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Penser l’Europe avec Paul Valéry. Portrait

Un texte de Martine Béland
Thèmes : Histoire, Revue d'idées
Numéro : vol. 9 no. 2 Printemps-été 2007

Comme les noms illustres s’inscrivent au coin des rues et nous enseignent où nous sommes, ils s’inscrivent aussi aux carrefours et aux points multiples de notre mémoire intellectuelle[1].


Qu’ils soient prose ou poésie, les écrits de Paul Valéry se découpent aisément en proverbes, en maximes et en citations pour usage littéraire, voire moral ou politique. Aujourd’hui beaucoup moins lu qu’à l’époque de sa gloire — et le mot n’est pas emphatique —, l’homme de lettres ne serait-il qu’un donneur d’exergues? Certes, sa langue, recherchée tant sur le plan syntaxique que lexical, laisse l’exemple d’un poète classique, inspiré tout autant que laborieux. Mais on lit peu, de nos jours, le poète de La jeune Parque et des Charmes. Quant aux essais littéraires, ils ne semblent pas avoir fait école, eux qui souvent prennent la forme de souvenirs (sur Mallarmé, le maître et l’ami, ou encore sur Pierre Louÿs et Huysmans), d’hommages (ainsi celui sur Marcel Proust que d’emblée Valéry confesse n’avoir à peu près pas lu[2]), de préfaces ou d’introductions (celles de 1926 aux Lettres persanes de Montesquieu et aux Fleurs du mal de Baudelaire), composés pour le moment, et jamais en vue d’en faire une œuvre. Portraits du xixe siècle français romantique et naturaliste, mais aussi du tournant du siècle symboliste et surréaliste, les essais littéraires de Paul Valéry se présentent moins comme une étude systématique, achevée, que comme une série d’impressions, de souvenirs, de sentiments, ainsi qu’en témoigne son Remerciement à l’Académie française, où il fut reçu en 1927. En somme, l’image de « grande figure française » de Paul Valéry « se dissipe jour après jour[3] », ainsi que le remarquait déjà un dictionnaire des écrivains français publié tout juste 25 ans après sa mort. L’auteur de cette notice biographique poursuivait toutefois ainsi : « par chance il reste l’œuvre. » Fort bien, mais laquelle?

            Dans ses Souvenirs littéraires de 1927, Valéry notait : « L’écrivain, poète ou conteur, ce n’est qu’un homme d’entre les hommes qui s’enhardit à rompre le silence général et à prendre la parole[4]. » Aussi pourrions-nous voir en cette phrase une indication lancée par Valéry à ses lecteurs : retrouver et lire l’écrivain « public » qu’il fut, celui qui prit la parole par la rédaction d’essais dont on lui faisait la commande. Réunis pour une première fois en 1924, les essais de Valéry furent précédés d’une mise en garde : « De ces essais que l’on va peut-être lire, il n’en est point qui ne soit l’effet d’une circonstance, et que l’auteur eût écrit de son propre mouvement. Leurs objets ne sont pas de lui; même leur étendue parfois lui fut donnée[5]. » Diversifiée, l’œuvre d’essayiste de Valéry est composée, outre les essais littéraires, d’études de philosophie, d’esthétique et de théorie poétique[6]. Valéry a aussi regroupé une part de ses essais sous le titre révélateur d’Essais quasi politiques, rappelant ainsi que ce n’était pas un spécialiste de la chose politique qui écrivait, mais bien une personnalité publique du monde des Lettres au sens général, un écrivain que la revue française La connaissance désignait en 1921 comme étant « le plus grand poète contemporain[7] ».

Paul Valéry cherchait par ses écrits à développer un entre-deux de l’étude scientifique et de la réflexion personnelle. Il marquait dès 1895 ses distances par rapport à l’activité purement scientifique : « La science des hommes ne doit pas s’augmenter indéfiniment. Si elle s’étend toujours, elle cause un trouble incessant. Si elle s’arrête, la décadence paraît. Mais, nous qui pensons à une durée plus forte que la force de l’Occident, nous évitons l’ivresse dévorante de la sagesse[8]. » Selon lui, la pensée devait se situer au plan d’une invisible « société des esprits » formée des « hommes dont la fonction est de produire et d’organiser les idées, de les faire vivre par l’expression[9] », par la voix de la correspondance entre esprits et entre nations. Ce discours entre les nations, Valéry l’a principalement entretenu avec la Grande-Bretagne, devenant tel un ambassadeur de l’esprit français auprès de revues londoniennes. Il y publia notamment, en 1897, une étude en français sur l’accroissement de la puissance germanique, mais le public britannique aura surtout remarqué les deux lettres que Paul Valéry publia en avril 1919 dans The Athenaeum sous la rubrique « Letters from France » : « I. The Spiritual Crisis » et « II. The Intellectual Crisis » — textes qui furent aussitôt imprimés dans La nouvelle revue française, sous le titre désormais célèbre de « La crise de l’esprit ».

