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De la vie longtemps

Un texte de Pierre Thibeault
Dossier : Rock, punk, rap:culture ou imposture?
Thèmes : Mouvements sociaux, Musique, Société
Numéro : vol. 2 no. 1 Automne 1999 - Hiver 2000

 “À chacun sa prière

Sa nouvelle aube mystique

Et pas le temps pour qu’on s’explique

Ouvrez les royaumes,

Crevez les plafonds, il y a des chances

Pour qu’on nous expédie au ciel

Au ciel

On veut de la vie

Longtemps, longtemps, longtemps.”

(Bertrand Cantat, Noir Désir)

 

You cannot go against nature

Because when you do

Go against nature

It’s part of nature too.

No new tale to tell.”

(David J, Love and Rockets)

 


Le rock est-il une culture? Qu’est-ce que le rock? La littérature est-elle une culture? Qu’est-ce que la littérature? Qu’est-ce qu’une culture? Nous laisserons de côté les diverses interprétations anthropologiques que l’on donne du mot culture puisqu’elles sont, en théorie, tributaires de la culture au sens des arts, ces derniers offrant les interprétations communes à nos contemporains de la réalité qui les entoure. Mais une culture trouve avant tout son essence dans la parole, le dialogue, celui qui nous permet de “regarder les choses à partir du point de vue d’un autre”, comme le disait Hegel. La culture est affaire de parole, une parole qui transcende la réalité. Et pour propager cette parole, et surtout pour y accéder, il n’existe pas de couloir unique que l’être en quête de sens peut emprunter.

***

Remontons à la fin des années 1970. Le disco et la musique dite “progressive” sont rois et maîtres sur les palmarès, partie prenante d’une culture tout anthropologique, d’une industrie du divertissement et de la vacuité intellectuelle. Voilà qui avait de quoi rassurer les élites après le déferlement Hippie de la fin des années 60 qui avait contribué à bouleverser les mœurs occidentales. Le mouvement Hippie a fait prendre conscience aux autorités politiques, mais aussi intellectuelles et financières, de l’énorme pouvoir d’influence des musiques dites rock. La récupération systématique des courants musicaux par les trois sphères d’autorité mentionnées ci-dessus a mené à une banalisation des images et à une rectitude politique en terme de ce qui est bon, et ce qui ne l’est pas. Mais l’artiste, dans son travail de création, ne s’embarrasse pas de ce type de rhétorique. Le disco était une musique de rues, de ruelles. Il avait une signification pour certains. Il est devenu “paquet de lessive”, pur produit commercial, qui trouva son incarnation la plus réussie avec Abba. Le punk fut victime des mêmes aseptisations politique et intellectuelle et de la même récupération financière, tout comme le rap et les musiques industrielles, forçant, sans cesse, les artistes à chercher de nouvelles voix pour que perdure la parole. Et ceux qui ne voient dans la musique populaire qu’une immense machine à faire du fric avec les émotions font la preuve de leur soumission aux propos des médias dans l’élaboration de leur analyse. Incapables de relativiser, ils y vont de généralisations qui trahissent une perte d’esprit critique.

***

Le mouvement punk a pris ses racines dans les expérimentations des Velvet Underground et autres Stooges, à la fin des années 60, mais ne s’y est pas confiné. Constamment en mouvance, le punk fut déclaré mort quelques mois à peine après son éclosion. Mais le cri lancé par les artistes de l’époque et par ceux qui, depuis, s’en inspirent pour tenter de le porter plus loin, a influencé la plupart, sinon tous les modes de transmission de la culture et ce, pas uniquement sur le plan formel, mais aussi sur celui du fond : la musique, bien sûr, mais aussi le cinéma, le théâtre, la danse, les arts visuels, la mode et même, par extension, la littérature.       

Mais là n’est pas le plus important. La culture, nous le disions, est affaire de parole, de dialogue, d’échanges, mais aussi de recul, d’arrachement. De plus en plus, les systèmes d’éducation des sociétés occidentales cherchent à adapter leur enseignement à un marché du travail sclérosé, méprisant du même coup les matières non “rentables” que sont l’histoire, la philosophie et la littérature. D’un autre côté, les médias électroniques aplanissants, réducteurs et incapables d’analyse constituent la source première d’information et de divertissement des jeunes. Pour parvenir à réellement partager avec ses contemporains, l’adolescent doit avoir accès à autre chose que ces deux pôles d’influence majeurs. Pourquoi? Simplement pour parvenir à développer un réel sens critique. Ces propos peuvent sembler couler de source pour certains, mais sortez un peu et vous comprendrez l’urgence de les répéter. En ce sens, le rock et plus particulièrement certains de ses mouvements - notamment le punk - ont su permettre à de jeunes gens de s’éveiller à la vigilance, au doute et, finalement, à la résistance.

