles anglaises soit contrôlé. Les eugénistes ne s’intéressent pas aux tares des classes supérieures, non pas par snobisme ou lâcheté. C’est plutôt qu’ils comprennent, de façon semi-consciente, que ce n’est pas là leur travail. Ce que l’élite attend d’eux, c’est qu’ils augmentent l’asservissement des classes inférieures. Le monde moderne embrasse l’eugénisme de façon enthousiaste parce qu’il offre une solution à un problème embêtant que les capitalistes ont eux-mêmes créés. Que doit-on faire de cette masse croissante de déracinés, de chômeurs, de déclassés qui croupissent dans les nombreux ghettos des grandes villes industrielles? Fasciné par l’évolution et le progrès, le nouveau libéralisme combine simultanément les vices du capitalisme et du socialisme :

Ils ont maintenant ajouté toutes les tyrannies bureaucratiques de l’État socialiste à la vieille ploutocratie de l’État capitaliste, sans réduire de la moindre façon les inégalités de ce dernier. On a seulement sapé les dernières libertés individuelles qu’avaient conservé ses victimes. Il ne permet pas à un homme de construire une meilleure maison; il limite seulement les maisons où il peut vivre, où il pourrait choisir de vivre; lui interdisant même d’élever des porcs ou des poules ou de vendre de la bière ou du cidre.

La grande aventure des années 20, pour G. K., c’est le mouvement distributiste. Ses assises avaient été posées plus tôt dans les débats du New Age. Une polémique s’y tenait autour d’un thème cher à A. R. Orage et A. J. Penty, soit le socialisme de guildes (guild socialism). Il s’agissait d’une curieuse synthèse du socialisme politique et du syndicalisme industriel. L’objectif était d’organiser les ouvriers anglais d’une même occupation au sein d’une fraternité ou d’une guilde. Ces guildes nationales pouvaient facilement se constituer en utilisant la structure syndicale existante. Chaque guilde aurait ainsi le contrôle sur les ouvriers d’un même secteur. De cette façon, il serait possible de supplanter la classe capitaliste et, à terme, d’éliminer le salariat. Durant les années 1910, c’est cette commune opposition au salariat qui rapproche les partisans du socialisme de guilde des distributistes comme Chesterton et Belloc.

Vers la fin de cette décennie, toutefois, Chesterton, Belloc et Penty s’éloignent du socialisme de guilde. Ils notent que ce type de socialisme finit par tolérer l’industrialisme à grande échelle. En refusant de lutter contre la division croissante du travail, les ouvriers restent à la merci des bureaucrates professionnels. Ils préfèrent fonder l’idéal des guildes sur le principe du local self-government. C’est sur cet idéal que s’établit le mouvement distributiste à partir du début des années 20. Sur le plan politique, le distributisme prend d’abord acte de la faillite du libéralisme et du socialisme et rejette en outre la solution social-démocrate (fabienne) en tant que voie intermédiaire. Sans organe pour diffuser l’idéal (le New Witness ayant disparu en 1923), les chestertoniens remettent la main à la pâte, en 1925, afin de lancer le G. K. Weekly’s. Et afin d’augmenter le financement, ils fondent l’année suivante la Ligue Distributiste. Son sous-titre : « La ligue pour la préservation de la liberté par la restauration de la propriété ». Cette restauration est nécessaire, car « la propriété, c’est comme la boue, c’est bon seulement largement distribuée ». À la réunion inaugurale, Chesterton fait cette déclaration, qui résume bien l’esprit de la ligue :

Le peuple a toujours cru dans la très simple idée qu’un homme se sent plus heureux, plus digne, plus à l’image de Dieu, lorsque le chapeau qu’il porte est son propre chapeau; et non seulement son propre chapeau, mais sa maison, la terre sur laquelle il marche, et une variété de choses. Il peut se trouver du monde qui préfère louer un chapeau à la semaine, ou emprunter le chapeau de son voisin, afin d’exprimer l’idée de camaraderie, ou encore de s’assembler sous un immense chapeau pour traduire une conception cosmique plus large encore; mais la plupart d’entre eux sentent que quelque chose est ajoutée à la dignité de l’homme lorsqu’ils portent leur propre chapeau

La ligue s’oppose à la montée de deux grandes oligarchies : le « big government » et le « big business ». Les différentes sensibilités qui coexistent au sein de la ligue expliquent que la critique s’adresse tantôt au système monétaire, tantôt au machinisme industriel, tantôt à l’urbanisation massive. Juge entre ces sensibilités, G. K. tente de les concilier. À un moment donné, il se tient par exemple un débat sur le bien-fondé de l’industrialisme. Afin de calmer le jeu, Chesterton refuse de le condamner sans nuances. Le distributisme, lance-t-il, n’a pas à limiter l’horizon de l’individu « à trois acres et une vache ». Chesterton s’oppose à la concentration de la propriété. Mais il n’est pas contre la compétition. Il s’oppose aux tendances monopolistiques d’un système qui tend à éliminer le « petit ». Il admire certes l’idéal des guildes, mais il ne rêve pas à un retour à l’âge médiéval. D’ailleurs, ses principaux romans dépeignent l’échec de sociétés utopiques reconstruites sur des principes médiévaux.