            Entre 1919 et 1933, Valéry a fréquemment été amené à écrire sur ce qu’il appelait la crise européenne, sur l’Europe et sur la guerre. À Paris, en juillet 1915, il écrivait à sa femme restée en province : « Je me trouve énorme de fabriquer péniblement de médiocres vers en ce temps. Au lieu de faire ou projeter des obus[10]. » Et pourtant, Valéry n’aura pas été mobilisé. Il passa les deux guerres mondiales à Paris, poursuivant ses activités littéraires, mondaines et professionnelles. Nommé rédacteur au ministère de la Guerre en avril 1897, il quitta ce poste en 1900 pour devenir secrétaire d’Édouard Lebey, administrateur de l’agence Havas (qui deviendra l’afp), poste qu’il conserva jusqu’à la mort de ce dernier. Dès 1922, il put alors mener une carrière purement littéraire et mondaine, écrivant sur demande (et elles étaient nombreuses) préfaces, discours et conférences. L’écrivain ne connut donc pas le front — mais commencée en 1871 et terminée en 1945, la vie de Paul Valéry aura été rythmée par les guerres européennes qui n’eurent de cesse de remodeler la carte du vieux continent. Voilà la « brûlante leçon[11] » de son époque, une leçon qui, au sortir de la Première Guerre mondiale, lui aura fait écrire cette phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles[12]. » Son texte de 1919, lettre envoyée par un Français aux Britanniques, montre l’importance pour Valéry de l’expérience de la guerre comme moteur de sa réflexion philosophique — ou devrions-nous dire « quasi politique »? — sur l’Europe, sur l’homme européen et, plus largement, sur l’avenir de la civilisation occidentale.

            Si la poésie valéryenne est un modèle de classicisme qui, pour cette raison précise, trouvera peut-être de moins en moins de lecteurs, la prose de Paul Valéry sur l’Europe est aujourd’hui encore d’une vive actualité, lui qui cherchait à définir une Europe élargie, tout en posant la question délicate de la possibilité d’une Europe unie par-delà le « jeu de la mort[13] », dans un nouvel univers politique, celui du « monde fini » (on dirait aujourd’hui « mondialisé ») où il ne peut plus y avoir « de conflits localisés, de duels circonscrits, de systèmes belligérants fermés[14]. » Valéry a notamment développé sa réflexion sur l’Europe dans « Une conquête méthodique » (étude publiée en Grande-Bretagne en 1897, puis en 1915 en France) et dans « La crise de l’esprit », deux essais dont l’auteur a dit qu’ils furent ses « seules tentatives dans le domaine d’une espèce de philosophie politique[15]. »

 

L’EUROPE ET LA GUERRE

 

            Écrite à la fin de la Première Guerre mondiale, « La crise de l’esprit » est caractéristique de la forme et de l’esprit de nombreux textes de cette époque, de la plume d’intellectuels nés entre 1870 et 1895 — une génération pour laquelle la Grande Guerre, en France comme en Allemagne, fut une expérience capitale. L’écrit de Valéry montre que la guerre fut pour lui une leçon quant à la mortalité des civilisations qui, loin d’être éternelles, sont plutôt des constructions fragiles, colosses au pied d’argile dont la chute se laisse présager par certains signes de désordre, d’affaiblissement, de capitulation, voire d’autocontradiction. C’est en ce sens que Valéry remarque qu’avec la guerre de 1914-1918, la science et la puissance technique de l’Europe ont montré leur revers : elles présentent de véritables dangers non pas tant pour les individus isolés, mais plutôt pour les collectivités, pour les civilisations mêmes. La science peut servir l’horreur : la Grande Guerre en est la preuve. Lucide, Valéry écrit : « Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais il a fallu non moins de qualités morales[16]. » Cette situation de désordre est le moment pour l’Europe d’une prise de conscience vécue dans l’angoisse, qui entraîne un questionnement quant aux assises intellectuelles, spirituelles, de la civilisation européenne. Décrivant autant sa propre expérience que le mouvement d’une société tout entière, Valéry note sur l’Europe de 1914-1918 : « comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle » (ce 989). L’histoire, la mémoire, l’oubli, dans toute la complexité de leurs relations : voilà ce que Paul Valéry cherche à penser aux lendemains de la Première Guerre mondiale.

