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Les liaisons dangereuses. Sur la crise actuelle de l'interprétation

Un texte de Éric Gagnon
Thèmes : Revue d'idées
Numéro : vol. 2 no. 2 Printemps-été 2000

Eric Gagnon [1]



« J'appelle ici regard moins la faculté de recueillir

des images que celle d'établir une relation. »

Jean Starobinski, L'Œil vivant




De façon de plus en plus insistante, sur divers tons et par divers moyens, sociologues et anthropologues évitent aujourd'hui de se prévaloir de trop d'autorité dans la formulation de leurs interprétations. Ils y renoncent par avance: les mises en garde, les plaidoyers, les méthodes prémunissent les interprètes et préviennent leurs lecteurs contre l'impression que tout aurait été dit, contre la réduction du vécu et de l'expérience des individus à une seule explication, contre la prétention à être plus près de la vérité que d'autres. Point de supériorité du savoir savant, point de comparaison entre le savoir profane et le savoir savant, sinon au désavantage du second qui s'est trop éloigné de la « vraie vie » . Dans ce souci de respecter l'autre, de ne jamais dominer ou réduire son « sujet »  - souci qui ressemble souvent à de la culpabilité - diverses stratégies sont utilisées: le recours aux méthodes dites « qualitatives » , particulièrement les récits de vie, qui respectent le « vécu »  des gens, une attention particulière aux efforts des individus pour échapper aux normes et contraintes du système, ou encore l'élévation des informateurs au rang de partenaires, ayant chacun une trajectoire singulière qu'il ne faut surtout pas réduire - la réduction, insupportable travail opéré par les sciences! - à la culture ou aux rapports sociaux[2].

L'interprétation est hasardeuse, il est vrai. Mais il y a davantage ici en jeu une certaine disqualification du jugement critique, du regard porté de l'extérieur. Ce que je voudrais montrer, c'est que cette disqualification du jugement en matière de faits sociaux et humains dépasse largement les sciences sociales, qui ne font que la reprendre à leur compte. Et ces sciences sont d'autant plus empressées de le faire qu'elles avaient déjà mauvaise conscience d'être trop souvent complices de l'ordre dominant, et qu'elles ont toujours eu tendance à jalouser la création artistique, plus soucieuse de la singularité et de la richesse des expériences. Je veux surtout défendre l'idée que cette disqualification exprime d'abord une méfiance à l'endroit du regard extérieur, qu'elle renvoie, à la manière dont se vit aujourd'hui notre rapport aux autres, au lien social. Et elle se traduit souvent dans un rapport ambigu avec le savoir savant dont elle fait pourtant grand usage. Ma thèse peut se formuler ainsi : la difficulté à formuler un jugement est liée à la difficulté de se mettre à la place de l'autre, et inversement. Le monde de la santé et de la maladie nous fournit une bonne manifestation de ce refus de jugement et va nous aider à mieux comprendre comment il détermine un mode différent de rapport aux autres.

Que chacun soit seul à pouvoir juger de son état de santé, des soins dont il a besoin, est sans doute l'idée la plus importante qui circule aujourd'hui dans le monde de la santé. Elle s'exprime dans le droit des patients de refuser un traitement, dans le choix entre diverses thérapies ou approches alternatives. Plus généralement dans la contestation de l'autorité médicale. Et c'est dans le domaine de la santé mentale que cette contestation est la plus manifeste, pour le type de pathologie précisément où le jugement de l'autre a le plus d'importance puisqu'il est au cœur de la pathologie, du moins de la manière dont elle est aujourd'hui comprise. Refus général de la catégorie de folie d'abord, associée à un jugement d'intolérance et à un sentiment de rejet. La folie est un jugement prononcé par les autres qui indique le seuil du tolérable ou du supportable ; elle est dès lors associée à l'arbitraire et à une forme d'exclusion. La folie paraît en fait moins étrangère à la normalité aujourd'hui qu'autrefois ; pour nos contemporains, elle est même souvent porteuse d'une vérité : de la difficulté de se faire entendre, de se faire comprendre ; elle n'est plus de ce point de vue l'envers de la normalité, mais en révèle la nature, sinon les conditions dans lesquelles tout individu fait la rencontre de l'autre. Refus dès lors de toute forme de contrainte (contention, isolement, traitement forcé), qui ne peut être associée qu'à une violence intolérable, une manière de faire taire, de ne pas entendre. Refus plus général qu'il y ait une seule idée de ce qui est bien et désirable dans le choix du traitement ou dans la détermination de la qualité de vie. L'autorité ne trouve plus d'appui sur une idée du normal, du juste ou de la contrainte légitime.