À ceux qui ne virent dans le mouvement punk qu’une affirmation nihiliste dont la représentation paroxystique fut incarnée par le bassiste des Sex Pistols Sid Vicious, rappelons l’exemple des Bérurier Noir, groupe punk français, qui exprima, durant les années 80, l’alternative. Pas uniquement en faisant plus de bruit que les autres, en mimant le cirque lors de leurs concerts, mais par des textes dénonciateurs d’une aliénation commerciale envahissante et d’un fascisme renaissant en Europe. Ce groupe vendit beaucoup, beaucoup de disques. Les Bérurier Noir en sont-ils pour autant devenus millionnaires, vautrés sur des plages du Sud de la France? Au plus fort de leur popularité, les membres du groupe s’étaient octroyé un salaire de 2 500FF par mois, le reste étant réinvesti dans la production de groupes musicaux hors norme — y compris la leur — ou dans des actions sociales à large échelle. Bien peu de “littéraires” peuvent se vanter d’une intégrité aussi profondément assumée.

La formation effectua de nombreuses visites en sol québécois. À l’occasion d’un de leurs concerts montréalais, la salle de spectacle fut littéralement prise d’assaut par des groupuscules néo-nazis qui tentèrent vainement de se frayer un chemin jusqu’aux membres du groupe. Cette violence – car cela fut violent – n’a rien à voir avec un Hell’s Angel assassinant un membre du public lors d’un célèbre concert des Rolling Stones. Cette violence fut politique. Et leur exemple n’est pas unique. Nous pourrions citer ici une bonne centaine de groupes musicaux qui, loin des feux de la rampe, proposaient et proposent encore des visions du monde autres, par la parole, mais aussi par le geste, véritables oasis plantées au beau milieu d’un désert intellectuel gagnant jour après jour du terrain.

Mais, le rock, tel qu’on l’entend généralement, est un concept vague, un amalgame, une étiquette que l’on appose sans discernement aucun aussi bien à des artistes qu’à des artisans. Tout comme on ne peut comparer l’œuvre de Kant à celle de Jacques Duval et son Guide de l’auto, on ne peut mettre dans le même sac les Backstreet Boys et Noir Désir. Lorsque Bertrand Cantat cite Vladimir Maïakovski dans une chanson et que celle-ci se distribue à près d'un million d’exemplaires, n’est-ce pas là une contribution appréciable à la propagation d’une parole autre, celle du regard extérieur. Bien sûr, d’aucuns me demanderont combien d’individus parmi le public de Noir Désir ont ensuite approfondi leur connaissance du poète soviéto-géorgien? Quand bien même il n’y en aurait qu’un, ne serait-ce pas suffisant pour garder espoir dans cette étincelle qu’est le dialogue et la parole, une étincelle que l’homme a su, tout au long de sa courte histoire, raviver en flammes ardentes? Ne serait-ce pas suffisant pour que l’homme de culture aborde le rock d’une manière plus ouverte, moins condescendante? En ces temps de grands vents, de grands bruits mais de bien peu de cas, la présence d’artistes, de vrais, qui s’appuient sur une tradition globale pour la renouveler, la faire renaître une fois encore, est un signe du souffle infiniment grand de la culture. Et que ces artistes soient écrivains, peintres, photographes, sculpteurs ou même rockers, ne devrait jamais détourner notre regard de l’intention, du message et de la finalité de l’artiste. Au contraire de l’artisan, qui apprend une technique pour la répéter en tentant de la perfectionner mais sans jamais en changer la finalité, l’artiste, lui, tente de réinventer le sens.

Quant à l’opposition traditionnelle entre les formes plus “nobles” de musique et le rock, là encore, les observateurs empruntent souvent des raccourcis qui n’ont pour autre résultat que d’assurer la pérennité d’une logique commerciale bien structurée. Tous ces discours entendus et convenus que tiennent ad nauseam les puristes pour différencier musique dite “savante” et ce magma informe que l’on appelle “rock” frisent la plupart du temps la mauvaise foi et perpétuent une classification répondant bien plus aux exigences du marché qu’à une quelconque rationalité culturelle. Je vous invite, à ce propos, à jeter un œil au livre L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin d’Alessandro Baricco, publié aux éditions Albin Michel. Cet ouvrage dresse un portrait ravageur et sans complaisance du milieu de la “noble” musique.

En 1977, le look du punk n’est pas qu’une image à choquer. Le punk est un miroir : chaque fois que vos yeux se posent sur lui, c’est vous, votre monde que vous contemplez. Le punk, par son image, est une création artistique, une interprétation de la réalité, une impression assumée comme telle. Dès lors que cette image entre en norme, elle est en déliquescence. C’est la rançon de la modernité que d’accepter, d’assumer que le sens est fuyant, continuellement à réinventer. Et bien des “rockers” s’y emploient tous les jours, loin, très loin de la norme et des médias. Soyez curieux, partez à leur rencontre.

Pierre Thibeault

 



 


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