Or, si la mémoire lui est revenue, c’est donc que l’Europe avait oublié — mais quoi? D’une part, elle avait oublié que loin d’être éternelles, les civilisations apparaissent et disparaissent. L’Europe moderne devait pourtant le savoir, elle qui s’était nourrie de l’héritage de civilisations mortes, la grecque comme la latine. D’autre part, elle avait oublié que l’histoire des peuples et des cultures est tissée de moments tragiques d’erreurs et d’horreurs. Dans un esprit nietzschéen, Valéry remarque que la construction et la destruction sont intimement liées — voilà ce que lui a révélé la guerre, plus que tout autre événement. Il répétera d’ailleurs en 1931 vivre « dans une époque dont les puissants moyens de production se changent en quelques jours en puissants moyens de destruction, dans un siècle où chaque découverte, chaque invention vient menacer le genre humain aussi bien que le servir[17] ». La guerre présenta à l’Europe la possibilité d’une profonde prise de conscience, tel l’angle extrême d’une auto-observation complète qui permettrait au sujet de contempler sa propre fin — qu’il s’agisse d’un retournement ou d’une agonie, ce dont, du reste, Valéry n’est pas certain. « Tout ne s’est pas perdu », écrit-il en 1919, « mais tout s’est senti périr » (ce 989). La distinction, pour lui, est capitale.

Voilà pourquoi à cette prise de conscience, à ce retour de la mémoire, doit s’adjoindre une réflexion fondamentale quant au devenir de l’Europe. Une des questions que pose Paul Valéry en ce sens est simple mais cruciale : une Europe sans guerre est-elle pensable? En 1931, dans un entre-deux-guerres tendu qui déjà se savait tel, Valéry s’exprimait en ces mots devant l’Académie française : « L’espoir essentiel de voir s’évanouir l’état de contrainte anxieuse qui pesait sur l’Europe depuis tant d’années n’a pas été rempli. Mais peut-être ne faut-il pas demander à la guerre, — ni  même à la politique, — de pouvoir jamais instaurer une véritable paix[18]? » Citant Balzac, le poète pouvait donner tout son poids à son interrogation : « Sans se donner le temps d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu’à la cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre[19]? » Mais aussi, une paix est-elle possible qui conviendrait à l’ère du monde fini, à l’époque où le progrès effréné de la science donne à la violence tous ses moyens[20]? Valéry estime que la réponse à ces questions doit passer par l’étape préalable d’une réflexion sur le rôle spirituel que peut et que doit tenir la civilisation européenne. L’Europe est en crise, et cette crise fondamentalement spirituelle, selon Valéry, ne pourra se résorber que de l’intérieur — à moins que l’Europe n’abdique.

 

LA CRISE EUROPÉENNE

 

Les Essais quasi politiques de Paul Valéry présentent une constante : ils cherchent à rallier les intellectuels de toutes nations à la tâche de penser la crise de l’esprit européen. Toujours élégante, toujours maîtrisée, la plume de Valéry est éloquente : « C’est en quelque sorte l’avenir du passé qui est en question, et qui se trouve disputé, même entre grandes ombres[21]. » En premier lieu, Valéry note qu’en entraînant le retour de la mémoire ainsi qu’une prise de conscience quant à la fragilité des civilisations, la Première Guerre mondiale a suscité la question de la prépondérance de l’Europe dans le monde. « [L]’heure actuelle comporte cette question capitale », écrit-il à la Grande-Bretagne en 1919, « l’Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les genres? » (ce 995).

Valéry représente la crise européenne sous forme d’une alternative : soit l’Europe deviendra une excroissance de l’Asie, et rejoindra ainsi son « être » géographique; soit elle demeurera la « perle » de l’humanité, et incarnera ainsi son « paraître ». En opposant l’être et le paraître de l’Europe, Valéry suggère que sa dimension précieuse, celle qui mérite qu’on la préserve, celle qui proprement définie l’Europe, est en réalité un construit, et non une donnée géographique ou biologique. De là la fragilité qui lui est propre. Choisissant ses mots, le poète écrit que c’est un véritable « miracle » (ce 996) que l’Europe, une si petite région, ait mené le globe qui, et nunc et semper, est défini « par un système d’inégalités entre les régions habitées de sa surface » (ce 996). Valéry fait « une sorte de théorème fondamental » (ce 995) de cette définition de l’ordre mondial comme système d’inégalités, un théorème qu’il souhaite voir considéré dans la réflexion sur la crise européenne. L’auteur se garde toutefois d’en offrir une définition précise.