Les intervenants en santé eux-mêmes ne veulent plus juger, normaliser. L'approche « communautaire »  est ainsi valorisée, qui accueille la personne sans la juger. Les diverses psychothérapies ressemblent souvent à la recherche d'une forme de confession sans jugement: une sorte d'aveu dénormalisé. Il faut rendre autonome la personne, la rendre capable de fonctionner en société sans pour autant qu'elle se conforme nécessairement aux normes dominantes et aux jugements extérieurs. Le jugement extérieur, expert, est contesté. Il apparaît aux malades, mais de plus en plus aux soignants eux-mêmes, comme une menace : une norme extérieure imposée, donc aliénante, qui catégorise, uniformise, et impose une normalité. Tout ce qui évoque l'« institution »  représente une menace, une violence, car elle discipline, ignore la diversité, hiérarchise ; en un mot, elle juge. Patients et soignants sont à la recherche d'une approche qui permet une relation interpersonnelle authentique, spontanée, qui respecte ce que les individus sont « réellement » . On recherche une relation qui n'est pas faussée par le langage et le regard normatif des autres, qui permet d'être ce que l'on est vraiment hors de l'interprétation des autres[3]. Le rapport authentique avec soi et avec les autres passe par un approfondissement de la connaissance de soi, un travail d'introspection, qui livre une connaissance désormais essentielle au traitement lui-même ou au choix du traitement qui convient ; une connaissance à laquelle les autres n'ont jamais entièrement accès. Et c'est pourquoi le thème de la communication est aujourd'hui si présent dans le discours sur la santé: les difficultés de se faire entendre, les masques, l'inauthenticité apparaissent à l'origine des difficultés vécues, des pathologies, ou en sont l'expression privilégiée.

Il ne s'agit pas simplement d'une crise d'autorité au sens où l'on aurait mis en évidence les limites de l'expertise et de la science, mais d'une crise de confiance. S'exprime un doute profond quant à la capacité d'une personne de comprendre ce qu'une autre vit, pense, désire, ressent ; un doute quant à sa capacité de se mettre dans la peau de l'autre. L'image que cet autre peut avoir de nous ne coïncide ainsi jamais avec la « réalité » , c'est une image incomplète. Son regard devient menaçant, il devient toujours nécessaire de le corriger, de prévenir une mauvaise compréhension.

On retrouve ce « sentiment »  dans les groupes d'entraide, qui réunissent des personnes souffrant de la même maladie ou connaissant un même problème (cancer, alcoolisme, dépression, etc.) pour échanger sur leur expérience, s'aider et s'orienter. Ce sont des endroits où il est possible de parler sans être jugé, où peut être dit ce qui, ailleurs, est de l'ordre de l'indicible, où des personnes étrangères les unes aux autres, mais ayant une expérience en commun peuvent se comprendre. Et elles ne se jugeront pas, précisément parce que ce sont des étrangers n'entretenant pas de liens dans la vie courante ; elles ne se doivent rien, elles ne sont pas obligées les unes envers les autres. En somme, ces groupes sont des lieux où s'expriment la difficile compréhension que les autres peuvent avoir de ce que chacun peut vivre, et plus généralement, la difficile communication que l'on peut avoir avec les autres ; des lieux où la maladie est justement associée à la communication entravée, l'incompréhension, et la santé à la transparence et la communication libérée. La maladie précipite en fait une interrogation sur ce que les autres peuvent comprendre de notre expérience, de nos intentions, de nos sentiments, de ce que nous parvenons toujours si mal à communiquer ; la maladie accentue une défiance à l'égard des formules conventionnelles, des lieux communs, et engage à départager les relations vraies, transparentes (les vrais amis) des relations sourdes et conventionnelles. Ces groupes traduisent le sentiment que le langage ne suffit pas pour se faire comprendre, qu'il faut vivre l'expérience pour comprendre, que l'autre finalement ne peut jamais se mettre à ma place. Et à cette angoisse ils procurent un certain apaisement par une certaine acceptation des difficultés de la communication, par le sentiment qu'ils procurent aux individus, qu'ici, pour un court moment et pour au moins une dimension de leur expérience, ils ont été entendus et compris. Hors de la vie ordinaire et des liens ordinaires, devant des gens à qui l'on ne doit rien, qui n'ont d'autres obligations que de nous écouter et qui n'ont donc pas à nous juger, la parole peut circuler.

