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Chronique des Amériques : Américanités distinctes

Un texte de Jean-Frédéric Lafaille
Thèmes : États-Unis, Identité, Société
Numéro : vol. 1 no. 1 Automne 1998 - Hiver 1999

Oxford, octobre 1997.  Les marches qui mènent au Hall de Balliol College sont noires de toges, plus ou moins longues, selon le grade.  Les grandes orgues de l’immense salle victorienne accueillent par des pages triomphales d’Haëndel les nouveaux membres du plus vieux des collèges oxoniens — c’est un honneur que lui disputent (de façon bien déraisonnable) les collèges Merton et University.  Le président, debout devant son trône de la high table réservée aux fellows, examine les freshers, ces plus récentes recrues d’une lignée d’étudiants qui remonte à 1263, date de fondation du collège.  Intimidés par la solennité des lieux et l’atmosphère intemporelle de la réception, ceux-ci se dirigent vers les longues tables dressées avec des couverts arborant les armoiries de Balliol.  Je remarque que l’homme peint derrière moi est le roi de Norvège, accroché à côté d’un vice-roi des Indes au port altier.  Après que chacun ait gagné sa place, et que les orgues se soient alors tues, le président frappe de son maillet deux coups secs sur la table haute (qui en a vu d’autres) et porte un toast à la reine.  Je me surprends à lever un verre de sherry et à souhaiter longue vie à “notre” reine.  Suit un discours senti, dans lequel notre président démontre avec éloquence (et une satisfaction contenue) sa maîtrise de l’humour anglais.  Il insiste sur la valeur des traditions qu’incarne la vénérable institution qui nous accueille et à laquelle nous devons désormais et à tout jamais respect et fidélité.  Tous apprécient la qualité de l’adresse présidentielle, tout particulièrement les natifs.  À observer comment les étrangers de toutes origines cherchent à garder contenance face à cet accueil qui nous transporte dans un autre âge, je me redis cette évidence qu’une langue commune ne suffit pas à réunir des cultures distinctes; les Américains ne peuvent se sentir dans un de leurs porte-avions au large de l’Europe.  Mon américanité aussi se brise sur les rives de l’Angleterre. 

Le hasard faisant bien les choses, je me trouve assis à côté de l’un de ces derniers, respectable professeur de physique, dont la moue et l’habit trahissent sans méprise possible l’anglicitude.  Alors que le service commence et que les présentations ont lieu, mon professeur tout britannique me demande:  “So you are Québécois?  I do not mean to be indiscreet, but I would be delighted if you could tell me your opinion about Quebec’s secession.”  Et voilà que la féérie s’éteint brutalement.  S’il est une question qu’un étudiant québécois dans une université anglaise doit s’attendre à affronter, c’est bien celle-là.  Étrangement, après un an passé en Angleterre, c’est par contraste avec l’américanité britannique qu’il me paraît judicieux de présenter l’américanité québécoise.

Lorsque vient le moment de spécifier le contenu, la moëlle de la différence identitaire, il semble bien difficile de ne pas s’arrêter soi-même et de douter de la validité ou l’universalité de la définition qu’on peut en donner.  C’est qu’il s’agit d’une question des plus complexes.  On éprouve facilement le sentiment que nous sommes au fond condamnés à une compréhension personnelle de ce qu’est l’identité, qu’il n’est pas de définition objective d’une identité politique.  Cela étant, il serait fortement exagéré de dire, comme certains adeptes d’un cosmopolitanisme facile, que ce n’est là qu’illusion et faux problème.  Les discours sur l’identité politique ne semblent souvent fadaises qu’à ceux pour qui elle ne constitue pas un enjeu réel.  De fait, au Québec, peu soutiendront cette thèse, et on sait comment la question de l’identité nourrit les débats théoriques et politiques.  Un thème récurrent à travers notre histoire, et reposé présentement, concerne l’américanité de l’identité et de la culture québécoises. Comme certains intellectuels d’ici, notre interlocuteur anglais nous pressera de montrer en quoi les Québécois se distinguent réellement des autres habitants de l’Amérique du nord — ou du moins, si différence significative il y a, en quoi elle justifie autant de problèmes politiques.  Les Anglais eux-mêmes, paradoxalement, nous fournissent une manière de répondre à cette question.  