Si l’on peut tenir rigueur au poète de l’imprécision de sa pensée, rappelons du moins que ce flou est toujours voulu, même recherché, par celui qui estimait que « les théories ne se peuvent jamais construire qu’aux dépens du réel[22] ». Valéry suggère, montre, offre aux événements et aux sentiments des mots propres à les évoquer chez autrui. C’est ainsi que cherchant à expliquer comment l’Europe a pu dominer l’ordre mondial, il écrit simplement que c’est en raison de « la qualité de sa population » (ce 996) — causalité bien équivoque, mais qui a le mérite d’être supranationale. Cette prééminence de l’Europe, toutefois, Valéry en redoute la fin à l’ère du monde fini, alors que les frontières géographiques et spirituelles de l’humanité ont désormais le même tracé. C’est ce qu’annoncerait la « rupture d’équilibre » (ce 996) de l’ordre mondial, dont la balance penche sensiblement vers l’Asie. Si la crise économique et politique est une conséquence de cette situation, la crise spirituelle, selon Valéry, est plus profonde et fondamentale, plus aiguë — et d’autant plus pressante.

La crise à laquelle s’attaque Paul Valéry est triple. D’une part, si le monde est fini, alors la crise est générale : la crise européenne peut avoir, si ce n’est déjà le cas, des répercussions ou des épigones partout. D’autre part, la crise est multiple : militaire, économique, politique et, surtout, intellectuelle; elle laisse toutefois « difficilement saisir son véritable point, sa phase » (ce 990). Valéry ne savait pas encore, en 1919, si la crise en était aux débuts ou à maturité; mais au commencement des années 1930, il constate qu’elle n’en est certes pas à son achèvement. Enfin, la crise est personnelle : elle est aussi la crise intime de Paul Valéry, intellectuel européen. La crise de l’esprit est sa crise, comme elle est celle de tout intellectuel qui, « par-delà les intérêts de classes, de partis, de nations[23] », cherche à faire sens du rapport de l’avenir au passé et du rôle que peuvent jouer les acquis de l’esprit européen dans la construction du monde à venir. Éloquente, la prose de Valéry révèle la dimension intime, personnelle, de la crise de l’esprit telle qu’il la décrivait en 1922 :

 

Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de troubles dans les échanges vitaux de l’humanité[24].

 

Si cette crise est précisément celle de l’intellectuel, c’est que la Première Guerre mondiale a révélé « l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit » (ce 990)[25]. Valéry souligne que la crise est la même pour le prophète comme pour l’historien : le premier ne sait plus comment sera l’avenir, alors que le second se demande à la fois comment reconstruire le passé et qu’en garder.

Quant à la cause de cette crise, du « désordre de notre Europe mentale », Valéry est catégorique : c’est « la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés » (ce 991-992). Il voit dans l’esprit européen un véritable « carrefour » des opinions, causant une « mixture » (ce 992-993) désordonnée des idées. Pourtant, selon l’essayiste, le fait d’être un tel rond-point est le propre du moderne. La crise de l’esprit serait donc inscrite au cœur de la modernité européenne? En serait-elle la conséquence inévitable? Paul Valéry ne va pas jusqu’à tirer cette conclusion que suggère son raisonnement. Encore une fois, certaines idées du poète demeurent en suspens. Plutôt que de répondre aux questions qu’il suscite, Valéry peint une métaphore, en faisant de Hamlet le représentant de l’esprit moderne, « l’intellect européen » personnifié. Devant une pléiade de crânes — ceux de Léonard de Vinci, de Leibniz, de Kant, de Hegel, de Marx —, Hamlet, inerte, accablé « sous le poids des découvertes, des connaissances », médite « sur la vie et la mort des vérités » (ce 993). C’est un Européen moderne, trop moderne, qui ne sait que faire. Pour Valéry, la leçon de la Grande Guerre est lourde, et sans équivoque : « Eh bien! l’Europe de 1914 était peut-être arrivée à la limite de ce modernisme » (ce 992).

 

L’EUROPE, MAIS LAQUELLE?