Le refus du jugement se présente tantôt comme inaccessibilité à l'autre, impossibilité de le connaître, tantôt comme inexpressivité, incapacité de communiquer à l'autre ce que l'on est ou ressent[4]. Chaque intériorité est fermée du dedans, ou c'est l'accès au dehors qui lui est fermé.

Cette crise de confiance et cette volonté de transparence et d'authenticité rendent à la fois plus manifeste et plus intolérable l'interprétation, de la part même de ceux qui ont fait de l'interprétation leur métier. Jusqu'aux anthropologues et sociologues de la santé, qui s'interrogent ainsi sur les limites « existentielles »  de toute approche anthropologique ou sociologique de la souffrance[5]. Ramener la complainte du malade à un ordre moral ou à un processus social, comme d'ordinaire le font les anthropologues et les sociologues, est pour eux réductionniste. Comme le médecin, déplorent A. et J. Kleinman, l'anthropologue réinterprète l'expérience des malades avec des catégories qui sont étrangères à cette expérience ; il transpose celle-ci dans un univers intellectuel, moral et économique différent ; il transforme une misère, une peur, une douleur en une pathologie ou un schème explicatif différent de celui du malade lui-même, qui s'en trouve délégitimé. Du coup, on réduit l'expérience en ignorant la complexité et l'incertitude inhérentes à cette expérience, qui demeure imprévisible, estiment les Kleinman. On craint de déshumaniser l'expérience, en donnant une cohérence illusoire à ce qui est souvent un flot multiforme, complexe et incertain. On s'inquiète ici d'une surinterprétation qui ferait violence aux expériences singulières ou aux autres cultures, d'une intrusion dans ce qui demeure incompréhensible ou d'un jugement distant sur ce qui est inaccessible.

Parler au nom de l'autre, se mettre à sa place, c'est se mettre en position de le juger, c'est pouvoir être conduit à penser qu'il aurait pu ou aurait dû faire autrement. Dans les relations quotidiennes comme dans la relation thérapeutique, l'interprétation c'est la compréhension par le dehors : la compréhension par un autre et nécessairement à l'aide de références extérieures à l'expérience. Pour éviter de projeter sur l'autre une attitude ou des conceptions qui lui sont étrangères, les Kleinman ont raison d'être prudents dans leurs interprétations et de porter attention aux mots et aux catégories avec lesquels les individus des autres cultures interprètent eux-mêmes leur expérience, les vivent et entrent en interaction. Mais il ne leur sera possible de comprendre ces catégories qu'en les rapportant à d'autres catégories, d'autres pratiques ou d'autres cultures, qu'en les rapportant à des réalités extérieures, qu'en rapportant la conduite ou la parole que l'on veut comprendre sur d'autres conduites ou paroles, ainsi que le fait toujours la pensée[6]. L'interprétation met en rapport des phénomènes, car on ne trouve un sens à un phénomène qu'au-dehors, en le liant à d'autres phénomènes. Leur sens et leur valeur sont dans cette mise en rapport. Interpréter c'est lier. Il y a de l'interprétation dans les liens sociaux et un lien social dans l'interprétation. La difficulté de juger renvoie à une difficulté de lier ; à une difficulté de se mettre à la place de l'autre, dans sa peau, du fait de l'impossibilité ou de l'interdiction de faire intervenir dans notre compréhension d'une expérience quelque chose qui soit extérieur à cette expérience. Cette référence ou ce point de comparaison extérieur implique un jugement, une évaluation, en plus de relativiser la singularité de l'expérience[7]. Et ce point de comparaison fait aujourd'hui défaut.