Il est étonnant de constater combien l’Angleterre présente des aspects similaires avec les États-Unis.  Bien entendu, ce qui frappe en premier lieu sont les expériences comme celle décrite ci-haut, celles qui enseignent la différence culturelle; le respect des traditions, le fossé quasi héréditaire entre les classes sociales, la vie dans les pubs, la qualité de la BBC, le cricket, etc.  Toutefois, au-delà de ces exemples, on remarque rapidement que l’Angleterre est très proche des États-Unis sous d’autres rapports.  Je ne vise pas seulement l’“américanisation ordinaire” qui s’infiltre ici comme ailleurs (les Simpsons étant l’émission la plus regardée dans ma résidence à Oxford), mais une familiarité de pensée entre Anglais et Américains.

Sur le plan économique, la livre sterling suit le cours du dollar et la structure du travail et de l’économie en général sont davantage comparables à celles des États-Unis que des autres pays européens — ce qui place l’Angleterre en marge de l’Europe.  Tant et si bien que l’idée relancée tout récemment par Conrad Black, que la Grande-Bretagne se joigne au traité de libre-échange nord-américain, n’est pas aussi extravagante qu’il y paraît de prime abord.  De toute évidence, l’idée est géopolitiquement naïve, voire totalement saugrenue.  Elle reflète toutefois une réalité idéologique, culturelle même.  En matière de politique étrangère et d’économie, on sait la connivence entre Anglais et Américains.  Un traité qui ne comporte pas d’institutions politiques, comme l’ALÉNA, sans charte sociale, parlement, traducteurs, eurocrates ni eurojuristes, correspond bien davantage à leur idéal des relations multilatérales.  Et même les jeunes étudiants, ouverts par principe à l’Europe, avec lesquels j’ai discuté sont étonnamment sceptiques à l’égard du projet européen et vivement opposés à ce que Bruxelles leur impose ses décisons.  Ils sont en faveur d’une Europe (sur le modèle de l’ALÉNA?), mais certainement pas celle qui se bâtit.  Ils croient que l’Europe actuelle ne traduit pas leur univers idéologique et les dessert économiquement.  Et en dernière analyse, ils préfèrent un certain isolement insulaire, qui les a historiquement toujours bien servis, et qui protège présentement leur différence culturelle, identitaire.  Ainsi tiennent-ils mordicus à leur souveraineté politique.  Il ne s’agit pas, du moins chez les jeunes, d’un sentiment anti-européen ou d’un rejet de l’Europe comme projet, mais plutôt d’une sorte d’exercice du droit à leur différence face à la présente Europe. 

La différence se situe également sur le plan universitaire.  Au-delà des traditions persistant dans certaines institutions, le monde universitaire anglais est branché sur les États-Unis.  Cela n’étonne pas tellement en ce qui concerne les sciences de la nature puisque le monde entier l’est, mais cela intrigue un peu dans le cas des sciences humaines.  Par exemple, à Oxford, en philosophie, on n’étudie pratiquement aucun auteur “continental” des deux derniers siècles (à l’exception notable de Tocqueville, d’ailleurs considéré comme plus anglo-saxon que français — c’est dire sa grandeur), c’est-à-dire de l’Europe continentale.  L’accent est mis presqu’exclusivement sur les thèmes traités par les philosophes anglo-américains.  Est-ce là le lancinant sentiment euro-sceptique qui se manifeste même chez les concepteurs des programmes universitaires?  Peut-être, mais plus certainement, il est une familiarité entre les modes de pensée anglais et américain.  Depuis les Romantiques, à partir de Hegel, deux manières de penser, avec leurs thèmes de prédilection, ont vu le jour.  Les référents et les thèmes philosophiques des “écoles” continentale et anglo-américaine, ainsi que la manière d’aborder et de traiter les problèmes, s’éloignent.  La distinction s’estompe quelque peu aujourd’hui, mais elle explique pour partie cette familiarité entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, dont les représentants ne se différencient souvent que par le style ou l’accent. 