 

            Paul Valéry cherche donc à discerner ce qui attend l’Europe au sortir de la crise. Il souligne en 1919 que « deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre » (ce 993). Mais y a-t-il un entre-deux? À la limite d’une époque de désordre, telle l’Europe d’après-guerre, l’ordre recommence-t-il nécessairement? Valéry ne croit pas que l’Europe puisse reconstruire un ordre comme celui que connurent Rome ou Alexandrie à une certaine époque de leur histoire, un ordre caractérisant des sociétés « spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une seule culture et à un seul système de vie » (ce 992). Le monde fini ne permet plus ce type de civilisation. Du coup, l’Europe semble faire face à deux situations, que Valéry, ainsi qu’on l’a vu, définit sous la forme de l’alternative Europe/Asie : soit la crise se résorbe et l’Europe conserve une certaine prééminence, soit de nouveaux équilibres se forment en faveur d’autres régions dominantes. Le centre du globe ne serait plus le bassin méditerranéen, mais plutôt la mer de Chine ou, comme l’imagine Valéry dans les pages de la revue londonienne où il écrit, « l’empire des Indes » (ce 996). La prédominance européenne se fondait sur une inégalité qui tend à disparaître, inégalité quant à la connaissance, aux moyens de production et aux biens produits. Toutefois, aujourd’hui, le savoir est une denrée qui s’achète, qui s’exporte et qui tend à faire disparaître les inégalités : voilà qui rompt l’équilibre séculaire. Valéry remarque avec dépit que ce sont dorénavant de seuls facteurs bassement matériaux, et non plus intellectuels, qui déterminent la puissance. Celle-ci se chiffre : « population, superficie, matières premières » (ce 998). Énumérant les phénomènes nouveaux avec lesquels l’Europe devra maintenant compter — l’exploitation technique de la planète entière, la disponibilité générale des techniques, la démocratisation de la culture —, Valéry pose une nouvelle question qu’il laisse sans réponse : « Mais l’Esprit européen — ou du moins ce qu’il contient de plus précieux — est-il totalement diffusible? » (ce 999).

Ces phénomènes nouveaux, Valéry ne cache pas qu’il les conçoit comme une « menaçante conjuration des choses » (ce 1000). Sa perspective s’inscrit sans conteste dans l’air du temps, et voilà peut-être ce qui fait qu’il soit parfois difficile pour le lecteur d’aujourd’hui de le suivre, malgré la richesse de sa plume. Certes, l’Europe fait encore question. Les interrogations sur le rôle international de l’Europe sont toujours de mise, et la question de savoir si l’Europe devrait recouvrir plus qu’une définition économique de marché commun est loin de faire l’unanimité. La distance entre la réflexion de Valéry et les réflexions contemporaines peut être due, toutefois, à ce fait qu’aujourd’hui, la question d’une Europe en guerre semble être — à tort, on le sait par l’exemple de l’ex-Yougoslavie — chose du passé. Mais le Valéry essayiste écrit en temps de guerre : on le sent au choix de ses termes, à chacune de ses images. Son discours de 1931 — circonstancié, il est vrai, puisqu’il s’adressait officiellement à un maréchal de France — fait plus d’une fois l’éloge du soldat ainsi que de la nation française, mais ce, tout en condamnant la bêtise humaine qui sans cesse envisage la guerre. L’époque de désordre que critique Valéry serait-elle palpable jusque dans ses textes mêmes? En effet, Valéry chante le fait que l’armée française soit cause qu’une « profonde unité[26] » de la France ait enfin été atteinte — ce qui lui fait écrire des lignes qu’on croirait sorties de la plume de l’officier Ernst Jünger fait écrivain : « En vérité, l’homme moderne, l’homme quelconque, vêtu en soldat, en dépit de tout ce que l’on pensait et disait de la diminution de son caractère, de son amollissement par la vie plus artificielle ou plus délicate, par le scepticisme ou le plaisir, a rejoint pendant cette guerre, le point le plus haut où l’homme d’aucun temps soit jamais parvenu, en fait d’énergie, de résignation, de consentement aux misères, aux souffrances et à la mort[27] » —, et cela, en même temps qu’il écrit que la seule chose dont est assuré celui qui entre en guerre, « ce sont des pertes immenses en vies humaines et en biens, qu’il devra éprouver sans compensation[28] ».

            Certes, les essais de Valéry ne sont jamais un appel au combat. Mais ils répètent une valorisation du soldat propre à la première moitié du xxe siècle, et ils interprètent la perte d’influence de l’Europe comme une menace qu’il s’agit décidément de contrer. Pour Valéry, il ne fait pas de doute que l’Europe forme « la partie précieuse de l’univers terrestre » (ce 995) : voilà pourquoi il faut lui conserver une prépondérance mondiale. Résolument eurocentriste, propre à se laisser aller à un lyrisme de la nation qu’il critique pourtant chez ses voisins[29], incertain quant aux bienfaits de la diffusion de la culture —Valéry nous laisse-t-il vraiment des instruments pour penser l’Europe?        