S'il y a surinterprétation, en fait, c'est par la prolifération et la concurrence entre les interprétations, par une multiplication des investigations, des études et des savoirs, dans le monde de la santé comme ailleurs ; une inflation du discours qui n'est pas étrangère à la société cybernétique et bureaucratique, qui commande du savoir, visant précisément à contourner l'interprétation et le jugement pour s'appuyer sur des « faits » . Le refus de l'autorité et du jugement s'accompagne en effet d'une prolifération de témoignages, de théories et de thérapies sur le corps, la santé, le bien-être. Il s'accompagne aussi d'un investissement de plus en plus de sphères de la vie par la médecine, ce qu'on a appelé la médicalisation : toujours plus de conduites définies en termes médicaux, traitées comme telles (sexualité, délinquance, vieillissement, alimentation etc.), ou jugées selon qu'elles sont favorables ou non à la santé. Mais toute l'attention ainsi accordée à la santé n'est souvent qu'un effort pour faire reposer les normes sur des faits, sur le corps, le biologique, pour naturaliser les normes. Si la médecine condamne de mauvaises habitudes de vie, si elle se fait même très moralisatrice, c'est au nom de normes « positives »  de santé. Cette médicalisation se fait aussi au nom de l'autonomie et de la liberté individuelle, car elle suspend tout jugement de valeur - du moins explicite et conscient. La médecine offre le recours à diverses techniques de reproduction comme de simples options, la possibilité d'un choix, sans se prononcer sur ce qui est bien et désirable ; elle offre, dans de plus en plus d'endroits, la possibilité de choisir le sexe de votre enfant, toujours en affichant une neutralité ; elle corrige les comportements « inappropriés »  et « perturbateurs »  par diverses médications, en ramenant le problème à une question fonctionnelle, sans avoir ainsi à tenir un discours sur la normalité ou sur ce qu'il faut attendre des autres.

Les inquiétudes méthodologiques des anthropologues et sociologues aujourd'hui sont, me semble-t-il, de même nature que le sentiment de menace que représente le regard de l'autre pour nos contemporains. Elles ne sont pas non plus étrangères - de ce point de vue - à la médicalisation et au positivisme. Elles témoignent d'un effort problématique pour établir une liaison sans juger. Les interprétations médicales, anthropologiques ou profanes de la maladie ne sont pas plus étrangères aux expériences des malades que le furent les autres formes d'interprétations à d'autres époques ou dans d'autres cultures. Le fait d'être aujourd'hui soumises à la critique (et on vient de voir à quelles contestations elles sont soumises) les rend peut-être même moins menaçantes que des interprétations s'appuyant sur d'autres formes d'autorité. Et rappeler le caractère réducteur d'une théorie c'est simplement se souvenir de ce que c'est qu'une théorie ou une interprétation par définition. Si la théorie est menaçante aujourd'hui, c'est que le lien social est problématique.