En l’absence d’un programme officiel, on trouve une définition du distributisme dans le magnifique Outline of Sanity (1926). Chesterton y ridiculise par exemple l’idée d’une supériorité des grands centres d’achats sur les petites boutiques, de l’agriculture à grande échelle sur les petites fermes. Poser la question en termes d’efficacité est, selon lui, passer à côté de l’essentiel. Seule la propriété assure à l’individu la dignité de l’égalité. Elle seule peut satisfaire les sentiments humains naturels. Chesterton ne se fait pas d’illusion. Le distributisme ne peut envisager détrôner complètement le capitalisme à grande échelle. Mais il souhaite au moins qu’une troisième force s’insère en Angleterre entre celle du travail et du capital. Cette force serait constituée de marchands, d’artisans, de fermiers. Sa discussion du machinisme montre qu’il ne partage pas les vues antimodernes de certains alliés distributistes. La machine, écrit-il, a un pouvoir de fascination et de romance et peut rendre les hommes plus indépendants. L’invention de l’automobile par Henry Ford en est un bel exemple. Elle donne à l’homme la liberté de se rendre où bon lui semble, sans dépendre des vastes oligarchies ferroviaires.

Sur la scène politique, entre 1925 et 1930, la ligue donne généralement un appui tactique aux positions du Labour. L’un des proches de Chesterton est le député travailliste Sir Henry Slesser. Ce dernier l’avait persuadé que plusieurs députés du Labour défendent réellement la cause des ouvriers et partagent ses craintes à l’égard de l’État servile. Critère décisif, le Labour est le seul parti sur l’échiquier politique à lutter contre le grand capitalisme. Le G. K. Weekly’s se dissocie toutefois de plusieurs positions de ce Labour, dont cette idée d’un salaire minimum, qui relève d’un véritable esprit « du pain et des jeux ». Cet esprit détourne l’attention du seul objectif véritablement digne, soit la propriété des moyens de production. Le même esprit est à l’œuvre dans ces schémas de « paix industrielle » et de « dialogue patronal-syndical ». Ils dénotent la préférence croissante du Labour pour la sécurité plutôt que la liberté des ouvriers. Ils annoncent, tragiquement, l’abandon de l’idéal des guildes. En 1929, le député Slesser quitte la politique. Le lien avec le Labour, qui ne tenait plus qu’à un fil, rompt pour de bon.

Inquiet de la montée du « modèle prussien », d’abord en Allemagne puis en Angleterre, Chesterton place durant les années 1920 des espoirs dans la constitution d’un bloc latin, qui reposerait les trois vieilles civilisations que sont la France, la Pologne et l’Italie. C’est ce qui l’amène à visiter l’Italie, puis à publier The Resurrection of Rome(1930). Ce récit témoigne de sa déception à l’égard du régime de Mussolini. Il ne partage pas l’enthousiasme de certains distributistes à l’égard du Duce. Les beaux discours sur la renaissance de la liberté romaine ne le séduisent pas. Le régime mussolinien est définitivement trop autoritaire et trop militariste : « Je souhaiterais qu’il y ait dans le monde un drapeau blanc de la liberté, que je pourrais suivre, indépendant du drapeau rouge du communisme ou du drapeau noir de l’enrégimentement fasciste. Chaque instinct de mon être, chaque tradition de mon sang me poussent à préférer la liberté anglaise à la discipline latine ». Dès 1926, il prévoyait que l’Angleterre aurait à lutter bientôt contre les excès du fascisme.

Chesterton saisit les différences entre le fascisme de Mussolini et le nazisme d’Hitler. Le fascisme tente de raviver la gloire d’un ancien empire, le nazisme tente de créer une chose radicalement nouvelle, étrangère à la tradition occidentale. Le fascisme est un patriotisme démesuré et zélé, le nazisme un racisme et un impérialisme. Le fascisme reste lié par la réalité des frontières nationales, le nazisme souhaite les pulvériser, pour réunir toute la « famille ». G. K. est le premier intellectuel en Angleterre à condamner la politique nazie à l’égard des Juifs. Il prédit, avant tout le monde, la signature d’un pacte germano-soviétique, parce que ces deux régimes sont philosophiquement hostiles à la civilisation occidentale et au monde chrétien. Lorsqu’au milieu des années 1930, les élites politiques occidentales voient encore en Hitler un « grand pacifiste », lui y va d’une surprenante prédiction : le Führer déclenchera une nouvelle guerre mondiale en envahissant la Pologne. Chesterton meurt en 1936, avant que le monde assiste ébahi à la sinistre accolade de Hitler avec Staline. Cette accolade, l’Occident prendra du temps, beaucoup de temps, à en saisir la signification.

***

Il est impossible d’établir si Chesterton était à gauche ou à droite de l’échiquier politique. Et avouons-le, cela n’a aucune importance. Inclassable, on peut néanmoins lui trouver des ancêtres au sein de la tradition politique anglaise, parmi les républicains radicaux du XVIIIe siècle (Swift, Gordon, Trenchard, Paine) ou les critiques romantiques de la révolution industrielle du XIXe siècle (Cobbett, Carlyle, Morris, Ruskin). Il devient plus aventureux de lui trouver des héritiers, étant donné que le monde qu’il a âprement défendu s’est effondré. On décèle parfois le même esprit insolite et singulier dans des passages de Hannah Arendt ou de Christopher Lasch. Ses propos sur la propriété, la démocratie, les classes sociales et les petites nations étaient terribles mais vrais, pour ne pas dire terriblement vrais. Ses contemporains pensaient qu’il était paranoïaque. Pardonnons-les. G. K. était simplement prophétique [1].



Stéphane Kelly



NOTES


[1]. Les meilleures sources pour les faits biographiques se trouvent dans la biographie de Maisie Ward, Gilbert Keith Chesterton (Sheed and Ward, 1944), ainsi que dans le très beau livre de Margaret Canovan, G. K. Chesterton. Radical Populist (Harcourt Brace Jovanovich, 1977).



 




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