            La réflexion actuelle sur l’Europe peut encore trouver dans les Essais quasi politiques quelques voies où discuter avec Paul Valéry. Le chemin de pensée le plus fertile ouvert par l’essayiste est celui d’une Europe élargie, par-delà les nations, les langues, les frontières. Dans « La crise de l’esprit », il écrit notamment qu’« il faut placer dans l’Europe tout le littoral de la Méditerranée : Smyrne et Alexandrie sont d’Europe comme Athènes et Marseille » (ce 996-997). Valéry souligne sans cesse l’importance de la mer intérieure pour définir l’Europe, elle « qui est née de l’échange de toutes choses spirituelles et matérielles, de la coopération volontaire et involontaire des races, de la concurrence des religions, des systèmes, des intérêts, sur un territoire très limité[30] ». La Méditerranée fut « le lieu de la plus grande activité humaine[31] » : Valéry pense l’Europe comme un marché qui, avec le temps et les échanges, serait peu à peu devenu une « usine intellectuelle » recevant « de toutes parts toutes les choses de l’esprit[32] ». Il reconnaît de ce fait à l’Europe une signification plus fonctionnelle que géographique ou historique — sans toutefois réduire l’Europe à sa dimension économique ou commerciale, puisque pour lui, le plus grand bénéfice de ces échanges, la plus importante construction qui en est sortie, est un édifice intellectuel. Tentant une définition, Valéry affirme en 1922 : « Je dirais presque, ma pensée abusant de mon langage, qu’une Europe est une espèce de système formé d’une certaine diversité humaine et d’une localité particulièrement favorable; façonnée enfin par une histoire singulièrement mouvementé et vivante[33]. » Le produit de ce système, ce sont les Européens qui se caractérisent par une mémoire commune, par des ambitions et par une avidité de savoir. Cherchant à préciser son point de vue, Valéry définit les peuples européens comme ayant subi trois influences précises : celle de Rome (qui a donné à l’Europe sont unité juridique), celle du christianisme (qui lui a procuré son unité morale) et celle de la Grèce (qui lui a laissé une méthode de pensée dont le modèle est la géométrie[34]). Ces trois influences unissent les peuples qui participent de l’Europe — une région qui, en vertu de cette histoire culturelle, de ces notions communes et de ces échanges d’idées et de moyens, se distingue des autres régions du globe par une manière particulière d’être humain, par une forme unique de l’esprit. « Il y a donc quelque trait bien distinct de la race, de la langue même et de la nationalité, qui unit et assimile les pays de l’Occident et du centre de l’Europe[35] », de conclure Valéry. Ce n’est donc pas tant l’Europe géographique qu’il faut selon lui chercher à penser, mais plutôt l’Europe intellectuelle, l’esprit européen.

            Voilà qui pointe vers un second apport de la pensée valéryenne à la réflexion actuelle sur l’Europe : au plan politique, Valéry souligne la nécessité que se constitue une véritable Société des esprits, dans l’horizon de la Société des nations, qui sache réunir les intellectuels s’occupant de produire et d’organiser les idées en vue de la construction d’un nouvel Occident d’après les guerres. « La Société des Nations suppose la Société des esprits », écrit-il en 1933. « La Société des esprits n’est pas une fiction. Elle a toujours existé, avec une force inégale selon les temps[36] » : Valéry cherche à la faire revivre par la rencontre, la discussion et la correspondance entre intellectuels européens de tous les pays. Son programme se déploie au plan général d’une pensée politique fondamentale : « Il faut donc que les esprits indépendants travaillent à éclaircir et à préciser une conception de l’univers politique de laquelle tout ce qui est devenu absurde et qui demeure agissant soir exclu. Il faut retrancher la partie pourrie, les adhérences de l’intellect[37]. » L’urgence d’établir une paix adaptée à l’époque en cours — celle de la possibilité des guerres à grande échelle, celle du monde fini, celle des échanges de plus en plus importants avec l’Asie — entraîne pour Valéry la nécessité d’un tel travail intellectuel commun. Il remarque en 1933 que les « hommes d’État, théoriciens et peuples, conservent l’idée de la guerre, et tout ce qu’il faut pour que cette idée garde toutes les apparences de l’utilité[38]. » La paix de 1919 n’avait été qu’une « sorte de trêve de durée indéterminée[39] » : une véritable paix européenne reste encore à construire — et la tâche des intellectuels en ce sens est capitale.