Je pourrais élargir l'investigation à d'autres domaines que la santé. On trouverait, par exemple, du côté des liens amoureux, la recherche de formes de relation sans interprétation. Il faudrait s'arrêter ici à la relation d'amitié si valorisée aujourd'hui, qui sert de modèle ou de substitut à la relation amoureuse ou à la relation parent-enfant. Les hommes et les femmes ne caressent-ils pas en effet le rêve d'une pure relation, où l'autre est accepté tel qu'il est, sans qu'il ait à se justifier, sans donner d'explication, sans avoir à raconter son passé[8]? Une relation où l'on ne prend pas le risque de tout gâcher à vouloir tout comprendre ; une relation amoureuse qui emprunte beaucoup à l'amitié par ses exigences de liberté et d'égalité, et plus fondamentalement par l'interrogation qu'elle suscite sur les valeurs, les aspirations et les obligations communes qu'elle exige pour durer. Dès lors, la question qui se pose est de savoir jusqu'où nous pouvons aller dans ces formes de relation sans jugement, de liens « déliés » . Comment se lier sans avoir à donner ses raisons et en refusant toujours aux autres de parler en notre nom? Sans jalousie, sans engagement, sans projet. En se mettant à ma place, l'autre est en position de me juger. S'il doit malgré tout le faire, que ce soit de façon à ce qu'il accepte ma conduite ou demeure neutre et s'abstienne de juger. Une recherche qui traduit un double mouvement : une volonté de transparence, d'authenticité, qui à elle seule écarte le jugement - l'être authentique est déjà vertueux - et le désir de fermeture. Une double attitude contradictoire et complémentaire vécue peut-être plus intensément par les adolescents, qui revendiquent la communication et le caractère indicible de leurs expériences.

Du côté de l'art, également, l'interprétation est devenue problématique. L'absence de mesure, de référence, est ici particulièrement manifeste, avec le foisonnement de discours que ce vide entraîne. Il n'y a plus de critères pour juger de la beauté, de la valeur d'une œuvre, plus de critères même pour dire ce qu'est une œuvre d'art. Il y a de l'art lorsqu'il y a intention de produire de l'art, dit-on, l'œuvre ne renvoie plus qu'à l'intention qui l'a produite. Elle trouve en elle-même son sens et sa légitimité, qui est justement d'échapper aux critères et jugements. Pour l'artiste, il faut non seulement toujours produire de nouvelles formes, renouveler sans cesse son style, ne jamais être le même, mais le contenu de ses œuvres et sa démarche se veulent l'expression d'un anticonformisme par rapport à l'ensemble des valeurs et normes de la société, et pas simplement à l'endroit des normes esthétiques. Dénoncer les tabous, dire le non-dit, railler le conformisme, refuser les modèles identitaires sont les principaux leitmotivs des artistes. Toujours échapper à la norme, revendiquer la marge, échapper au jugement[9]. La supériorité tant affirmée de l'art sur la science tiendrait à ce que l'artiste n'a pas, à l'encontre du savant, la prétention de dire la vérité ; il s'attarde à décrire le voile et non à le lever, il conserve aux individus et aux phénomènes leur singularité. Ce qui est « extérieur »  à l'expérience représente ici aussi une menace.

Si l'on peut, encore une fois, avoir un sentiment de sur interprétation, c'est par la surabondance de discours autour des œuvres émis par les critiques d'art et les artistes eux-mêmes. Un discours qui vise à mettre le sens tout entier dans chaque œuvre. L'œuvre d'art se présente comme un « énoncé » , qui se suffit à lui-même, qui contient sa propre vérité. Car ici aussi le jugement apparaît comme une prétention insupportable, un geste autoritaire, une violence presque : vouloir juger, c'est imposer ses critères du beau, du bien et du bon ; c'est faire la morale. Reprenant le message et les intentions d'anticonformisme de l'artiste, la critique leur donne une légitimité. Elle légitime cette revendication de singularité et d'irréductibilité. La théorie, l'interprétation, n'est plus alors un jugement porté du dehors, mais du dedans, pourrait-on dire ; elle gonfle l'œuvre pour lui donner des dimensions, une profondeur qui permettent d'échapper à toute forme de réductionnisme, à toute idée convenue ou conventionnelle. La critique fait des œuvres un « discours »  dont elle « révèle »  le contenu contestataire, la protestation contre les préjugés, les images convenues, les idées reçues. La critique ne juge finalement que l'intention de l'artiste et le public ne peut qu'être d'accord avec une ambition d'anticonformisme (qui est le nouveau conformisme). Ce message est d'ailleurs la seule parole qui peut être adressée à l'autre : ne pas demeurer ce que l'on est ; être chacun différent, toujours à l'écart ; toujours sur la défensive. Si la contestation est permanente, si finalement l'on juge beaucoup et sans relâche, ces jugements échappent à toute appréciation et sont entre eux incommensurables. Sans appui, ils se succèdent telle une machine qui tourne à vide.