L’Angleterre se distingue sous ce rapport du reste de l’Europe, dans cette mesure où elle est proche de l’Amérique du nord.  Il est donc une manière d’américanité anglaise, qui éclaire une autre américanité, la nôtre.

Un étudiant formé dans une institution francophone au Québec, surtout s’il est de langue maternelle française, aura été en contact avec la littérature française et les textes des philosophes français, (qui eux-mêmes commentent malheureusement plus souvent qu’autrement les philosophes allemands).  D’où une ouverture facilitée au monde intellectuel européen (du moins franco-allemand) que beaucoup d’Américains, et même de nombreux Anglais, n’ont pas forcément.  Si bien qu’on peut paradoxalement se sentir souvent plus ouvert à l’Europe en Angleterre qu’un Anglais lui-même.  Même dans le monde des affaires, les Américains reconnaissent une plus grande facilité des Québécois à opérer la jonction entre les mondes nord-américain et européen.  Sans vouloir tirer de ces exemples des conclusions hâtives, et je tiens ici à répéter le problème “épistémologique” des discours sur l’identité et la culture, il me semble qu’ils reflètent une réalité qui colore de manière indélébile notre culture.  Être de culture québécoise implique non seulement un recul par rapport au reste de l’Amérique du nord anglophone, mais aussi la possibilité d’un mode différent d’appréhension du monde qui nous ouvre à la France et ainsi à l’Europe continentale.  Cela suppose bien entendu que l’on n'ait pas de la langue une conception purement instrumentaliste — j’ai envie de dire que cela va de soi, même si je ne peux ici développer davantage.

Je crois qu’il n’est pas inutile de répéter ce lieu commun.  Nous avons ce privilège, du fait de notre état minoritaire en Amérique du nord, d’avoir accès à deux courants dominants du monde intellectuel et universitaire occidental, anglo-américain et continental.  Aussi lorsqu’un professeur d’Oxford pose la question du “problème québécois”, on peut lui répondre, sans se confondre dans des interprétations subjectives, que le Québec offre le potentiel de participer de ces deux cultures, ce qui est rare et précieux.  Sur ce plan, tout au moins sur le plan de l’univers idéologique et de l’accès au monde universitaire, il est une culture originale.  Cette américanité distincte, je l’ai redécouverte par ce séjour dans une université anglaise qui m’a fait découvrir, au-delà du dépaysement des rites oxfordiens, l’américanité anglaise.  Aussi personnelle et limitée soit cette expérience, j’ai le sentiment qu’elle traduit une réalité sur notre culture.

J’ai envie de terminer en citant Fernand Dumont:

Le voisinage des États-Unis, infiniment plus que celui des provinces canadiennes, est aujourd’hui comme jadis le défi le plus décisif. Les Québécois forment un îlot étrange sur le continent. (...) ce qui demeure de façon beaucoup plus évidente, c’est le problème qu’avaient si bien posé les Rouges dans les années 1850: celui de l’appartenance du Québec à l’Amérique. Problème ancien, problème neuf aussi, et qui mérite autant d’attention que la question d’une éventuelle souveraineté politique du Québec. [1]

Cette appartenance manifeste, si présente aujourd’hui dans notre culture populaire, si avantageuse mais si menaçante, repose incessamment le défi de notre existence en tant qu’identité politique originale.  Car l’américanité est plurielle, mais l’américanisation hégémonique.  C’est pourquoi le fait d’assumer notre américanité devrait nécessairement amener les intellectuels d’ici à en cerner et cultiver non seulement l’authenticité, mais aussi la différence.

Jean-Frédéric Lafaille

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NOTES



[1] Dumont, Fernand, Genèse de la société québécoise,  Montréal, Boréal, 1995, p.334.



 


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