            Un penseur a entendu cet appel et, en y répondant, a montré l’actualité de la pensée valéryenne sur l’Europe. Peter Sloterdijk a publié en 1994 un essai intitulé Si l’Europe s’éveille, dans lequel il a placé en exergue une citation tirée de « La crise de l’esprit ». C’est que Valéry a développé une définition de l’esprit européen que le philosophe allemand reprend à son compte : « Le théorème de Valéry donne une définition psychopolitique et mathématique de l’Europe comme processus et intensité[40]. » À partir de Valéry, Sloterdijk comprend la nature de l’Europe comme « auto-accomplissement dynamique de la formule de maximisation[41] » des besoins, du capital, du rendement, de l’ambition, des relations et des échanges. En tant qu’elle est « intensité », l’Europe est « l’atelier originel d’une politique des maxima » et, comme telle, elle est « la mère de la modernité[42] ». Voilà qui permet au philosophe allemand de poursuivre dans la voie tracée par les idées de l’essayiste français, notamment quant à l’idée d’une Europe élargie, « de plus grandes dimensions[43] ». Mais aussi, voilà qui fait que Sloterdijk puisse répondre aux interrogations laissées ouvertes par Paul Valéry. La proximité de la Première Guerre mondiale et le climat politique tendu de l’entre-deux-guerres empêchaient Valéry de savoir si l’Europe contemplait son agonie ou si elle vivait plutôt le retournement nécessaire à sa renaissance. Mais à l’autre extrême du xxe siècle, par-delà les deux guerres mondiales et la Guerre froide, Sloterdijk croit que le « retour de l’Europe » va de soi : « une Europe qui ne serait pas puissance mondiale relèverait du cas impossible. Le principe de la puissance mondiale se situe déjà, en tant que tel, à la racine de l’Europe[44] ». Valéry suggérait qu’il existe quelque chose comme une « forme » typiquement européenne, ou une forme européenne de l’esprit. Selon Sloterdijk, cette forme est « un mécanisme de transfert de l’Empire[45] » qui préexista à l’Europe. Comme elle répond à une logique de l’intensité, cette forme fait que le réveil de l’Europe sera nécessairement celui d’une grande puissance, tout autant politique, qu’économique et intellectuelle. C’est ce qui permet à Sloterdijk de conclure ainsi son écrit placé sous le signe des Essais quasi politiques de Valéry : « Aujourd’hui, l’intelligentsia européenne se doit à elle-même d’apporter un exemple du fait que la politique pratiquée en grand est possible au-delà de l’Empire et du mépris impérialiste[46]. »

 

            La prose de Valéry contribue à détruire les illusions quant à l’utilité des conflits armés. Maintes fois répété, le message fondamental des essais valéryens est clair : « Que personne ne croie qu’une nouvelle guerre puisse mieux faire et radoucir le sort du genre humain[47]. » À l’ère du monde fini, où les conflits, servis par la science, sont généralisés, « [c]elui qui entre en guerre ne peut plus prévoir contre qui, avec qui, il l’achèvera. Il s’engage dans une aventure incalculable, contre des forces indéterminées, pour un temps indéfini[48]. » Il ne sera jamais inutile de relire, aujourd’hui comme demain, les leçons ainsi tirées par les esprits ayant couché sur papier les impressions, les doutes, les angoisses induites par l’expérience des deux guerres mondiales.

            Penser une Europe élargie, autre que celle géographique; rallier les intellectuels à la tâche de penser les mutations de l’Occident; maintenir vive la conscience que la seule certitude garantie par la guerre est celle des pertes humaines — ces trois dimensions des Essais quasi politiques de Valéry participent d’une quatrième voie de pensée : celle qui montre que l’on ne peut se passer d’un travail fondamental de définition de l’Europe, tâche intellectuelle de première importance à laquelle Valéry a voulu œuvrer. En cela, Paul Valéry se montre d’une vibrante actualité, malgré que ses souvenirs, historiques comme littéraires, soient ceux d’une époque révolue. Ainsi le classicisme de sa plume peut-il encore trouver des lecteurs.

 

Martine Béland*



 

NOTES

* Martine Béland termine une thèse de doctorat en philosophie à l’ehess (Paris).

1. Paul Valéry, « Remerciement à l’Académie française » (1927), in Valéry, Œuvres, tome I, éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 717.

2. Élégant, cet hommage (1923) commence ainsi : « Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque inconcevable, je sais bien toutefois, par ce peu de la Recherche du Temps perdu que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle les Lettres viennent de faire; et non seulement les Lettres, mais davantage cette secrète société que composent, à chaque époque, ceux qui lui donnent sa véritable valeur » (Œuvres, t. I, p. 769-770).