La maladie, l'amour et l'art sont les activités par lesquelles s'exprime le plus clairement la grande aspiration de nos contemporains : être unique, singulier, se créer soi-même pour échapper aux normes et aux conventions, donner une forme à ce que l'on est, réaliser sa nature en l'exprimant ; une nature singulière, incomparable, au fond de nous-mêmes, à l'abri du jugement et des contraintes extérieures.

De telles exigences ne laissent que deux formes tolérables et encore possibles d'identification de moi à l'autre et de l'autre à moi. Soit une pleine identification à l'autre, une pleine assimilation qui exclut tout jugement et dispense de tout effort d'interprétation ; identification momentanée, car chacun ne fait alors que sympathiser avec soi-même. Soit, comme en art, que chaque singularité se présente comme un point de vue particulier sur le monde, offert aux autres ; un point de vue que les autres peuvent momentanément adopter, un point de vue unique et toujours valable, non réfutable. Mais dans un cas comme dans l'autre, on évite de rejoindre l'autre dans sa pleine altérité, car il faudrait alors mettre en œuvre un système d'équivalence et d'écart (une matrice symbolique), qui fait intervenir des critères de valeur, de validité, de moralité ou de vraisemblance ; d'intelligibilité tout au moins. Le problème de la non-coïncidence entre l'individu, sa parole et la parole de l'autre, plutôt que de s'atténuer, s'en trouve aggravé : difficile, en effet, pour la parole de se vérifier, et de m'engager vis-à-vis de l'autre dans la parole[10], sans référence extérieure qui donne suffisamment confiance pour prendre un risque avec cette parole et celle de l'autre.

Le risque est alors de nous enfermer dans l'intersubjectivité, sous le regard permanent des autres qui devient insupportable, dont nous finissons par douter, parce qu'il est impossible à interpréter quand aucune norme ne garantit le sens. Par un curieux retour, la dénormalisation du système social conduit à une « hypermoralisation »  de la vie personnelle[11], que l'on voulait pourtant soustraire au jugement. Parce qu'il n'y a pas de référence morale qui demeure indiscutée, parce qu'on se rebiffe devant la morale publique, la relation interpersonnelle perd sa stabilité, son évidence, et devient problématique. Comment vivre ensemble dans le face-à-face demeure une question toujours présente, qui empreint la vie personnelle de moralité, ce dont témoigne justement le souci d'échapper à la fois au jugement et aux justifications que l'on se sent obligé sans cesse de fournir.

L'œuvre d'art ou l'expérience de la maladie se veulent incommensurables, quitte à se refermer sur elles-mêmes. Une incommensurabilité qui traduit un refus plus général et plus diffus d'aller au dehors de soi, une sorte de crainte et de défense, la volonté de trouver seul et en soi sa vérité. Les modernes se sont forgé une intériorité pour se protéger et tenir au-dehors le jugement. Il n'est pas indifférent que le philosophe Wittgenstein ait pris la douleur comme exemple de ce qui est inaccessible à la connaissance de l'autre. Elle intéresse beaucoup les anthropologues aujourd'hui, la médecine et les groupes d'entraide. La douleur est quelque chose d'intérieur, mais qui ne s'achève que dans l'expression, car elle est une chose à laquelle le malade et les autres doivent réagir. Elle est subjective, bien que sa « matérialité »  ne fasse aucun doute (au moins pour le malade) ; elle est incommunicable et ce que l'on veut avant tout communiquer. Aux yeux du malade, elle est ce qui fait la singularité et l'importance de son expérience ; elle ne peut se dire dans le langage commun qui la banalise, la désingularise. Chacun ne sait comment exprimer la sienne et les autres ne savent plus comment y répondre. Aussi a-t-on distingué la sensation de la douleur de son expression, comme on a distingué l'intériorité des signes extérieurs. L'expression, le langage, les normes sont en extériorité par rapport à l'individu. Comme la société, devenue réalité extérieure à l'individu, le langage, les signes extérieurs sont tenus à distance, la vérité et l'authenticité étant plutôt cherchées du côté de notre intériorité ou des relations privées, loin des jugements et des normes. Une intériorité sur laquelle chacun peut se replier, en lui-même, à l'abri dans son corps ; l'unité, la permanence et la singularité de la personne. Une singularité qui renvoie au-dehors ce qui doit être jugé, la faute, l'injustice, en l'imputant aux normes, à la société, aux « systèmes » , aux institutions, aux conventions. Une extériorité vers laquelle l'individu tourne l'accusation et qui lui permet de se replier sur soi dans la certitude de son innocence.