3. Jean Malignon, Dictionnaire des écrivains français, Paris, Seuil, 1971, p. 511.

4. P. Valéry, « Souvenirs littéraires » (conférence prononcée à l’Université des Annales en novembre 1927), Œuvres, t. I, p. 775.

5. Note de l’éditeur pour la publication de Variété I (n.r.f., 1924), reprise dans Œuvres, t. I, p. 1720.

6. N’oublions pas que l’écrivain fut nommé titulaire de la première chaire de poétique au Collège de France en 1937.

7. Cf. André Berne-Joffroy, Valéry, Paris, Gallimard, 1960, p. 34.

8. P. Valéry, Le Yalou (1895, publié en 1928), cité in A. Berne-Joffroy, op. cit., p. 148.

9. P. Valéry et H. Focillon, « Introduction » à Correspondance : Pour une société des esprits, publiée en 1933 par l’Institut international de coopération intellectuelle, lié à la Société des nations; reprise dans Œuvres, t. I, p. 1797.

10. Lettre inédite à Jeannie Valéry; citée in Œuvres, t. I, p. 38.

11. P. Valéry, « La crise de l’esprit » (1919); reprise in Œuvres, t. I, p. 988.

12. Idem.

13. P. Valéry, « Réponse au remerciement du maréchal Pétain à l’Académie française », discours prononcé en janvier 1931 et publié, avec le remerciement de Pétain, dans La nouvelle revue française; repris in Œuvres, t. I, p. 1127.

14. Ibid., p. 1126.

15. P. Valéry, conversation avec F. Lefèvre (Entretiens avec Paul Valéry); repris in Œuvres, t. I, p. 1790.

16. « La crise de l’esprit », in Œuvres, t. I, p. 989. Pour alléger les notes, nous indiquerons les prochaines références à cet essai directement dans notre texte, en indiquant entre parenthèses « ce », suivi de la page.

17. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1126.

18. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1125.

19. Ibid., p. 1127-1128.

20. Cf. P. Valéry, « Préface à La lutte pour la paix », écrite en octobre 1933 pour l’ouvrage de M. H. Carnéjo, La lutte pour la paix, 1934; reprise in Œuvres, t. I, p. 1147.

21. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1099.

22. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1105.

23. P. Valéry et H. Focillon, « Introduction » à Correspondance : Pour une société des esprits, op. cit., p. 1797.

24. P. Valéry, « Note (ou l’Européen) », extrait d’une conférence prononcée à l’université de Zurich en novembre 1922; repris in Œuvres, t. I, p. 1000. Cf. Œuvres, t. I, p. 1792 : Valéry écrit que la conférence de 1922 offre « quelques développements de divers passages de La crise de l’esprit ».

25. Citons la péroraison du discours de 1931, qui complète les réflexions de l’essai de 1919 : « Quelle étrange époque! […] En pleine conscience, en pleine lucidité, en présence de terrifiants souvenirs, auprès de tombes innombrables, au sortir de l’épreuve même, à côté des laboratoires où les énigmes de la tuberculose et du cancer sont passionnément attaquées, des hommes peuvent encore songer à essayer de jouer au jeu de la mort… » (« Réponse au remerciement », op. cit., p. 1127).

26. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1112. Cf. p. 1111 : l’armée française « est indivisible de la nation qu’elle reflète exactement. Le pays peut se mirer dans son bouclier. »

27. Ibid., p. 1118-1119.

28. Ibid., p. 1126.

29. Dans sa « Réponse au remerciement », Valéry note qu’« une sorte de mysticisme ethnique » en Allemagne favorisait les conditions ayant mené au déclenchement de la Grande Guerre (op. cit., p. 1110).

30. « Note (ou l’Européen) », op. cit., p. 1005.

31. Idem.

32. Ibid., p. 1006.

33. Ibid., p. 1007.

34. Pour Valéry, il ne fait aucun doute que l’Europe « est avant tout la créatrice de la science » (ibid., p. 1011).

35. Ibid., p. 1013.

36. P. Valéry et H. Focillon, « Introduction », op. cit., p. 1797.

37. P. Valéry, « Préface à La lutte pour la paix », op. cit., p. 1147.

38. Idem.

39. Ibid., p. 1146.

40. P. Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille. Réflexions sur le programme d’une puissance mondiale à la fin de l’ère de son absence politique, trad. O. Mannoni, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 41.

41. Ibid., p. 42.

42. Idem.

43. Ibid., p. 83.

44. Ibid., p. 42-43.

45. Ibid., p. 52.

46. Ibid., p. 92.

47. « Réponse au remerciement », op. cit., p. 1127.

48. Ibid., p. 1126.





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