Dans une courte présentation de son récit intitulé La chute, Albert Camus disait ceci de son personnage : « Il a le cœur moderne, c'est-à-dire qu'il ne peut supporter d'être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès mais c'est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres. »  Et Camus de poursuivre : « Où commence la confession, où l'accusation? Celui qui parle dans ce livre fait-il son procès, ou celui de son temps? Est-il un cas particulier, ou l'homme du jour? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glace étudié : la douleur, et ce qu'elle promet.»[12]



NOTES


[1] Sociologue, l'auteur travaille à la Direction de la santé publique de Québec.

[2] Les exemples contraires à cette attitude ne manquent certes pas (pensons à Bourdieu), mais ce qui m'intéresse ici c'est la question que la sociologie et l'anthropologie se posent aujourd'hui quant à leur autorité, et non toutes les réponses qui y sont apportées (et de cette préoccupation l'œuvre de Bourdieu est plutôt symptômatique). Par ailleurs, je me réfère essentiellement au contexte nord-américain, encore que les phénomènes ici traités ne sont pas étrangers à l'Europe.

[3] Sur ce plan, comme sur bien d'autres, l'œuvre de Rousseau anticipe notre époque.

[4] C'est ce que Stanley Cavell appelle pour sa part scepticisme : un retrait de son adhésion au groupe, l'individu ne s'autorisant plus à parler au nom des autres et n'accordant plus aux autres le droit de parler en son nom. cf. Les voix de la Raison, Paris, Seuil, 1996 (traduction de The Claim of Reason, 1979).

[5] A. KLEINMAN et J. KLEINMAN, « Suffering and Its Professional Transformation : Toward an Ethnography of Interpersonal Experience » , Culture, Medicine and Psychiatry, vo. 15, no. 3, 1991:275-301.

[6] L'interprétation du sociologue ou de l'anthropologue aura ainsi pour ambition de faire voir la direction que les catégories en usage dans une culture font prendre à la pensée et aux conduites. c.f mon article « Imagination sociologique et interrogation philosophique » , Société , no. 17, 1997.

[7] J. STAROBINSKI, « "Se mettre à la place". La mutation de la critique, de l'âge classique à Diderot  » , Revue européenne des sciences sociales, XIV, 1976, 38-39, 363-378.

[8] On en trouve une expression dans les romans de Jacques Poulin.

[9] On reconnaît ici un aspect de la mission démesurée assignée à l'art depuis plus d'un siècle : l'art comme dernier bastion de la spiritualité, de la liberté dans un monde utilitaire et conformiste ; l'art pure création où le nouveau peut advenir, donc la liberté ; l'art critique désintéressée des valeurs et représentations dominantes, des préjugés et stéréotypes. On attend beaucoup de l'expérience esthétique : elle doit nous bouleverser, nous ébranler, nous changer. Elle doit être, en elle-même, une des grandes expériences de la vie. cf. Jean-Joseph Goux, « Éclipse de l'art? » , Esprit, octobre 1994.

[10] Laurent JENNY, « L'innommable et le mensonger ou le silence du permissionnaire » , Esprit, juillet 1996.

[11] Michel FREITAG, « Pour une approche théorique de la postmodernité comprise comme une mutation de la société » , Société, no. 18-19, 1998.

[12] « Prière d'insérer » , Théatre, récits, nouvelles, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1962. p. 2015.

 



 


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